[CR] Les Masques de Nyarlathotep

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nonolimitus
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par nonolimitus » mer. oct. 10, 2018 9:39 am

@Lotin : jaloux je suis... Dire que mes joueurs sont à peine capable de prendre 2 ou 3 notes en cours de partie !!! Alors, de là à leur faire écrire un CR... Même pas en rêve !!!

 
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par SgtPerry » jeu. oct. 11, 2018 5:10 pm

je plussoie, c'est très chouette à lire et c'est toujours agréable d'avoir la vision, forcément tronquée, des joueurs avec leurs doutes et leurs réflexions. En tout cas bravo aux joueurs pour l'effort.

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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par graham2071 » jeu. oct. 11, 2018 5:30 pm

Je viens de finir l'épisode 1. Un grand bravo ! Un des meilleurs comptes rendus de jeu de rôle qui m'ait été donné de lire.

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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » ven. oct. 12, 2018 7:50 am

Merci pour eux, je leur transmets vos bravos demain soir lors de la fin probable de l'épisode londonien.
Misr House, nous voilà !

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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par graham2071 » jeu. nov. 22, 2018 2:01 pm

Bin alors, vos lecteurs s'impatientent... Nos protagonistes auraient-ils mystérieusement disparu ?

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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » jeu. nov. 22, 2018 3:29 pm

Ils sont à la bourre de leur récit.
En jeu, nous avons deux grosses séances au Caire au compteur, que de l'enquête et de la paranoïa. La visite des chantiers de fouille et autres pyramides se dessine pour la prochaine session du 01/12.

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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » sam. déc. 08, 2018 4:36 pm

Et hop, le résumé de la toute dernière séance à New York. Une séance de transition où les joueurs ne voulant pas abandonner leurs nonos s'évertuent à épuiser toutes les pistes ou bouts de pistes qu'il leur reste. C'est le Dr. Nick Mason qui raconte.


Saison 2 épisode 1.5 Spécial – La Bibliothèque


Acte 1
Février 1925

Une semaine après les évènements du Fat Maybelle, les journaux ont relayé une version édulcorée de l’affaire. Nous guérissons tranquillement à l’hôpital tandis que nous suivons avec attention la fin de l’histoire. Il n’y aura aucun jugement, le Fat Maybelle est fermé et son propriétaire a été jeté en prison. Nous nous remémorons cette sombre histoire, et nous réalisons que parmi les membres de ce culte infâme, une seule personne s’est échappée : la personne interrogée par l’équipe et qui avait été enfermée à la va-vite au Bureau d’Investigation. Faute de preuve ou d’inculpation, elle a été libérée. Un frisson nous parcourt l’échine...
Par le Lieutenant Poole, nous apprenons que les restes de deux livres ont été exhumés dans la salle qui a brûlé : un en grec, le second en anglais. En très mauvais état, ils sont quasi illisibles.
L’équipe décide d’aller faire un compte-rendu de l’affaire à Erica Carlyle puis de lui demander une petite « compensation » afin de financer nos futurs déplacements. Nous lui signifions que nous nous sommes mis en piste sur les traces d’une secte en rapport indirectement avec l’histoire de son frère et le meurtre de J. E. et que, bien modestement, nous avons mis la police sur les rails afin de démanteler ce réseau de meurtriers.
Elle nous écoute sans aucune conviction. Elle nous suggère même de prendre un intermédiaire pour lui transmettre des informations et la renseigner. Puis elle nous dit clairement qu’elle ne veut plus avoir des liens directs avec nous.
On propose dans un premier temps Dorothy comme intermédiaire, mais les filles, dans un élan de courage insensé, reviennent sur le sujet du financement et insistent lourdement sur les bienfaits philanthropiques d’une œuvre de bienfaisance en notre faveur. La scène commence à devenir pesante. Finalement, Miss Carlyle nous met en déroute après une brève, mais intense joute verbale et cousine, voulant avoir le dernier mot, décide que l’intermédiaire sera Vernon. Quand elle se braque comme cela, et je l’ai appris à mes nombreux dépens, le jugement est sans appel, mieux vaut se taire et hocher la tête.

Nous repartons, si vous me passez l’expression, la queue entre les jambes…


Acte 2
Février 1925

De retour à N.Y., nous embarquons nos très nombreuses affaires et nous mettons en branle notre convoi automobile en route pour Boston.
En fin d’après-midi, nous sommes enfin chez nous. Relâchement pour tout le monde. Dieu que c’est bon ! Nous nous donnons rendez-vous dans l’établissement hautement respectable de Fay où nous passons une excellente soirée. Nous avons même un moment de folie lorsque nous écoutons la Rhapsodie en bleue de George Gershwin. C’est un peu osé comme musique, mais très agréable. Fay toujours au fait sur la météo ou sur les éphémérides nous apprend que le 25 janvier il y a eu une éclipse de soleil. C’est toujours spectaculaire et nous décidons que le symbole sera bénéfique pour le groupe.
Hélas ! les bonnes choses ont une fin. Le lendemain, les affaires (étranges) reprennent. Nous prenons rendez-vous avec Myriam Artwright, la bibliothécaire de l’Université d’Harvard.
Pendant que les filles et Kenneth vont au rendez-vous et qu’Andrew se repose chez Daddy, je vais à mon cabinet afin de gérer deux-trois affaires avant le départ. Arrivé sur place, je m’entretiens longuement avec Martha ma secrétaire et Wil Halley mon remplaçant. Je savoure chaque instant : qu’il est bon de revoir un endroit « normal » !
Le reste de l’équipe rencontre Miss Artwright qui, selon leur description, a un profil de « vieille fille ». Cousine se rappelle à son bon souvenir. Elle lui explique en quelques mots la tragique disparition de J. E. et qu’elle et ses amis souhaitent mettre un peu d’ordre dans ses affaires. Miss Atwright semble bien le connaître (en même temps, qui ne connaît pas le J. E. ?), d’ailleurs elle évoque la dernière conservation téléphonique qu’elle a eue avec lui mi-janvier (soit juste avant le drame). Elle nous révèle qu’il souhaitait lire l’ouvrage « Les sectes secrètes d’Afrique », mais ce livre a disparu des rayonnages. Elle évoque en effet qu’il était conservé dans les magasins et qu’il aurait mystérieusement disparu. Un vol certainement… D’ailleurs le jour de la disparition de l’ouvrage, elle s’en souvient, il régnait dans la bibliothèque une odeur innommable.
A priori, personne d’autre ne s’était intéressé à l’ouvrage depuis fort longtemps. Cousine souhaite alors faire expertiser nos objets. La bibliothécaire nous oriente vers la ville d’Arkham dont l’université doit recevoir le Pr Cowles pour le prochain semestre. Les filles demandent à Miss Artwright de faire quelques recherches sur les auteurs de leurs livres impies qu’elles promènent (et perdent) partout, ainsi que sur différentes thématiques proches de celles développées dans ces vieux grimoires exempts de sagesse. Miss Artwright accepte la mission et leur donne rendez-vous pour le mercredi suivant.
La team Scooby repart et nous récupère. Andrew se la coulait douce auprès de Daddy, ils semblaient en grande discussion sur le golf. Tandis que moi, j’étais trop heureux d’être de retour dans mon cabinet… Bref, les bonnes choses ont une fin et la folie de ma cousine n’en a pas.

Acte 3
Février 1925

Trainant des pieds pour certains, nous mettons les voiles (à vapeur) vers Arkham afin de nous rendre à l’Université de Miskatonic, mais aussi pour visiter son célèbre asile. Avant de partir, Patterson avait contacté la police d’Arkham et a échangé quelques mots avec l’enquêteur sur place Pete Morris. Il lui avait demandé de consulter le dossier de l’affaire Leiter.
Charles Leiter est mort à cause d’une insuffisance cardiaque provoquée par une forte consommation d’alcool ou de drogue. Le décès en lui-même reste indéterminé. Il était impliqué dans un trafic de faux ouvrages anciens.
Patterson demande à ce que le dossier lui soit remis en main propre lundi dans la journée.
Un autre coup de fil cette fois à l’asile nous renseigne sur le triste destin du complice de Leiter. Cecil Hunter est décédé depuis un long moment, au cours de l’été 1924 pour être précis. Il a été interné en 1923 et dès lors sa santé s’était rapidement dégradée, il est certainement mort de consomption. On apprend que c’est Charles Leiter lui-même qui l’aurait déposé dans cet établissement. Selon les dires de la personne au téléphone, Cecil Hunter était fou à lier, il avait une phobie extrême des plumes et du papier. Cela évoque immédiatement à nos esprits vifs et éclairés l’image du copiste de vieux manuscrits.
On n’arrête plus le progrès en marche, nous appelons aussi dans la foulée le doyen de l’université : Bryce Fallon. On lui annonce la perte inestimable de J. E. et il s’en trouve très touché. On entend bien qu’il est sincèrement peiné par la perte de notre ami. Nous lui demandons un rendez-vous, mais il botte en touche, très courtoisement. Il nous apprend en quelques mots qu’il avait contacté J. E. à cause des Papiers des Procès en sorcellerie d’Arkham. En effet, le nom de cet ouvrage était ressorti lors d’un héritage de bibliophile, celui de Joshua Hobbhouse. Il s’agit d’une vieille famille d’Arkham, vivant un peu en reclus. Ils étaient liés avec les Cobb par des alliances maritales. Ces Cobb étaient même la famille la plus proche des Hobbhouse.
Ensuite le doyen nous relate rapidement la mort mystérieuse de Charles Leiter. Cette fin tragique a été causée par les nombreux vices qui rongeaient le professeur. Les livres copiés tournaient autour de la thématique de l’occultisme. Cecil Hunter étudiait l’art et était le faussaire de Leiter. Disant cela, le doyen ne fit que corroborer ce que nous savions tous déjà.

Acte 4
Février 1925

Le lundi matin, nous partons pour Arkham après avoir planifié la journée. Arrivés en ville, nous nous rendons directement au commissariat et récupérons le dossier préparé à l’intention de Patterson. J’ai en charge la lecture du rapport d’autopsie. Je remarque que des dommages thermiques ont été causés à la matière optique de Leiter, ses yeux ont cuit ! Sa vitesse de décomposition était étrangement lente, toutes les bactéries à l’intérieur du corps ont été consumées. Je pense aussitôt à une électrocution et c’est également la conclusion du légiste qui a signé le rapport. Toutefois, rien dans la configuration de la pièce où il se trouvait au moment de la mort ne laisse penser que ce fut possible. L’enquêteur, Pete Morris, rejoint également l’hypothèse de l’électrocution, mais pense qu’une tierce personne pourrait être impliquée. Cela semble contredit par le fait qu’il a été retrouvé mort dans son bureau qui était fermé de l’intérieur. La vue de la photographie prise du corps du défunt est terrible, un frisson de dégout me parcourt. On apprend que l’université a conservé les affaires du défunt.
À l’asile, le spectacle est sordide. Le dossier est maigre, le patient a été déposé par C. Leiter. Aucun tuteur n’est connu et le « patient » est mort par consomption et a été enterré dans la fosse commune. On nous décrit Hunter comme véritablement dément : il ne faisait que hurler toute la journée et avait une peur horrifiante de tout ce qui pouvait être en rapport avec un livre. La piste Hunter s’arrête ici et nous repartons.
En fin de matinée, nous arrivons à l’Université de Miskatonic et nous cherchons le doyen. Surprise sieur ! Un peu forcé, il nous reçoit. Il nous montre les ouvrages parmi les affaires conservées sur place. Il ne s’agit que de littérature anglaise, en lien direct avec ce qu’enseignait le professeur défunt. Nous faisons un tour à la bibliothèque sur le campus, mais nous ne trouvons rien qui corresponde à ce qui est noté sur la liste des « commissions » de Cousine…

Acte 5
Février 1925

Notre visite à Arkham s’achève sans plus d’information. Nous rentrons à Boston où nous nous mettons à préparer notre voyage pour Londres. Par bateau nous arriverions au port de Liverpool, puis de là il nous faudra prendre la navette Liverpool-Londres. Heureusement que ces navettes semblent fréquentes. Nous repérons un cargo, le Majestic, qui devrait faire l’affaire. Un voyage en 3e classe ne se prête pas pour nous, aucun de nous n’est tenté de faire une traversée dans des conditions dégradantes et inconfortables. Pourtant le prix de la 1ère classe nous freine un peu… à l’exception de Cousine, bien entendu. Le prix de la 1ère classe est exorbitant : 300 $, la seconde classe moins onéreuse, reste peu bon marché, mais abordable : 130 $. Bien sûr, à Londres, si l’on veut se balader avec tout notre attirail de guerre, il nous faudrait un port d’arme, mais aussi un port de munition… ça va être difficile de séparer Cousine de son arsenal, et je vois l’œil triste de Kenneth à l’idée de se démunir de ses membres supplémentaires.
Les préparatifs nous occupent tout le mardi. Le mercredi, Kenneth se rend auprès du Pr Cowles afin de lui présenter le bol trouvé chez Ju-Ju. Je l’accompagne et dans la foulée, nous prenons toute notre collection. On le rencontre accompagné de sa fille, une belle rousse quelconque (je suis à peu près certain que Cousine s’écrirait qu’il s’agit là de sa maîtresse et non sa fille). On lui déballe tout. Il observe le bol et doute de son origine australienne. Le système d’écriture gravé dessus ne lui évoque absolument rien. Idem pour le masque africain. Il fait le geste de le mettre à son visage. Kenneth près de moi souffle un « enfin ! ». Les muscles de Kenneth se raidissent, il se tient prêt à bondir. Mais qu’attend-il exactement ? Trop tard, ma bonne âme a été la plus rapide, je fais remarquer au professeur l’étrangeté du masque, notamment qu’il n’a pas de système d’attache pour le porter sur la tête. Il semble pris de doute, le tourne, le retourne, puis le pose. Il se penche alors sur le sceptre. Kenneth l’avertit de l’effet de picotement qu’il ressent chaque fois qu’il le porte à la main. Il le prend et… rien ne se passe. Il ne ressent rien. Il le pose alors, l’air dubitatif et je l’attrape aussitôt. Rien non plus. Mes « collègues » m’auraient-ils raconté des craques ? En guise de test ultime, on propose à la fille de Cowles de le tester. Elle l’attrape et… elle non plus ne ressent rien. Kenneth, agacé, l’attrape alors et… ressent de nombreux picotements, pas forcément douloureux, mais franchement désagréables. Cowles semble reconnaître le type de runes sur le sceptre. Il compulse un livre sur l’Afrique australe et identifie le terme « Niambé ». Il s’agit d’une divinité suprême en Afrique australe, un équivalent de Jupiter dans le monde latin, et il s’agirait d’une figure de proue de tout un panthéon sud-africain.
C’est au tour du diadème avec ses runes cunéiformes. Il est fait d’un métal brillant. Il le prend et le trouve presque chaud au toucher. Intrigué Kenneth le prend aussi et… il le sent froid dans ses grandes mains. Je le touche à mon tour et je le trouve chaud.
Nous déballons les autres objets. Les « gants » sont toujours tachés de sang. Il le regarde et les trouve très étranges. Il n’a jamais rien vu de tel. Nous lui posons ensuite quelques questions.

Il connaît le culte de la Chauve-souris des Sables qui, d’Australie, ressemble à un culte africain. Dans le nord de l’Australie, elle s’oppose au « serpent arc-en-ciel ». La chauve-souris serait piégée dans des profondeurs aqueuses et le sable symboliserait le désert. Le serpent est une divinité bénéfique. Il y a tout un cycle de chants aborigènes qui mentionnent un lieu et des « êtres immenses » qui ont construit de grandes cités souterraines d’où ils ont été renversés par des « vents vivants ». Cet évènement aurait permis au Père de toutes les Chauves-souris de gagner en puissance et de prendre le pouvoir.

Il semble maîtriser le sujet et nous perd un peu. Nous lui demandons un peu de bibliographie afin de nous familiariser avec tout cela.
En sortant, Kenneth me parle de sa frustration au sujet du masque et de sa folle envie de trouver un hobbo afin de le forcer à le porter. Je suis presque tenté… et… ah non, c’est mal. Quoi que…

Acte 6
Février1925

Pendant ce temps, à la bibliothèque d’Harvard, Miss Artwright présente le fruit de ses recherches à nos amis. Elle leur tend une liasse de documents et semble avoir fait des fiches de lecture de tous les livres notés sur la liste de Cousine.

Les sectes secrètes d’Afrique - Nigel Blackwell
Le livre « Les sectes secrètes d’Afrique» est un ouvrage qui a connu une très grande controverse lors de sa publication. Son auteur présumé est décédé en 1919 au Congo Belge juste au moment de la sortie du livre. Un procès a opposé les différents ayants droit de la famille de l’auteur. Il s’agit de Nigel Blackwell. Les ayants droit qui s’opposaient à la sortie du livre ont remporté le procès. L’impression du livre a été stoppée et les tirages existants retirés de la vente ou ont changé de titre (Les Sombres secrets d’Afrique). Il semble que les héritiers étaient très gênés par la sortie de l’ouvrage, celui-ci portant discrédit à la famille de l’auteur. En effet, le livre fleurte par moment avec l’obscène malgré tout le fonds d’érudition que l’on peut percevoir dans les écrits. Nigel Blackwell, un étrange personnage, avait pour habitude de vivre et de maintenir le secret sur ses activités et ses différentes expéditions. Pourtant il a donné un entretien à un journal où il défend la cause Hutu de Coquilhartvile en évoquant les maltraitances belges infligées à cette ethnie et dénonçant les horreurs et le martyre des populations locales rappelant la violence et les mutilations qui leur sont faites. Il en profite alors pour étudier les croyances des populations locales se sont tournées vers le culte de Hatoo qui soignera les mutilés et qui promet une mort douloureuse aux occidentaux. Les populations désertent alors les églises et Blackwell semble fortement intéressé par ce culte Hatoo.
Le journal l’African Beacon (la balise oule phare africain) a fait un résumé du livre. Selon le critique, il s’agit d’un ouvrage malsain sur les cultes africains.
Enfin on y apprend que le culte de la Langue Sanglante est d’origine kenyane.


La vie d’un Dieu - Montgomery Crompton
Montgomery Crompton est britannique. Il est né dans le Lancashire en 1774 dans une famille de la noblesse mineure. Il est le 4e fils et prend la voie militaire. Il sert de lieutenant dans le régime d’infanterie du Gloucestershire. Il est gravement blessé lors de la bataille d’Alexandrie lors de la campagne d’Égypte contre le général Bonaparte. Il tente par la suite une carrière d’artiste peintre puis de sculpteur. Considéré comme le mouton noir de la famille, il est renvoyé de l’université, puis ruiné. Il est convoqué par une commission militaire et évite un jugement uniquement grâce à l’influence de son père. En 1807 il est interné à l’asile de York puis confié aux bons soins de sa famille et meurt en 1811. Dans les copies des procédures judiciaires, on apprend qu’il a été arrêté sous le motif de disparition d’enfants. Les disparitions eurent lieu dans et autour des usines dont il était le propriétaire. Elles se trouvent près de Liverpool. S’agissait-il alors de décès accidentels ?
Son comportement dans le privé était inconvenant, notamment envers les Égyptiens, souvenir douloureux de sa blessure faite en Égypte ? Les véritables raisons sont peu claires. Les ateliers furent fermés et détruits depuis.
A priori, lors de sa convalescence à la suite de sa blessure égyptienne, il aurait eu de fortes hallucinations. Un Dieu lui aurait parlé et lui aurait fait de nombreuses promesses.
Plus tard, une coupure de presse du Manchester Gardian, datée de 1853 parle d’un incendie et mentionne un certain Crompton. Le feu aurait démarré dans une école, et aurait détruit le buste d’une divinité égyptienne, ou d’un pharaon, réalisé par Crompton qui l’avait ensuite offert à l’école. Une légende s’est d’ailleurs bâtie autour de ce buste. On dit que les élèves qui frottaient la barbe du buste auraient eu de meilleurs résultats. Deux élèves sont morts lors de l’incendie. On les suspecte d’en être à l’origine. Il est possible qu’il reste d’autres œuvres de Crompton en Angleterre.


Le peuple du monolithe - Justin Goeffrey
Justin Goeffrey est un poète d’avant-garde américain, souvent considéré avec mépris par la société bien pensante. Ses écrits sont jugés obscènes limites pornographiques. Un poème est retiré en 1918, il s’agit du « White divan of sorrow ». Le poète aurait traversé l’Europe en 1921 et visité de nombreux sites historiques. Il souffre de crises de folie. Après avoir écrit le peuple du monolithe, il aurait disparu. Depuis… nul ne sait ce qu’il est devenu.
Son œuvre est celle d’un esprit totalement dérangé. Selon lui, la grande vérité du monde rôde parmi nous, l’humanité est vouée à l’échec. De grands dieux seront réveillés et deviendront les maîtres du monde, comme autrefois. Dans le monde, il reste de nombreux signes de leur présence, comme les monolithes…

Les manuscrits Pnakotiques – auteur inconnu
Il s’agit d’une version moderne des manuscrits qui rassemble plusieurs textes, plusieurs sources d’inspirations. Parmi les œuvres récentes, on note l’inspiration du Rameau d’or paru en 1891 et écrit par Frazer. Dans ce livre Frazer critiquait le renouveau du mysticisme chrétien. Toutefois on reproche surtout à cet auteur de ne considérer le Christianisme que sous l’angle du sectarisme et son traitement du paganisme ancien.
Une autre source peut être trouvée dans « Les carnets de voyages » de Roland Gofery notamment ses expéditions en péninsules arabiques datées de 1821. Il évoque Hiram ou Irem une cité légendaire désacralisée et détruite qui se serait trouvée en plein désert. D’ailleurs pour cet auteur le terme pnakotique viendrait de l’arabe Al-Banaqatiqa. Les habitants du désert auraient eu très peur de l’endroit où se serait tenue cette ancienne cité. Il remarque alors que les Bédouins l’évitent.
Une vente aux enchères autrichienne de 1883 aurait eu dans son catalogue l’édition originale du manuscrit de 1496. D’après sa description, l’ouvrage contenait la sagesse des Anciens. Il était relié de vélin avec une belle charnière. Il s’agit de l’édition de Trévise et fils.
La revue d’occultisme The Elder Truth, de la société théosophique de Chicago, éditée à partir de 1921 utilise les manuscrits pour en retirer toute leur sagesse et fournir des œuvres de méditation. Toutefois l’auteur du Sceau de Pankoth aurait eu la vision d’un esprit lupin ou d’un démon et serait malheureusement décédé dans un récent accident de voiture.
Un article de la revue anthropologique de l’automne 1922 publie une lettre de Derek Willer. Il s’agit d’un récit des débuts de l’histoire de l’humanité à partir des fouilles faites à Lima (Pérou). Il évoque Pah-na-Hota qui retranscrit l’histoire des dieux et du monde. Pah-na-Hota serait venu de la mer et un scribe ayant retranscrit la parole des dieux. En fouille, ils ont mis au jour une pierre avec une rune semblable à celles dans le livre (du XVe siècle ?).
Enfin les manuscrits reprennent les textes de Gaspard du Nord, un sorcier autoproclamé au centre sud de la France, d’une région (imaginaire ?) qu’il nomme Averoigne, datés d’un large Antiquité Tardive - HMA - MA. Un texte du XIVe ou du XVe siècle y narre l’enseignement d’un magicien nommé Nathaire qui lui même a reçu l’enseignement d’un mage antique nommé Ivon.


L’équipe prend congé de cette très efficace Miss Artwright, la tête lourde de toutes les informations que cette brave femme a su trouver en si peu de temps.
Nous préparons notre départ. L’agent Patterson prend tous les objets en photographie. Ils sont ensuite tous placés dans le coffre du bar de Fay sous la garde de son frère Lawrence.
Le départ pour Londres est fixé au mercredi 18 février, jour de la Saint Siméon.


Scène post-générique

Le trajet nous prend entre une semaine et 10 jours. On débarque alors à Liverpool et on arrive le 25 février 1925. À la douane nos bagages sont contrôlés cause des livres anciens. Mais finalement après quelques explications entre gentlemen, nous passons.
Le 26 nous sommes à Londres, épuisés par un si long voyage. Nous nous rendons à l’hôtel le Sheraton Park Lane à Piccadilly.

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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Guernicus Hamilcar » mar. déc. 18, 2018 8:10 pm

J’ai fait jouer cette campagne dans sa première version il y a presque 30 ans... et elle est toujours excellente à ce que je vois. Merci pour les comptes-rendus bien écrits et très inspirants.
Pour un peu, j’aurais envie de m’y remettre... :-)
L'Almanach d'Aristentorus, mon blog sur Mythras, Thennla et le JdR en général.

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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » lun. avr. 22, 2019 4:36 pm

La suite des compte-rendus, ils sont maintenant presque à jour : nous avons terminé l'Egypte et entamé le Kenya. Compte-rendu toujours rédigé par les joueurs, c'est long donc ceux qui n'aiment ni les CR ni la lecture, passez votre chemin.

Perfide Albion

Acte 1
Jeudi 26 février 1925

L’association à but lucratif de nos troopers bénévoles encore groggy, ébaubie par l’interminable trajet à bord du train qui lui permis de rallier Londres au départ de Liverpool-pool-pool, siffla trois fois : « yeehaw ! » d’une seule voix tonitruante tandis qu’elle posait prudemment ses multiples pieds sur le quai suintant de la capitale industrieuse de ses chers (1 £ = 5 $ !!! WTF) cousins : ces germains de Saxe-Cobourg-Gotha dont le cadet de famille se racheta un nom depuis peu pour celui de Windsor nettement plus rosbif.

Ne pouvant souffrir plus de confort que de prudence dans cette enquête cruciale qui nous emportait loin de chez nous et du IInd amendment, nous consentions humblement et – en ce qui me concerne – par galanterie eu égard au rang de Lily Grace et de son portefeuille, à loger au Sheraton Park Lane Hotel. Ce petit « relai chic » de Picadilly qui faisait pétiller les yeux de nos bourgeoises, bénéficiait à la fois d’un emplacement discret à moins d’½ mile de Buckingham Palace sur une des artères les plus fréquentées de la capitale, et ne se parait que du seul luxe de sa quiétude au cœur d’un West End en pleine effervescence. À quelques contradictions près et minutes de l’hôtel, nous étions paisiblement convaincus que cet établissement nous garantirait par les qualités évoquées et nos infinies précautions, la sécurité nécessaire à notre/nos affaires…

Du sol molletonné de tapis sur lesquels essaimaient les petits salons laqués – des clairières en abat-jour sous les palmiers en pots – aux palmes évanouies des stucs cuivrés accrochées aux bordures des verrières ou des plafonds hauts, de grands miroirs allongeaient l’espace qu’ils scandaient d’une vaste serre rutilante. Ce grand hall abritait la musique enveloppée d’une faune en calot rouge, affairée à la chorégraphie rythmée du transport de nos bagages. L’équilibre de ce biotope Art Déco vacilla lorsque Boston accompagnée de son vacarme et de furtives tumbleweed, franchis d’un pas insolent la porte de l’hôtel sur laquelle reposait un groom indolent.

Je regrettais déjà que l’on n’eut pas préféré le réconfort d’un logis plus modeste. Je nous imaginais déjà installés dans de moelleux fauteuils « à rien branler pendant que l’enquête piétine », cocoonant à tea time autour de napperons brodés, de couvre théière en laine et de porcelaines fumantes allongées de whisky-libre… J’imaginais bienheureux, les soirées à la bergamote au cours desquelles nous aurions éventuellement trempé le biscuit au gingembre en se remémorant nos exploits contre ces bananes de Juju. Le salon cotonneux aurait résonné de nos rires au souvenir des cris de tous ceux abattus par notre inconséquence : courage et patriotisme. À ce moment et à cette image, je surpris dans un des miroirs du hall l’éclat macabre que projetait mon œil. Je quittai aussitôt le sourire concupiscent que mon visage traumatisé portait jusque-là à la pensée obsédante de ces nègres morts et des clochards éventrés. Ma main, inconsciente, avait trouvé de façon autonome le chemin du manche de mon coutelas-la-la. Nick, à ma gauche, qui avait tout vu de ma gêne quoiqu’il ne laissât rien paraître de ce qu’il avait compris, m’adressa un regard de la même teneur. Andrew placé d’un côté que je n’aurais su voir, fixait de façon insistante la bosse que formait mon arme cachée. Désapprouvait-il un si fier port d’arme ? S’inquiétait-il de cette soudaine vigueur ? C’est à ce moment suspendu que ces dames brisèrent cet éprouvant mauvais début de bromance par un cinglant : « les boys dans une piaule et les ladies dans la suite avec dressing ! Go ! ». J’exécutais, « Goddam ! ».

Epuisés par le voyage et totalement désintéressés par la géographie des lieux, nous nous quittions rapidement aux portes de nos suites genrées respectives du 1er étage du Sheraton. Claquée, elle aussi, la porte des filles portait le numéro 108. Derrière la secousse qui fit basculer le numéro 8 qui forma un autre 8 qui rebascula… j’entendis les cris étouffés d’un jour de solde. Sans prendre la peine d’éclairer notre chambre masculine de peur d’en distinguer les détails du mobilier, nous en appréhendions néanmoins tous les contours par le biais du petit orteil avant de s’effondrer sur les matelas meurtris desquels nous allions attendre, le lendemain, en rêvant.

Vendredi 27 février 1925

Le smog qui couvrait la ville transsudait ce matin-là une lumière sans couleur qui m’atteignit incomplète par le filtre de mes paupières. En quelques clignements collés de mes yeux, le chaos de la chambre s’était brouillé dans mes œufs. Je délogeais un pied de commode planté en écharde de mon gros orteil devant le regard médusé sur un radeau de corn flakes de quelques clients… incommodés. Les balbutiements matinaux de mes congénères surnageaient dans l’épaisse sauce tomate par laquelle mes haricots s’immolaient. Le bacon crépitait comme un 4 juillet.

Je distinguais au loin une étrange lueur contenue dans un petit flacon de verre qu’on nous apportait. Je posais la main sur mon arme. Arrivé sur la table, ce bocal renfermait une hideuse couleur indéfinissable. Dans ce qui ressemblait à une gelée amorphe, de mystérieux arcs-en-ciel empoisonnés s’enroulaient sur eux-mêmes, bouillonnants, clapotants, scintillants, et s’étendaient sans cesse hors du récipient sans que la matière qui les contenait ne bouge. Une étiquette mentionnait : Lemon – Fine cut Marmalade, Nahum Gardner Ltd, mais cela n’avait aucun sens pour nous. Soudain, cette abomination s’éleva et fila tout droit vers Dorothy comme une fusée. Avant même qu’elle ne porte la cuillère qu’elle venait d’y plonger à sa bouche, je lui arrachais l’ustensile et j’écrasais ma 10e première clope du matin dans cet abominable extrait. La braise se raviva pour consumer entièrement le mégot jusqu’à venir brûler le bout de mon doigt. Avec un petit hurlement j’effondrais mon poing exaspéré sur cette infamie. La main recouverte de gelée et plantée de bris de verre, j’eus un dernier râle et quitta la table en rage. En partant, une voix qui venait de nulle part s’était emparé de mon crâne endolori par l’agitation : « Elle suce la vie. Elle vous attaque le cerveau et vous prend tout entier, ça vous brûle. Tu ne peux pas t’en aller. Elle t’attire. Tu sais qu’il va t’arriver quelque chose mais tu ne peux pas bouger. Cette marmalade va te tuer. Rien que de la marmalade ». La gastronomie britannique était allée trop loin…

En ce qui concerne notre enquête, nous avions décidé collégialement au moment des haricots, de tous se rendre à la Fondation Penhew du nom de cet éminent égyptologue Sir Aubrey Penhew qui la fonda, membre disparu de l’expédition Carlyle qui nous inquiète. Nous cherchions à y rencontrer l’actuel directeur de la fondation, Edward Gavigan.

Nous nous retrouvions apprêtés et prêts à porter, une heure environ après l’incident de la marmalade, le premier coup à notre enquête londonienne. Tous ? Non. Dans le hall de l’hôtel il manquait Lily Grace. Ses collocatairess aux joues cramoisies qui nous rejoignaient à toute vitesse, venaient tout juste d’échapper aux nuées ardentes provenant de la miss pompe et irrésolue, a priori hystérique et « sans rien à se mettre ! » qui fulminait alors au centre d’un cratère de fringues projetées du fond d’une demi-douzaine de valises explosives. Avec un haussement d’épaule général ponctué de quelques soupirs agacés de son cousin, nous sortions tous souffler à l’extérieur. En contrebas des marches du seuil de l’auberge, après quelques minutes à ajouter au smog matinal la fumée de nos America’s luxury cigarettes, ces nouvelles Philip Morris de Malborough Street… les reflets de cuivre pivotèrent sur leurs gonds en se mettant subitement à clignoter de petits flashs autour de Lily Grace qui apparut enfin. Finement vêtue d’une robe Delphos tissée de satin de soie blanche qui contrastait nettement avec le climat de Londres ce matin-là, elle avait recouvert son encolure d’une étole nacrée de fourrure frissonnante tandis qu’une ligne de perles ivoire étreignait discrètement ses boucles sur son front d’oie blanche. En passant devant nous, Lily Superstar tchipa d’un claquement de langue orchestré. Elle descendait le grand escalier sous la rampe en nous dévisageant un à un d’un regard appuyé qui nous fit regretter malgré nous de l’avoir tant pressée. Elle acheva son défilé superbe au bord de la rue dont le bordel ambiant ne semblait entacher cette Odette. D’un signe faussement détaché de la main elle héla deux taxis d’un doigt. On se raccrocha la mâchoire en se rapprochant des automobiles qui nous embarquèrent. Le trajet en taxi vers le lieu susdit se déroula de façon si convenue que cet épisode ne figurera pas dans cette histoire.

À 10 h nous arrivions devant un grand bâtiment sur deux étages aux lignes sobres et étudiées. Le bloc était ceint d’un jardin lui-même clôturé par de hautes grilles en fer forgé. Comme à l’accoutumée, nous défilions en rang d’oignons dans un esprit théodolite tout autour de la parcelle pour tenter d’en décrypter la topographie. À l’arrière de la Fondation, la grille était dotée d’un grand portail – fermé à ce moment-là – qui ouvrait sur une zone probablement dédiée à la livraison (suspectes bien sûr) en avant de ce qui ressemblait au quai de déchargement d’un entrepôt arrière, lui aussi fermé par de grandes portes en bois ferré.

Après avoir mis nos nerfs à rude épreuve, le sphinx qui gardait l’entrée de la Fondation en livrée de portier et qui par chance pour le destin de notre aventure n’était ni majordome ni clochard, resta tétanisé devant nos regards soupçonneux en tenant d’une main tremblante la porte de la Fondation ouverte sur un immense Apis qui paissait tranquillou son propre albâtre. Au bureau de l’accueil, nous demandions à voir si Edward Gavigan, – Sir Gavigan I presume ? – pouvait nous recevoir. On nous indiqua une salle d’attente proche qui nous maintenu captif 45 min et 2 paquets de clopes chacun, quand cette personne de l’accueil très à cheval sur l’étiquette rua vers nous accompagnée de son Lord Directeur.

Cette tête d’œuf aux yeux renfrognés dont l’allure me rappelait celle du Humpty Dumpty de mon enfance nous salua d’un signe de sa tête rigolote et nous invita à monter les escaliers qui nous conduisirent à son bureau. Après avoir passé un couloir, une riche antichambre ouvrait sur un bureau non moins luxueux. De nombreux objets d’origine égyptienne encombraient les bibliothèques et les vitrines disposées autour d’un grand bureau d’acajou derrière lequel s’assit Gavigan qui nous interrogea derechef du regard. Ce regard vif aux pupilles acérées sous leurs paupières tombantes, n’était adressé qu’aux hommes et me mettait particulièrement mal à l’aise. Puisque les filles n’étaient apparemment pas conviées à la discussion il fallut instinctivement qu’elles l’ouvrent. Fay lui exposa d’emblée, abruptement et derrière ses dents – l’allumette qu’elle mâchouillait – magnifique cette patronne sous son borsalino, les raisons de notre venue à Londres et celles qui nous amenaient jusqu’à lui : la mort de Jackson ; la piste de l’expédition Carlyle et la disparition idoine de Sir Aubrey Penhew.

De là, surconfiants, nous pensions que l’informer de tout et de toutes les pistes à venir nous permettrait mécaniquement de dégorger ce grand poireau de tout ce qu’il savait et davantage. Abasourdi, et les yeux écarquillés à mesure que nous nous livrions, le sir qui n’avait pas encore ouvert la bouche hormis pour exprimer sa stupeur nous révéla sur un air trompeur de révélation les informations suivantes. En ce qui concerne Jackson, il l’avait effectivement rencontré… Concernant la Fondation Penhew, nous apprîmes si nous en doutions que son objectif était de développer l’égyptologie par le financement de nombreux projets et la formation d’étudiants. À propos de l’expédition, nous eûmes droit à quelques anecdotes délivrées sur un air trompeur de révélation. La raison scientifique du safari Carlyle était justifiée par les recherches de l’homme de paille, Aubrey Penhew qui portaient sur les premières dynasties d’Égypte et en particulier le règne d’un soi-disant roi-sorcier. Le lieu des recherches était situé à environ 40 km au sud du Caire, à Gizeh, sur le site de Dhashûr. L’opération aurait permis de mettre au jour les vestiges d’une nécropole royale dont certaines des pièces étaient actuellement exposées dans la galerie de la Fondation ainsi qu’au British Museum cependant que l’essentiel de la collection serait conservé au musée du Caire. Par ailleurs et quoique nous nous en étions persuadés, Anastasia était une malfaisante. Cette maîtresse officieuse de Carlyle se serait d’ailleurs enfuie avec la caisse de l’expédition avec près de 3500 £... Un « Ooh la mauvaise ! » totalement captivé par l’histoire que nous servait le lord, vrombit comme un bourdonnement infrabasse dans le bureau que Sir Gavigan réprima d’un petit doigt outré par-dessus l’anse de sa tasse de thé qu’il buvait, seul, en ne regardant que les hommes, uniquement les hommes. On apprit d’autre part que le départ d’Égypte de l’expédition pour le Kenya aurait été motivé par le besoin dilettante d’échapper aux grandes chaleurs, à l’initiative d’Hypathia Masters.

Informations marquantes pour des esprits avides pour équipement et loisirs tels que nous : on apprit aussi que le Penhew disparu sans famille avait fait don de l’intégralité de sa fortune à la Fondation qui s’en trouvait dès lors pleinement héritière et en particulier ce lord qui en avait désormais la gestion… Celui-là même, évoqua enfin qu’il était en possession d’une correspondance que l’expédition Penhew entretenait à l’époque avec la Fondation. Comme nous venions de tout déballer, ou presque et non la part la moins congrue, je pensais bénéficier d’un juste échange d’informations. Pourtant à chacune de mes demandes quelques inopportunes et inappropriées qu’elles aient pu être, j’obtenais toujours le même résultat algorithmique : « Cette correspondance est privééée » de la part de ce crâne d’œuf. Cette correspondance clandestine à notre enquête devenait mon obsession et Gavigan le héros de mon American Nightmare.

Après cette conversation laconique terriblement révélatrice sur nos compétences d’investigateurs, nous nous sommes mis en tête, sans compter sur la mienne mobilisée uniquement à organiser la mise au pilori de ce Gavigan, de visiter bonhommes la galerie d’exposition des objets provenant du Dhashûr. Hormis deux momies, quelques objets frustes du quotidien et de la statuaire rébarbative exécutée par des hommes « à peine sortis des âges sombres et portant de peaux de chacals » #lemystererevele, rien ne perturba notre attention focalisée sur le lunch de midi qui approchait. Je m’éclipsais de la salle, Andrew décida de faire expertiser (par photographie) le sceptre récupéré au temple de Silas ainsi que le précieux sarcophage par, Gavigan obviously. Sur le dernier artefact il y reconnut une des inscriptions qu’il traduit par « Nephren-Ka ». C’était le nom que portait ce roi-sorcier de la 1ère dynastie. « Tout est lié ! » De mon côté, soulagé de cette visite piétinante et thrombotique, je recouvrais mon visage du masque inverti de ma lubie avec la forte intention de m’introduire en toute impunité et pour le moins discrètement dans le bureau de ce directeur pour tenter d’y récupérer la correspondance qu’il nous cachait. Je fus rapidement éconduit par quelques border collie en costume d’étudiant, figurants du couloir en faction devant le bureau de leur sifflet. Ces cabots finirent par me rabattre mécaniquement vers la sortie de la Fondation devant laquelle je me résolus à attendre mes camarades en mordant de rage les barreaux de la grille… Le temps que Nick se décide à payer son adhésion en tant que membre de la Fondation dans l’espoir, encore à ce moment, d’y découvrir quelques choses à la bibliothèque à accès restreint, j’en étais à 3 m linéaire de fer forgé dans les dents. 12h30 : ils sortirent. On alla luncher. J’avais faim.

Après déjeuner, l’après-midi se scinda en plusieurs groupes. Nick retourna à la fondation pour consulter les ouvrages occultes autorisés et quelques articles d’Aubrey Penhew. Non « comptant » de ces modestes résultats, il missionna pour 100 $ (de sa cousine) une jeune bibliothécaire collet monté de recherches sur plusieurs thèmes : pharaon noir/Nephren-Ka/langue sanglante/and so on. Avant de quitter, vers 18h, les petites études sous lampes de banquier, une petite voix intérieure lui dit de passer aux toilettes du rez-de-chaussée ouvrir le loquet de leur fenêtre pour faciliter une infiltration prochaine. Fay et Lily Grace partirent pour le British Museum et filèrent directement ausculter la collection Penhew de la salle consacrée. Rien de particulier ne leur sauta aux yeux hormis l’aspect plus clinquant des objets du même site ici exposés. À l’hôtel, Andrew, rompu au coup de fil alternatif, réussi à prendre rendez-vous en milieu d’après-midi avec Mickey Mahoney du Scoop et James Barrington de Scotland Yard pour le lendemain 10h.

Vers 16h30, nous nous retrouvions tous hormis Nick écroulé à cette heure sur un indescriptible recueil des éditions Mergoil perlé de gouttes de sang qu’il finit par comprendre qu’elles provenaient de son propre nez, au Scoop pour rencontrer un directeur sans réserve. Il nous apprit que Jackson, lors de son passage à Londres, l’avait contacté pour lui vendre un article sur un culte malfaisant dans lequel certaines personnes haut placées étaient impliquées. Jackson serait venu en personne consulter les archives du Scoop. Il nous décrit un ami débraillé dans un état physique de délabrement avancé – ses courriers en témoignent – émacié et paranoïaque. Mickey nous laissa libre accès à ses archives, à travers le fourbi desquelles nous réussirent à récupérer une liste d’articles annotés en marge par Jackson. Tous ces articles traitaient de crimes étranges qui se seraient déroulés à Londres et d’attaques de monstres dans le Derbyshire, à Lesser Edale notamment. Après avoir pris congé de Mickey, plutôt que de se rendre directement à l’hôtel, j’allais faire le détour nécessaire pour m’équiper d’une canne-épée, accompagné de Fay qui trahissait elle aussi la volonté de survivre au merdier dans lequel on avançait la fleur aux fusils qui nous manquaient. Et puis c’était une arme plutôt classe dont on ne saurait mieux s’habiller qu’avec des Derby aux pieds. Mais ça, c’est une autre histoire.

Cette journée ne gâcha en rien l’apéro que nous prîmes au bar de l’hôtel à partir de 18h30 et sur le zinc duquel les capsules de pistaches s’entassaient et les Martini dry de moins en moins « shaken » et de plus en plus « stirred » participèrent à l’élaboration d’un plan « quick n’dirty » en direction de la Fondation Penhew pour « Emprunter la correspondance de Penhew ! » (Regards gênés). Après un simple repérage aux environs de 22 h, nous nous retrouvions tous à une heure indue et relativement éméchée, à circuler dispersés en petites escouades braillarde autour de la Fondation Penhew pour une reconnaissance furtive et une tentative d’intervention. Certains avaient déjà repéré le halo d’une pièce éclairée au rez-de-chaussée et le faisceau mouvant d’une lampe torche qui se déplaçait à l’étage (la galerie d’exposition).

À l’un des angles de la Fondation, dans une des zones les plus sombres de la nuit qui cachait leurs méfaits, le binôme d’Andrew et Nick fut soudainement enveloppé par une odeur étrange et poussiéreuse qu’ils identifièrent d’abord comme celle de l’haleine ici plus concentrée du smog protéiforme qui les recouvrait depuis leur arrivée. Pourtant, cette émanation entêtante ne semblait plus les quitter et sa présence se fit de plus en plus âcre, insistante et prédatrice. Effectivement ils prenaient conscience que ce gaz les chassait et qu’il tentait par tous les moyens de s’insinuer par leurs narines dans leurs respirations haletantes. L’odeur les étranglait de l’intérieur, impuissants, suffocants la bouche ouverte sur un cri sans son, les yeux larmoyants exorbités par l’horreur et l’asphyxie. Elle les blessa gravement avec une rapidité déconcertante. Ils parvinrent en courant à se réfugier instinctivement, les mains plaquées sur le visage, sous l’éclairage le plus proche. La lumière semblait les protéger de cette exhalaison incinérée qui s’amassa devant eux, anémiques… Lorsque le reste du groupe les retrouva, on les vit blottis l’un contre l’autre au plus près du lampadaire. Nous n’eûmes même pas le temps de les chambrer que nous étions déjà pliés en quatre, étouffés par cette fumée irrespirable. Une épaisse odeur lacrymogène m’encombrait la trachée « gag-gagg-gaggg ! ». Une forme impalpable et pourtant si puissante nous attaquait. Courant nous projeter sous la lumière nous reprenions notre souffle en crachant. Amochés et amassés sous le réverbère, nous pouvions distinguer sans réellement la voir, cette forme tumultueuse sans limite, mouvante, changeante et agitée par des vents noirs si profonds qu’ils perçaient la nuit. Sa masse nébuleuse était criblée de petites étincelles qui crépitaient lorsqu’elle approchait ses protubérances de la lumière. Impuissants quelles qu’auraient été nos armes d’ailleurs… Un même regard fou et lagomorphe sans équivoque donna le signal de départ d’une course dératée en direction de l’hôtel. Nous sautions de spot en spot en évitant le plus possible les zones d’ombres dans laquelle cette odeur ineffable évoluait.

À bout de souffle, nous arrivions indemnes jusqu’à nos chambres, en passant dépenaillés devant les regards interdits du personnel qui en verrait d’autres… Cette journée m’avait particulièrement pompé l’air. Je m’endormais en tournant les pages d’un catalogue d’équipements. « Est-ce qu’une hallebarde ? Non. Un avion de chasse peut-être. J’en parlerais à Lily...zzz » (le sourire aux lèvres).

Acte 2
Samedi 28 février 1925

Le lendemain 10 h, une petite escouade de nos investigateurs de choc partit pour Scotland Yard rencontrer James Barrington. Après quelques échanges il leur fit la synthèse des morts étranges de Londres. Les victimes seraient pour la plupart d’origine égyptienne. Le mode opératoire expertisé par Gavigan présenterait des similitudes avec les sévices pratiqués au cours de cultes antiques : coups à la tête et au ventre puis coup dans le cœur pour les achever. Une certaine Fraternité du Pharaon Noir serait impliquée dans ces crimes. Il s’agirait d’une secte occulte pratiquant un culte de la mort. Barrington nous apprend par ailleurs que l’enquête de l’inspecteur Gregory Murden, au jour d’aujourd’hui porté disparu… avait permis de mettre en relation cette association criminelle avec la fondation Penhew mais aussi avec un certain Club de la Pyramide Bleue que fréquentaient assidûment les victimes. Enfin, la dernière piste laissée par Murden impliquerait dans l’affaire une certaine Zahra Shafik, patronne du magasin d’épices l’Empire des Épices, proche et habituée du club bleu et qui aurait auparavant travaillé avec la Fondation.

Pendant ce temps-là, insignifiant pour moi parce que totalement obsédé par ma passion soudaine pour un chien. Je m’écartais et prenais le large de la ville à la recherche d’un éleveur référencé par le Kennel Club de Londres. J’arrivais assez rapidement au chenil et la langue pendante je suis tombé sous le charme d’un monstrueux Staffordshire bull terrier d’un noir profond dont les pupilles indiquaient tout d’un régime anthropophage. D’un regard étrangement similaire nous nous étions choisis. « Je t’appellerai Silas, the Butler’s Doom ». Je le consacrais à la sauvagerie et transférais dans la bête tous mes fléaux post-traumatiques. Associé à ce molosse je pus négocier assez rapidement le prix de cet amour qui n’en avait pas.

Je rejoignais mes amis pour préparer le plan d’infiltration du club de la Pyramide Bleue, mais plus rien n’avait d’importance et je regardais béat mon chien mâchouiller le tibia d’Andrew.

Samedi 28 février 1925
13h02

– « Lâche, lâche … mais lâche, damm it ! »
– « Non mais évidemment, il sent que t’as peur de lui, ils le sentent ça les chiens… »
– « Euh les gars c’est pas le tout, mais on avait un plan là… »
– « Non mais quelle idée de l’avoir appelé Silas aussi toi, t’es grave ! »
– « Allez, sinon ça va encore nous prendre toute l’après-midi juste pour faire du repérage. »
– « Je te préviens, il ne met pas une seule de ses pattes dans notre suite ! »
– « Non, mais un jour vous me remercierez, vous verrez. »
– « J’y mettrai pas ma main à couper ! Allez filez, et tenez, ça devrait suffire pour louer deux voitures. »
– « Ah et puis il faut qu’on s’arrête à la Blackwood Library aussi… »
– « Parce que ça ne te suffit pas ta carte de membre de la Fondation Penhew ? »
– « Leur collection est à mourir et … »
– « Mais qu’est-ce que tu mâchouilles toi encore ? »
– « Non ! Pas ma fourrure ! »
– « Bon, les filles, on vous attend là… allez viens Silas ! Oui bon chien ça… »

Et ainsi ils se dispersèrent, les unes vers le club de la Pyramide Bleue, les uns à la Fondation. Mission de repérage ; pensée, maîtrisée.

– « Mais quelle idée il a eu de se flanquer d’un corniaud pareil ! »
– « Attention, chien de race il a dit… »
– « N’empêche, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez lui… »
– « S’il n’y avait que lui ! »
– « 20 Wardour Street, c’est là… et fermé. »
– « Vu le quartier c’est pas étonnant, Soho vit la nuit… »
– « En grande habituée que tu es ! »
– « Hey, je ne fais pas encore dans la prostitution… »
– « Bon, je gare la voiture un peu plus loin et on fait le tour à pied ! »
– « Je prends une arme au cas où ? »

La devanture du club était loin d’être bleue – plutôt jaune brouillard – si ce n’était l’enseigne néon qui grésillerait à la nuit tombée « from dusk till dawn ». Une petite porte noire à œilleton marquait l’entrée discrète sur la rue tandis qu’à l’arrière, le bâtiment s’ouvrait par une large porte à double battant se déchargeant sur une grande cour flanquée d’arcades.

– « Pas moyen de jeter un coup d’œil, les fenêtres sont toutes fermées. »
– « On fait quoi ? On essaye de sonner ? »
– « Non on revient ce soir, en clientes. Retournons à l’hôtel, il va falloir s’habiller en conséquence. »

15h17

A peine eurent-elles poussé la porte de la suite 108 qu’elles surent. Dévalisées ! Tout était sens dessus dessous, les valises éventrées, les matelas retournés, les armoires vidées. Un désastre.

– « Merde, merde, merde et re merde ! J’appelle la réception ! Ils vont m’entendre ces bons à rien, au prix qu’on paye ! C’est inadmissible ! »
– « Qu’ils en profitent pour nous ouvrir la chambre des garçons… »
– « Vous allez nous surclasser après un coup pareil ! Appelez-moi le patron ! »
– « Ils ont pris tous les livres… »
– « Pareil chez les garçons, tout est retourné ! »
– « Un moulin ! Voilà ce que c’est ! Un moulin ! »
– « Nos brosses à cheveux ont disparu ! »
– « Quoi ? »
– « Et vous allez me faire croire que personne n’a remarqué cette bande de… de … pervers !! On ne va pas en rester là mon brave ! Appelez la police et vite ! »
– « Les affaires de toilettes des gars ont été fouillées aussi … mais qu’est-ce qu’ils veulent en faire ? »
– « Gavigan ! »
– « Quoi Gavigan ? »
– « C’est lui, ses sbires, ce salaud ! »

Loin d’imaginer qu’à peine deux jours après leur arrivée, ils étaient déjà repérés et délestés de précieux biens, Kenneth et Andrew fumaient calmement dans la voiture. Ils avaient laissé Nick devant sa librairie et s’étaient posté à quelques mètres de la Fondation Penhew.

– « C’est normal qu’il bave autant ? »
– « Ben oui, les chiens suent très peu, c’est sa façon de réguler sa température, et la morphologie de sa gueule… »
– « Non, mais je m’en fous, il est juste en train de pourrir la bagnole de location là ! Putain Kenneth redescend un peu ! Bon je vais aller m’enquérir de l’emploi du temps de ce cher Gavigan. »

À la réception, le même jeune homme inconsistant lâcha un non moins inconsistant « Obviously » quant à l’interrogation d’Andrew sur la présence du Sir dans les locaux.

Passablement agacé devant tant d’insuffisance, Andrew fit le tour de la grande bâtisse tant pour se calmer les nerfs que pour repérer un peu mieux les lieux. L’idée de s’introduire en douce dans la fondation réveillait en lui un sentiment de contentement un peu honteux. Cependant, cela n’allait pas être facile. Ils avaient repéré la nuit dernière les deux gardes, qui, semblait-il, passaient la nuit dans le bâtiment à faire des rondes autant au rez-de-chaussée qu’à l’étage. Les portes d’entrées étaient donc proscrites. Aucune chance non plus de se faufiler à travers les soupiraux du sous-sol. Ne restait que la petite fenêtre des commodités que Nick avait soigneusement déverrouillée, mais là aussi, tous n’y passerait pas.

16h12

– « Salut Nick. C’était bien ? »
– « Great ! J’ai trouvé l’édition originale de « Heart of Darkness » de Conrad dans le Blackwood Magazine et … »
– « Ouais, fais gaffe le chien bave … homéothermie. »
– « ? »
– « Alors ? »
– « Alors, il quitte pas les lieux avant 17h30, va falloir patienter ! »
– « Quelle puanteur ! »
– « Oh ça va, n’en rajoutez pas. »
– « Pas le chien, dehors, toute cette pollution, ce brouillard … »

A 17h45, Gavigan daigna quitter la fondation et s’engouffra dans un taxi qui l’attendait devant les grilles du portail. Andrew décida de rester près de la fondation afin d’observer les diverses allées et venues de la fin de journée. Kenneth passa la première et s’engagea, en compagnie de Nick, à la suite du directeur. Ils quittèrent assez rapidement le centre de Londres pour se retrouver dans les quartiers huppés. Le taxi stoppa effectivement devant une maison blanche de style géorgien très luxueuse.

– « Et ben, il s’emmerde pas celui-là … »
– « On dirait qu’il est seul. »
– « Pour l’instant … attendons. »

20h00

Andrew s’ennuyait ferme. Du lampadaire à la grille, de la grille à la rue arrière et de nouveau au lampadaire (havre de paix contre l’innommable volute noire de la veille). Sa seule attraction fût l’arrivée de la femme de ménage – maigre butin – qui fut introduite par un des gardiens après avoir sonné à la porte d’entrée. Elle n’avait donc même pas les clés. Prudent le Gavigan. En revanche, il put au moins se faire une idée desdits messieurs de la sécurité. L’un semblait rester en bas, probablement dans un petit réduit, spécialement voué à sa tâche ingrate tandis que l’autre arpentait les couloirs, équipé d’une lampe torche. Cela lui prenait plus d’une heure pour faire sa ronde complète. Alors qu’il écrasait une énième cigarette sur le pavé luisant et visqueux des vapeurs de la ville, Nick s’arrêta, en voiture, à sa hauteur.

– « Ça donne quoi ? »
– « Pas grande chose : les deux gardes et une femme de ménage. Et vous ? »
– « Pareil, ça ne bouge pas. »
– « Ramène-moi là-bas, il ne se passera rien de plus ici de toute façon. Je continuerai à surveiller sa maison pendant que vous allez retrouver nos trois comparses, elles vont finir par s’inquiéter. Et repassez me voir vers minuit. »

21h17

La porte de la Pyramide Bleue demeurait close malgré le petit attroupement qui se formait devant. Montrez pattes blanches. Sonnez, payez, entrez.

– « Bon allons-y. On se sépare et on essaye de se mêler à la foule, si foule il y a. Focus sur ceux qui travaillent là-dedans. »
– « Un vrai bar, ça fait bizarre. »
– « Et on essaye de rester discrètes. »
– « Tu crois qu’ils ont du champagne ? »
– « Je prends un flingue au cas où ? »

Le club était teinté d’une couleur douceâtre appuyé par les tentures rouges qui pendaient sur les murs de briques. Une ambiance intimiste dans un cadre parfaitement égyptien, ou du moins qui se voulait égyptien. Statuettes dorées, fausses pierres hiéroglyphées, scarabées bleus et autres colifichets sorties tout droit du fantasme oriental pharaonique. Et en parlant de fantasmes, de jolies hôtesses vêtues de soies pastel et de bracelets clinquants virevoltaient dans la grande salle où quelques tables hautes étaient disposées. À gauche, le comptoir déversait son lot de bières brunes. Quelques petits salons capitonnés s’ouvraient en face, destinés aux habitués ou aux plus grivois que les hôtesses s’empressaient de satisfaire. Une scène surélevée, à droite, laissait enfin présager de spectacle haut en couleurs mais surtout en danse du ventre à des heures indues de la nuit.

Mais pour le moment, l’ambiance demeurait assez calme et les clients, peu nombreux, parlaient à voix basse tout en sirotant négligemment leurs verres.

Dorothy et Lily Grace s’engagèrent ensemble vers une des tables où un serveur s’approcha pour prendre leur commande tandis que Fay fonçait vers le comptoir, émue par cet étalage de bouteilles autorisées. Munie rapidement d’un verre de Dry Martini, elle avisa à ses côtés une des jeunes hôtesses qui balayait du regard les hommes qu’il lui faudrait divertir ce soir.

Fay se redressa et, tout en croisant les jambes, se retourna vers la très jeune femme et lui servi son plus beau sourire tout en commandant une bouteille de champagne et deux verres.

Nick et Andrew arrivèrent sur ces entrefaites et s’installèrent non loin des filles.

À mesure que la soirée avança, la salle se remplit de plus en plus jusqu’à ce qu’un lourd nuage de fumée baigne les teints blafards d’une lueur bleutée.

23h01

Les lumières de la résidence de Gavigan s’éteignirent. Rien. Rien ne s’était passé, pas une visite, pas un coup de téléphone. Un homme en pantoufle moulé dans un fauteuil en cuir et sirotant un brandy. De rares raies de lumières filtraient encore à travers quelques maisons mais même les réverbères semblaient suffoquer sous le lourd manteau de brouillard. Andrew demeura un moment dans l’ombre et se dirigea vers l’arrière de la maison. Aucun accès. Il n’y avait plus qu’à attendre le retour de Nick ou de Kenneth.

– « Tu tombes bien. J’ai plus de clopes et des envies de meurtres… »
– « Il s’est passé quelque chose ? »
– « Non, rien justement … désespérant. Filons d’ici ! Passe par l’hôtel, je suis trempé. »
– « Ah justement tiens, on s’est fait braquer, dans l’après-midi. Les filles ont piqué une de ces crises il paraît. Fallait voir la tête du patron ! »
– « Merde ! Déjà repérés… »
– « Ils ont tout retourné, ont embarqué les vieux bouquins et des effets personnels comme nos brosses à cheveux ! »
– « Tu déconnes ? »
– « Non. »
– « J’ai laissé Silas monter la garde du coup … tu vois que c’est utile. »
– « … »
– « Et à la pyramide bleue ? »
– « Drôle d’ambiance, beaucoup de monde, surtout depuis 23h00, ça se trémousse de plus en plus. Le patron a dû arriver vers cette heure-là… et puis Zahra, peu de temps après. Elle s’est assise à sa table. Nawisha, qui faisait le coq dans sa basse-cour, a eu l’air de s’écraser, comme s’il avait peur. Les autres hommes attablés, pourtant des gros bras, ont vite déguerpis. Les serveurs ne nous ont pas appris grand-chose, ils font leur boulot. Niveau clientèle, il y a un peu de tout, plutôt classe moyenne, pas mal d’égyptiens. Et beaucoup d’hommes, seuls… des hôtesses sont là pour veiller sur eux, et elles, sont surveillées. Fay a essayé d’en séduire une, au bout de deux heures et de deux bouteilles de champ’, elles sont montées dans un des salons privés. »
– « Vous avez dû avoir du mal à ne pas vous rigoler… »
– « N’empêche, quand je suis partie elle n’était toujours pas redescendue. »

Acte 3
Dimanche 1er mars 1925
1h23

– « Voilà c’est là. »
– « Ambiance en effet ! Et mais c’est les filles là au milieu de la salle ? »
– « Ah bien oui tiens, elles dansent. Je ne vois pas Nick par contre… »
– « Bon je trace au bar, j’ai bien mérité de m’en jeter un. »

1h37

– « Salut Andrew ! Tu bois quoi ? »
– « Stout… alors ton rencard ? »
– « Un désastre, va falloir que je repense ma technique de drague… »
– « Pourtant avec ta cambrure de reins… »
– « J’y penserai la prochaine fois… Champagne please ! »
– « Mais ce n’était pas tant un échec… une des serveuses est venu me voir en douce, elle m’a proposé de la rejoindre à la fermeture à l’arrière. »
– « Tu vois, les reins… »
– « Mais non idiot ! Elle a des informations, elle ne m’en a pas dit plus, elle était flippée. »
– « Salut Andrew ! Tu bois quoi ? »
– « Stout… ça va Lily ? »
– « Je commence à en avoir ras le bol de ce rade… »
– « Et Nick il est où ? »
– « Il a pris un taxi pour suivre Nawisha et Zahra. Ils sont partis il y a une heure avec une petite escouade. »
– « Il est parti seul ? »
– « Hum oui, juste en reconnaissance… »
– « Salut Andrew ! Tu bois quoi ? »
– « Stout… ça va D. ? »
– « Tranquille… pas pratique de danser avec une arme dans la poche. »
– « Et ça ferme à quelle heure ? »
– « Pas avant 4h00 du matin. »
– « Vache, il va falloir attendre jusque-là ! »
– « Tu b… »
– « STOUT ! On ira se planquer ensemble dans la cour avant le rendez-vous des demoiselles, pour être sûr qu’il n’y ait pas d’entourloupes. »
– « Ok ! La même chose s’il vous plaît ! »

4h30

Yalesha sorti de l’ombre d’un pilier, le pas hésitant. Avait-elle bien fait de se fier à ces inconnues ? Mais cela faisait des mois qu’elle ne dormait plus, depuis la mort de Rajaban. Et pourquoi ? Parce qu’il avait posé des questions ? Alors devant leur regard apaisant, elle leur raconta ce qu’elle savait, les camions qui tous les mois partaient d’ici pour aller dieu sait où. Rempli de clients, et toujours cette femme Zahra, devant qui tout le monde s’inclinait, même son patron, qui pourtant était loin d’être un tendre. Un voyage se préparait pour la semaine suivante. Et voilà, pour avoir posé des questions sur cette femme, sur ces étranges convois, son amour était mort.

Elle fondit en larme alors que d’un geste attentionné, Lily Grace et Dorothy lui proposèrent de la ramener en sécurité avec elles à l’hôtel, elles promettaient de la protéger, de lui fournir de quoi quitter le pays. Elles montèrent dans une voiture garée non loin, et furent rejoint par deux hommes. On la fit s’asseoir entre un géant et un jeune homme qui n’avait cesse de lui sourire.

14h09

– « Quelqu’un veut de la marmelade ? »
– « Non. »
– « File-moi tes beans, j’ai faim… »
– « Fais-toi plaisir. »
– « Tiens mon chien, un bon bout de bacon… »
– « Ça a donné quoi Janisse ? »
– « Ils se sont rendus à « l’Empire des Épices », dans Soho. Au 12b Meard Street. »
– « Et ? »
– « Et rien, je suis reparti… j’allais pas tenter une infiltration. »
– « Je vais tenter de trouver d’autres armes… à tout à l’heure. »
– « Prends-moi un poignard ! »
– « Ok Nick ! Aller viens Silas. »
– « On va fureter autour de la boutique des épices en attendant ? »
– « Je reste avec Yalesha, c’est mieux qu’elle ne reste pas seule… »
– « Ça ne me dérange pas de rester s’il faut… »
– « Andrew… viens avec nous… »

La boutique faisait partie d’un petit corps de bâtiment à un étage situé dans une large rue à double sens. Tout était fermé. L’arrière donnait sur une petite cour, accessible, mais absolument pas discrète. Lily Grace et Fay restèrent dans la voiture tandis que Nick et Andrew s’engouffraient dans un petit bistrot en face de la boutique.

– « Bonjour mon brave ! »
– « Non arrête avec ça, ça ne met pas du tout en confiance, crois-moi j’ai essayé. »
– « Deux cafés s’il vous plaît. »
– « Alors comment vont les affaires ? »
– « Oh ! Un crachoir … »
– « Tu crois qu’ils vont réussir à apprendre quelque chose ? »

19h38

– « J’en ai marre ! Deux heures à baver devant cette espèce de serveur à la noix et rien ! Deux heures à zoner dans le quartier arabe, et rien ! « On ne sait rien, on n’est pas au courant »…Parce que des Égyptiens qui se font poignarder en plein cœur et balancer dans la tamise, c’est pas important peut-être ? »
– « Calme-toi ! »
– « Non, cette ville pue ! »

20h00

À la réception trois policiers attendaient. Voyant arriver le petit groupe, ils s’approchèrent d’un pas décidé.

– « Nous avons de mauvaises nouvelles. »
– « Oh non, ne nous dites pas que l’on s’est encore fait cambrioler ! »
– « Non mais un groupe d’hommes s’est introduit dans votre suite après avoir agressé une femme de chambre. Vos amies ont disparu, et euh, l’une d’entre elle semble avoir perdu un doigt. »
– « Semble ? »

Ils se précipitèrent dans les escaliers jusque dans la chambre. La porte avait été complètement défoncée. Et en effet, là sur le lit, un doigt. Celui de Dorothy ! L’avait-elle perdue en se débattant ?

– « Nous sommes désolés. »
– « Où est Kenneth ? »
– « C’est l’annulaire gauche… »
– « Il semblerait, d’après la femme de ménage, qu’une de vos amies était inconsciente lorsqu’ils les ont amenées. »
– « Semblerait ? »
– « Il promène le chien je crois. »
– « Heureusement qu’elle n’était pas mariée… »
– « ? »
– « Il faudrait que vous passiez au commissariat … »
– « Allons le chercher, ce clébard va peut-être nous servir à quelque chose finalement. »
– « Pour votre déposition… »
– « Oui oui, à demain. »

21h02

Minutieusement, Silas fut mis à contribution. Il reniflait, le museau au ras du tapis, les oreilles dressées sous le regard empreint de fierté (et luisant) de son maître.

– « J’espère que l’on ne fait pas ça pour rien. »
– « Chut, vous allez le déconcentrer… »
– « On avait promis de la protéger… »
– « Ça va, calme-toi monsieur l’agent, c’est ce que Dorothy a essayé de faire. »
– « Je crois que ç’est bon … »
– « Alors c’est parti pour la tournée des grands ducs ! »

Silas, en fin limier, ne sembla trouver de pistes à suivre ni autour de la Pyramide Bleue ni à la boutique de Zahra, toutes deux hermétiquement closes. En revanche, il frétilla ostensiblement de la queue en s’approchant de la porte de chargement de la fondation Penhew.

– « Là vous voyez ! »
– « On aurait dû commencer par là. »
– « Bon, nos efforts vont enfin porter leurs fruits, direction la fenêtre des toilettes. »
– « J’y vais en premier, je suis le plus petit. »
– « C’est de famille. »
– « Grrr, c’est pas vrai, quelqu’un a refermé le loquet. »
– « Mais merde, quelle tuile ! »
– « Chut pas si fort… »
– « Pousse-toi je vais essayer de la crocheter… »
– « Lààà… »
– « Aïe ! »
– « Fait gaffe… »
– « Comme çaaaa ! »
– « … »
– « Ta daaaa ! »
– « Vas-y cousin, je te suis. »
– « Prenez le chien avec vous, on se retrouve à la porte d’entrée. »
– « Ok. Passe-moi le poignard. »
– « Vos armes sont chargées ? »

Délicatement, Nick poussa la porte qui donnait dans le grand hall d’accueil et jeta un furtif coup d’œil.

– « Alors ? »
– « C’est calme, personne dans le hall. Il y a de la lumière qui filtre à travers une porte dans le couloir vers la gauche mais c’est assez loin. »
– « C’est la guitoune du gardien. On s’approche du comptoir et on cherche les clés. »

– « Tu trouves ? »
– « Non… »

– « Du bruit ! »
– « De là-haut ? »
– « Merde, planquons-nous dans l’antichambre… viens ici Silas. »
– « Chuuuutt »
– « Il se rapproche… »
– « Hey mais où vas-tu ? Lily ?? »

– « Tu la fermes ou tu crèves ! Lève les mains… Janisse viens vite ! »
– « Hiiiiiiii. »
– « Putain… merde la bonniche, j’m’en occupe ! »
– « Donne les clés de la porte d’entrée toi… Bien, très bien… allez hop, on s’assoit tranquillement… »
– « Je vais trouver de quoi les bâillonner et les ligoter. Putain c’est dingue… »
– « Je vous présente Silas, je vous conseille de pas l’énerver… »

– « Ah ouais pas mal ! Joli ! »
– « Qu’est-ce qu’elle fout encore là à cette heure la femme de ménage ? »
– « Bon là tout de suite c’est un peu flippant de voir vos faces enjouées mais chapeau ! »
– « A priori, il n’y a personne d’autres… »
– « Allons à l’entrepôt. »
– « Pour Dorothy !! »

Au bout du couloir, deux grands entrepôts se faisaient face. Celui de gauche, qui donnait sur la porte de chargement, était entièrement vide tandis que celui de droite avait la particularité de contenir un grand nombre de caisses, certaines très imposantes. Au milieu trônait un énorme sarcophage en pierre sur lequel d’incompréhensibles inscriptions étaient gravées.

– « Le sol a l’air griffé sur le côté. »
– « Et il y a moins de poussière ici. »
– « On pousse ! »

Dans un bruit mécanique le sarcophage commença à pivoter révélant un passage qui s’ouvrait sur d’étroits escaliers.

– « Poussez plus fort ! »

CLAC…

– « C’est cassé. »
– « Pas grave, on peut passer… »
– « Alors, on a des choses à cacher Mister Gavigan ? »
– « Soyons efficaces, on se sépare. Nick et Andrew, allez fureter dans le bureau, et trouvez-moi ces satanés lettres. Je descends avec les filles ! »
– « Pour Dorothy ! »

S’éclairant d’une lampe torche, ils débouchèrent dans un véritable bunker paré de tout le nécessaire en cas de – en cas de quoi ? Murs et sols en béton sans porte ni fenêtre, système d’aération, tableau électrique, câbles, tuyaux, bougies, étagères remplies de livres, fauteuil, kit de survie, eau et nourriture, bureau, vêtements, bocaux, tableaux ; et des caisses, beaucoup de caisses ; et des objets de toutes sortes, exposés, en cours d’étude.

– « Dorothy n’est pas là. Il l’a emmené où ce salaud ? Je vais le fumer, je jure que je vais le fumer ! »
– « Nos brosses ! Il y a un bol à côté, des choses ont été brûlés dedans… pas nos cheveux quand même… »
– « Glauque. »
– « Ces livres sont dans des tas de langues différentes, il y a des vieux parchemins aussi… »
– « Fais voir ? Joli, il a un ruban de soie. L’homme-Nuit. Celui qui porte la couronne du serpent et qui hurle aux ténèbres à travers les terres. »
– « … »
– « Nos livres sont là ! Ils étaient mis de côté avec d’autres : “Les fragments de G’harne”, “Le livre de Dzyan” et “Le liber Ivonis”. »
– « On l’avait déjà celui-là. »
– « C’est pas la même édition. »
– « On embarque tout ce qu’on peut. »
– « Ah ! Un calibre 32, et des munitions, parfait. »
– « Oh ! Des billets… 2000 £ ! Hop dans la poche. »
– « Des faux passeports de Gavigan… un américain au nom de Russel Leroy et l’autre est français, Jean Leroi. C’est pas la modestie qui l’étouffe celui-là. »
– « Une facture pour un coffre-fort… rapproche la lampe on y voit rien… commandé à Henson Manufacturing dans le Derbyshire. »
– « Voyons un peu l’intérieur de ces caisses. »
– « Tiens prends la lampe. Regarde la grande là. »
– « Hô Fang Import Export – 15 Kao Yang – Shangaï – China »

Une statue les toisait du haut de ses deux mètres. Obèse. D’un rouge cuivré, des tentacules jaillissaient de son visage. Elle portait un límaò, détail incongru qui n’en rajoutait pas moins à son aspect effrayant.

– « Le métal est glacé. »
– « Celle-ci doit partir pour l’Australie, chez Randolf Shipping Company. »
– « On retrouve les mêmes noms que ceux de la liste de chez Emmerson Import. Et les mêmes symboles. Il y a le soleil entre parenthèses. Et celui-là, on ne le connaît pas… un cerf ? »
– « Une balance ? »
– « Un vélo ? »
– « Et il y a quoi dedans ? »
– « Même genre de statuette, une sorte de poulpe avec des bras et des ailes. »
– « Il est moins flippant que la grosse chinoise. »
– « Aïe ! »
– « Quoi ? »
– « Il pique, comme le sceptre. »

– « Dorothy n’est pas là ? »
– « Ah c’est vous, vous m’avez fait peur. Vous avez trouvé quelque chose là-haut ? »
– « Sur son bureau, il y a une photo d’un manoir, genre très grosse propriété, à trois étages. Sur le fronton on peut lire “MISR House”. »
– « Misère, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?… »
– « Ça ne sonne pas très british en tout cas. »
– « On a aussi trouvé un télégramme d’un certain Dr. H. Clive, au sujet de Mycerinus. »
– « Rien de plus. Un des placards a un faux fond et donne directement sur l’entrepôt. »
– « Ici c’est un vrai capharnaüm… on a retrouvé nos brosses à cheveux et les livres. »
– « Je ne suis pas sûre d’avoir envie de le réutiliser. »

Ils continuèrent à fouiller, ouvrant certaines caisses, regardant de plus près les tableaux (signés de Miles Shipley, le peintre mentionné dans un des articles que Jackson avait récupéré). Les représentations étaient plus que déroutantes et étalaient des créatures spongieuses, des formes vaguement humaines sur fonds de paysages désertiques.
Une jarre en pierre contenait une légère poudre grise qui ressemblait à la poudre de l’affaire du Kybalion et sur une étagère était rangés des bocaux et des fioles, des ailes de chauves-souris (?) et autres joyeusetés dignes du parfait alchimiste sorti d’un autre temps.


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Lotin
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » lun. avr. 22, 2019 4:38 pm

Acte 4
Lundi 2 mars 1925
1h57

– « On y va ? Je commence à manquer d’air… »
– « Ouaip ! Direction chez Gavigan ! »
– « Qu’est-ce qu’on fait de nos prisonniers ? »
– « Qu’ils se débrouillent ! »

– « Il est là à votre avis ? »
– « Aucune idée. »
– « Je sonne, on en aura le cœur net. »
– « Rien. »
– « Je vais essayer de crocheter la porte sur le côté. »
– « Pourvu qu’elle soit ici ! »
– « C’est bon, on peut entrer. »

Ils entrèrent par la cuisine et en firent rapidement le tour. Nulle âme qui vive. Ils fouillèrent les chambres, le bureau, la remise, la salle de bain, le coffre-fort mais ne trouvèrent rien qui eut pu les mettre sur la piste de Dorothy. Seul le manoir semblait une voie tangible à suivre.

– « Pourquoi tu te marres Kenneth ? »
– « Héhé, je lui ai piqué son peigne… »

Ils rentrèrent à l’hôtel. Le veilleur de nuit, d’un ton agacé, leur fit savoir qu’il leur avait préparé une nouvelle chambre suite aux évènements survenus. Lily Grace répondit sur le même ton, qu’ils quitteraient définitivement l’hôtel le lendemain à la première heure.

11h04

– « ‘Morning. »
– « Vous avez réussi à dormir ? »
– « Bof. »
– « Breakfast ? »
– « Yep ! »

– « Rien sur ce foutu manoir dans l’annuaire. »
– « Derby semble la meilleure solution. C’est dans ce coin-là l’histoire avec les espèces de loups-garous. »
– « Et puis, il y a la fabrique de coffre-forts aussi… »
– « C’est ça ou Glascow et la fumée qui tue… allons au plus près. »
– « Un manoir de cette taille, les gens du coin connaîtront forcément. »
– « C’est quoi cette histoire de coffre-fort ? »
– « Fay et Lily ont trouvé une facture je crois… »
– « Plions bagages ! »

Sur la route, vers 17h00

– « Derby peut se targuer d’être un des lieux de naissance de l’essor industrielle de Grande-Bretagne. Dès 1717, la première usine de soie avec l’exploitation de la force hydraulique y a été implantée. Quelques années plus tard, un industriel révolutionnait la confection de bas grâce à une machine appelée le Derby Rib Attachment. Le siècle suivant, la ville connut un développement inimaginable qui s’accentua avec l'implantation du chemin de fer. Aujourd’hui, la ville prospère toujours grâce à ses activités ferroviaires et la construction de moteurs d’avions. »
- « J’ai faim. »


20h12

– « Enfin arrivés. »
– « La météo n’est pas plus clémente ici… toujours ce brouillard. »
– « On y respire mieux quand même. »
– « Là, une bonne auberge “Le Old Bell”. »
– « Vieille bâtisse… »
– « J’espère que c’est confortable. »
– « Ca se tente. »

Ils furent accueillis par une dame d’un certain âge volubile et enjouée (je vous en prie appelez-moi Mabelle) qui les escorta jusqu’à une chambre (c’est plutôt un appartement, voyez, il y a trois chambres contiguës) donnant sur une petite cour (ce sera parfait pour votre chien, on adore les animaux ici). Elle leur proposa également (une fois que vous serez bien installé bien sûr, prenez votre temps) de rejoindre les autres clients de l’hôtel (mais on préfère dire pension ici) car le repas ne tarderait pas à être prêt (c’est mon mari Henry qui cuisine). Ce soir, au menu (c’est un plat unique ici m’voyez), pourrait leur être servi une bonne saucisse agrémentée de choux et de pommes de terre (sans chichi, mais ça vous requinquera après cette longue route).

Ce qu’ils firent avec délectation, le repas était effectivement délicieux et leurs hôtes d’agréable compagnie. Ils oublièrent un instant l’angoisse des derniers jours. Au moment du digestif, alors que la plupart des clients (des commerciaux voyez, il y a beaucoup d’activité par ici) et l’innocente famille eurent pris congés, ils se décidèrent à montrer la photo du manoir à Mabelle. Elle leur répondit malheureusement par la négative (une belle demeure comme ça ici, pensez, ça se saurait). Son mari les rejoignit avec une ration supplémentaire de whisky.

– « Ça vous aidera à dormir ! »
– « Merci. »
– « Cheers ! »
– « Vous risquez d’en avoir besoin, ah ah ah ! »
– « Henry, ne recommence pas avec cette histoire. »
– « Quelle histoire ? »
– « Une vieille légende qui traîne sur cette bâtisse, c’est une vieille maison voyez et ben du coup il y a des histoires de fantômes, une jeune femme de chambre, enceinte, qui se serait pendue… enfin des fables quoi. Henry, il aime bien embêter les nouveaux venus avec ça. »
– « Ah »
– « Hé hé humm. »
– « Il se fait tard. »
– « Merci encore pour cet excellent repas… »
– « Bonne nuit donc. »

Mardi 3 mars 1925
3h06

– « Putain c’est quoi ce bordel, qui a crié ?? »
– « C’est moi. »
– « Mais qu’est-ce que tu fous dans notre chambre ? »
– « Je l’ai vu ! »
– « Quoi ? »
– « Là au-dessus de vous ! »
– « Il est somnambule ton cousin Nick ? »
– « Pas que je sache… »
– « Je vous jure elle allait se pendre, je l’ai vu, je lui criai d’arrêter !! »
– « Mais non, tu as fait un cauchemar… à cause des histoires du taulier … »
– « Non ! J’ai pas rêvé ! »
– « T’as trop bu, t’as pas l’habitude … »
– « Pas du tout ! »
– « … »
– « Vous ne me croyez pas !? »
– « Si si, mais tu ne veux pas retourner dans ta chambre ? Si elle est ici, tu ne crains rien là-bas. »

9h52

– « Vous reprendrez bien un scone ? »
– « Non merci, je suis un peu ballonné. »
– « Vous avez bien dormi ? »
– « Mmmmh ! »
– « Vous allez faire du tourisme aujourd’hui ? »
– « Très probablement. »
– « Passez dans les locaux du journal local, la rédactrice a tout un tas d’anecdotes sur le folklore de chez nous … »

Lily Grace et Fay, fortes de leur indice glané dans les sous-sols de la fondation partirent d’un pas alerte vers Uhoxetter Road et l’usine Henson. Elles arrivèrent devant un grand bâtiment, enclos d’un haut mur en briques rouges, dont on ne voyait que le toit.

Elles s’avancèrent jusqu’à une large porte peinte en rouge.

– « Bonjour, nous aurions aimé avoir des renseignements sur vos coffres-forts s’il vous plaît. »
– « J’vous demande pardon ? »
– « Eh bien oui voilà, nous sommes très intéressées par vos coffres-forts, on nous en a dit beaucoup de bien et euh notamment à Londres, vous en avez vendu un à un certain Gaaïe… »
– « Excusez nous, cela doit être une erreur… héhé pas la bonne adresse sans doute. »
– « C’est ça une erreur, on ne fait pas de coffre-fort ici ! »
– « Encore pardon. Bien le bonjour chez vous ! »
– « Qu’est ce qui se passe ? »
– « Tu l’as encore le papier ? »
– « À l’hôtel oui. »
– « Viens, je crois qu’on a merdé ! »

– « Mais quelles idiotes ! On s’est complètement fourvoyé. Il a fait livrer un coffre-fort ici, elle est à lui cette putain d’usine !! »
– « Merde, la boulette… Dorothy est peut-être à l’intérieur ? »
– « Les gars reviennent. »
– « C’est quoi tout ce barda ? »
– « On est tombé sur une grosse boutique de chasse « Spencer & Co » ! Génial… »
– « On a pris de quoi partir en balade : 2 fusils, 10 fusées éclairantes, 3 lampes carbures, 1 corde de 15 m, 1 grappin, 1 litre d’essence, 2 pieds de biches et des munitions, et… c’est tout. »
– « Et vous ? »
– « Génial aussi ! On a géré ! »
– « Figurez-vous que la Henson Manufacturing appartient à notre éminent président de la fondation Penhew. »
– « Mince, comment vous avez fait pour savoir ? »
– « Euh ben on a regardé dans l’annuaire avant d’y aller, et puis on est passé à la chambre de Commerce et de l’Industrie de la ville. On allait quand même pas se pointer comme ça… ahah… »
– « Évidemment ! Bon vous n’avez pas faim ? »

14h04

Andrew, Fay et Lily Grace partirent en reconnaissance autour de l’usine. Une presque routine. Vérifier les accès, les allées et venues, la hauteur du mur, la position des fenêtres. À 17h30 les grandes portes s’ouvrirent pour laisser passer des ouvriers, en bleu de travail, se précipiter le sourire aux lèvres vers le pub le plus proche. Les portes se refermèrent sur la mine patibulaire de deux gardiens.

– « Ils ont l’air armés. »
– « En effet c’est louche, qu’est-ce qu’ils surveillent ? »
– « On en aura le cœur net cette nuit, on s’introduit ! »

Pendant ce temps, dans un petit village dont le nom ne mérite pas que l’on s’en souvienne, dans la vallée du Derwent, Nick et Kenneth avaient maille à partir avec un « ranger » coriace mais complètement, d’après leurs avis affûtés, incompétent. Ils n’apprirent rien de plus au sujet des mystérieuses attaques et, après avoir bu une pinte et mangé des quenelles de brochet au « Sneering Horse », remballèrent corde, grappins et pieds de biches.

22h59

Le soir venu, après un bon repas chaud à base de choux et de patates, ils s’infiltrèrent dans l’usine. Lily Grace, exténuée, avait préféré rester à l’hôtel.

Mercredi 4 mars 1925
00h46

– « Ouf, vous êtes de retour ! Raconte Andrew ! »
– « On a réussi à passer par-dessus le mur, Kenneth nous a fait la courte-échelle. Il n’y avait personne dans la cour, une grande cour avec deux bâtiments indépendants. On s’est planqué dans le plus petit, un hangar. On a commencé à farfouiller mais deux gardes armés, alertés par notre légendaire discrétion, se sont approchés, armes en main, depuis l’autre bâtiment. On a fait silence et on s’est posté pour les recevoir. Il n’y avait pas grand-chose pour se cacher, je crois que Fay a essayé de se mettre sous un bureau, ou dessus. Les gars sont entrés prudemment, mais on leur a sauté sur le râble. Kenneth a pris une tarte – et une bonne – moi j’en ai ceinturé un, mais j’ai bien failli prendre une balle, notre Silas tout terrain a commencé à les attaquer. Bref… Au bout d’un moment, on est parvenu à en calmer un. L’autre s’est fait ouvrir en deux avec une précision chirurgicale par un Kenneth quelque peu agacé. On a ensuite planqué les corps dans une espèce de petite cave à charbons. Ceci fait, on s’est dirigé vers le grand bâtiment d’où étaient sortis les deux lascars. On a trouvé des plans, de nombreuses pièces mécaniques, très étranges, que rien ne semble accorder à quelque chose que l’on connaît. Sur un des plans, les pièces mécaniques dessinées étaient signées « Pale Viper ». Une autre petite salle contenait un stock d’outils, une autre encore était vide. Une dernière pièce abritait un coffre-fort géant. On a réussi à l’ouvrir grâce aux clés trouvées sur un des gardes (c’est bien les clés aussi). Dedans, il y avait six caisses estampillées « Shipment Ivory Wind » et toujours ce Randolf en Australie. Une des caisses contenait un assemblage mécanique étrange, complexe et incompréhensible. On a retiré quelques pièces de ce mécanisme histoire de mettre un peu le bordel et on a procédé comme on fait d’habitude quand on ne comprend pas : on a foutu le feu. Tabula rasa ! »
– « Propre… mais toujours pas de Dorothy, on a vérifié, deux fois ! »
– « Venez plus me dire que c’est moi la pyromane du groupe ! »

Cela ne faisait pas deux heures que tout ce petit monde se reposait du sommeil du juste et de la tâche bien accomplie, que Kenneth fut réveillé par les grognements sourds de son chien. Deux hommes, armés de massues, étaient postés devant la porte. Au même moment, six hommes s’apprêtaient à s’introduire dans les chambres de Lily Grace, Fay, Andrew et Nick. S’ensuivit une scène d’une rare violence emplie de coups de feu, de crocs, de poings, de couteaux et de gourdins.

Alarmées par les injures de Kenneth et les féroces aboiements de Silas, les filles se réveillèrent de conserve. À peine les yeux ouverts, encore pleins de la poussière de Morphée, qu’elles distinguèrent trois silhouettes sombres dans la pénombre nocturne. Fay cria, ce qui eu pour effet d’alerter Lily Grace qui, mue par un réflexe d’autodéfense, attrapa son fusil, consciencieusement placé à portée de main et tira sur les ombres.

Dans sa chambre, Kenneth, vif comme l’éclair, dégaina son arme cachée sous son coussin et tira. Un homme fut touché et poussa un lourd grognement de douleur. Le second agresseur de Kenneth fut mordu au sang par Silas qui s’était jeté sur lui sans attendre l’ordre de son maître. Dans les deux chambres, un combat de fortune s’engagea. Les filles étaient menacées par ces silhouettes brandissant, tel un symbole phallique, des massues terminées par une pointe acérée. Le coup tiré par Lily Grace projeta l’un des hommes contre le mur. Il s’affala tel une poupée de chiffon désarticulée.

Dans la chambre de Nick et Andrew, le docteur ouvrit les yeux, tiré d’un lointain rêve sans saveur. Au-dessus de lui, un homme soulevait une lourde massue cloutée. Le jeune homme eu le réflexe salvateur de rouler sur lui-même et de tomber du lit. La masse s’abattit sur le coussin, l’éventrant. Une pluie de plumes d’oies retomba mollement sur la couche du docteur.

L’agent Patterson était plongé dans un sommeil sans fond. À peine réveillé par le vacarme, il reçut sur le flanc un coup qui lui fit lâcher un cri de douleur.

Kenneth tira à bout portant une balle dans la tête de son adversaire le plus proche. L’homme s’effondra, mort. Silas ne lâchait pas le mollet du sien, mais l’homme le ruait de coups. Blessé, il couina de douleur et libéra son agresseur de ses puissantes mâchoires. Toutefois, mu par une rage ancestrale, il ne lâcha pas sa proie et bondit dessus à nouveau. Malheureusement, il s’affala lourdement, ratant sa tentative de le bousculer. L’homme sembla sourire, enfin une victime facile ! Il s’apprêtait à pourfendre Silas mais d’une rotation rapide, feinta et se tourna vers Kenneth contre lequel il abattit son gourdin acéré.

Dans la chambre des filles, Fay s’était redressée telle une diablesse dans sa boîte. D’un geste elle attrapa sa lampe de chevet qu’elle fracassa sur la tête de l’homme debout devant elle. Il tituba, sonné. Lily Grace tira une seconde fois, à bout portant, son adversaire n’ayant aucune chance d’esquiver. Le tir le réduit en pulpe sanglante.

Nick, en revanche, était en mauvaise posture. Enroulé dans son drap, tombé à terre, il faisait une cible facile. L’homme le frappa de sa massue. Le docteur poussa un cri. Fou de douleur, il se redressa et se jeta sur son adversaire qui tomba sous l’effet du choc. Patterson fit feu à plusieurs reprises, mais dans le noir ses tirs ratèrent les hommes qui l’encerclaient.

Dans la chambre de Kenneth, le militaire avait anticipé la ruse de la part du malandrin, esquiva le coup et se rua sur son adversaire. L’attrapant par son arme et lui faisant une clef de bras, il lui brisa le bras. L’homme hurla sous la douleur.

Dans l’autre chambre, un homme empoignait Fay et tentait de la renverser. Mais, grande et robuste, elle ne se laissa pas démonter et lui décocha quelques coups supplémentaires à la tête.

Andrew et Nick combattaient désespérément. Andrew tira plusieurs coups, mais ne toucha qu’un des deux hommes qu’il affrontait. Nick pris des coups mais, fou de rage, empoigna la tête de son adversaire qu’il frappa contre le sol. Le sang commençait à couler des blessures du mulâtre qui hurlait.

Kenneth tira un dernier coup à bout portant. L’homme tomba au sol, Silas se jeta à sa gorge. L’homme, à terre, se débattait pour se protéger du chien furieux. Kenneth tendit le bras, respira tranquillement puis tira. La tête de l’homme explosa comme un melon trop mûr. Kenneth attrapa alors sa machette et décapita son premier adversaire, puis frénétiquement calme tailla les restes de l’autre.

L’adversaire d’Andrew sauta sur le lit mais se prit les pieds dans la couverture. Il trébucha devant l’agent du Bureau qui, profitant de la maladresse de son agresseur, n’hésita pas une seconde à lui loger une balle dans le crâne. Le lourd corps s’effondra sur place, tombant entre Andrew et son autre adversaire. Les tentatives de ce dernier pour atteindre l’agent, gêné par le cadavre, se soldèrent par des échecs. De son côté, le médecin finit par assommer son assaillant qui s’effondra sur le sol.

Alors qu’un des hommes restant se battait encore avec Fay, Lily Grace se glissa derrière lui et plaça le canon du fusil contre la tempe de l’homme. Ce dernier s’immobilisa aussitôt. Elles tentèrent de le ligoter mais l’homme se débattit furieusement. Un coup de crosse sur la tête eut raison de ses assauts. Fay tira son prisonnier dans la salle de bains et ferma la porte derrière elle.

Finalement Andrew tira une nouvelle fois. L’homme encaissa le coup sans broncher mais fut ralenti, laissant le temps à Andrew de tirer une nouvelle fois. L’homme trépassa enfin en s’effondrant lourdement sur le corps du précédent. Un tas macabre gisait au pied de l’agent du Bureau victorieux.

Le calme revint dans le loft. L’affrontement avait duré à peine moins de 5 minutes, mais avait fait un raffut de tous les diables.

– « Celui-là respire encore. »
– « Attache-le et essaye de le planquer derrière la porte, on a des questions à lui poser… »
– « Qu’est ce qui passe ici ? Ouvrez ! Nous avons appelé la police ! »
– « Nous avons été agressés ! »
– « Ils sont passés par la cour… »
– « Je m’occupe de Mabelle… »
– « Quel carnage ! »
– « Kenneth ta machette, pas légal, planque la … sur un des cadavres là…et lâche cette tête nom de dieu ! »

Henry et Mabelle criaient. Dans le couloir, les autres locataires jetaient des coups d’œil affolés. Lily Grace ouvrit la porte en nuisette ensanglantée. Cette vision fit tourner de l’œil la brave aubergiste. Dans le couloir la rumeur s’amplifiait. Kenneth sorti et demanda poliment à tout le monde de la fermer. Le militaire paraissait tellement menaçant, avec sa machette – et… mais c’était bien une tête décapitée que le géant tenait dans l’autre main ? – que les autres locataires s’enfermèrent dans leurs chambres en hurlant de terreur. Henry paniquait. Lily Grace chercha à le rassurer maladroitement. Le simple et brave aubergiste entra dans le loft, tremblant. Du coin de l’œil il constata les dégâts et les horreurs. Du sang sur toutes les literies, des décorations brisées, des corps… morts : un vrai champ de bataille. Il n’osa entrer dans la chambre du géant qui tenait toujours son macabre trophée.

Nick fit la tournée des premiers soins, il tâta les bleus, passa de la pommade. Bien entendu personne ne se dévoua pour lui masser les flancs douloureux.

Kenneth sorti dans la cour accompagné de son chien. Aucune voiture, les hommes étaient entrés aussi silencieux que des ombres. Malheureusement pour eux, ils n’étaient plus guère aussi vivaces que ces mêmes ombres… Nick et Andrew se mirent à fouiller les corps. Vraisemblablement, il s’agissait d’ouvriers anglais tout à fait communs, certainement des gens de l’usine… Rien ne les distinguait des labors anglais, si ce n’était cette arme étrange, la massue cloutée.

– « Veuillez décliner vos identités ! »
– « Je vais au-devant des flics… »
– « Viens Lily, avec moi dans la salle de bain, prends un drap ! »
– « Il est toujours sonné…faut l’attacher. »
– « Fous-lui une serviette dans la bouche… et essayons de le réveiller… »
– « Mon dieu mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? »
– « Nous nous sommes faits agresser, on s’est défendu. »
– « Chef. Il y en a un là, la tête tranchée… »
– « Vous m’avez l’air bien armés pour des touristes… »
– « C’est que nous espérions chasser… »
– « Messieurs vous allez nous suivre au poste, immédiatement ! »
– « Et où sont vos amies, Henry nous dit que deux femmes vous accompagnaient. »
– « Elles se sont réfugiées dans la salle de bains, se rafraîchir… elles ne vont pas tarder à ressortir. »
– « Sans aucun doute… »
– « Ça va là-dedans ? Vous êtes visibles ? »
– « Laissez-nous un moment, Fay continue à vomir… »

La police pénétra alors dans la chambre des garçons. Andrew s’avança vers eux, présenta sa plaque et s’entretint avec eux. Le constable ne put s’empêcher de lever un sourcil.

– « Que fait un agent du Bureau par ici ? »
– « Vous déclarez avoir été agressé ? M’est avis que ce serait plutôt l’inverse… »

Nick tenta de parler à l’agent, agité, racontant de manière un peu confuse l’agression qu’ils venaient de subir. La fouille de la chambre de Kenneth posa un réel problème… les corps massacrés soulevèrent des haut-le-cœur aux policemen de cette petite ville rurale habitués aux vols et aux disparitions de chats plutôt qu’aux massacres de masse. Kenneth fut alors contraint de s’expliquer. L’ancien militaire ne perdit pas son sang-froid face à l’autorité. Il expliqua, avec forces détails, comment il dut se défendre. Le militaire apparaissait malheureusement de plus en plus suspect aux yeux des forces de l’ordre.

Pendant ce temps, les filles enfermées dans la salle de bains tentèrent d’interroger leur prisonnier. Leur proie serait certainement un terme plus adéquat. L’homme fut réveillé par l’eau froide remplissant la vasque servant à leur toilette. La tête plongée sous l’eau, il ouvrit grand ses yeux et commença à se débattre. Lily Grace lui fit signe du bout du canon du fusil qu’elle tenait en joue face à lui. L’homme, au profil typique de l’ouvrier anglais, comprit vite… l’interrogatoire commença. Qui était-il, que venait-il faire, pourquoi ? De nombreuses questions se bousculèrent dans leur bouche. L’homme répondit laconiquement qu’il avait été envoyé par la Vipère puis se tut. L’homme restait stoïque et de marbre face aux questions des filles. Soudain Fay évoqua la Misr House. L’homme sursauta. Bingo ! Il savait ! Sa langue se délia. La Misr House était le repère de la Vipère !

– « Elle est où cette baraque ? »
– « Sur la côte, près de Walton. »

Fay prononça alors le nom terrible du Pharaon Noir. L’homme se mit soudainement à hurler ! Aussitôt, pour donner le change, les filles crièrent à leur tour tout en renouant les entraves de leur prisonnier. La police se précipita et tenta de défoncer la porte qui céda facilement. Les policemen virent alors un homme en train d’essayer d’étrangler Lily Grace. La scène passait pour une agression et les policiers se jetèrent sur l’homme. Dans la mêlée, les filles le ruèrent de coups et dans la cohue générale, l’homme s’effondra, la nuque brisée.

– « Vous allez bien mesdames ? »
– « Quel choc ! Nous pensions qu’il était inconscient… »
– « Ce n’est pas passé loin, vous nous avez sauvé… merci Messieurs ! »
– « Désolé, on a pas eu le temps d’enfiler un peignoir… »
– « C’est une arme dans votre poche ou vous êtes simplement contents de nous voir ? »

Profitant de cet instant de répit, Nick et Kenneth jetèrent leurs armes à feu illégales dans les fourrés de la cour. La situation redevenait calme, les policemen commençaient à se radoucir et à accepter les récits de ces malheureux américains. Ils insistèrent cependant auprès de Kenneth afin de connaître l’origine du pistolet qu’il avait employé. Lily Grace tenta de charmer le constable, plaidant la cause du militaire. En effet, minauda-t-elle, il a quelques séquelles des suites de la Grande Guerre. Personne n’y croyait et pourtant… le constable sembla entrer dans le jeu de Lily. Se tournant face à Kenneth, il lui fit un salut militaire. Oui, lui aussi avait participé au conflit, lui aussi avait vu tant d’amis mourir. Les deux hommes se regardèrent d’un air entendu. L’atmosphère devint un peu plus détendue.

– « Bien, je vais maintenant prendre vos dépositions. »
– « C’est que nous sommes un peu exténués après toutes ces émotions… »
– « Ce fut une courte nuit… il est à peine 3 h du matin… »
– « Peut-être demain ? »
– « Désolé c’est la procédure, asseyez-vous je vous prie… Henry ? Tu peux nous faire des cafés ? Hum, désolé Mabelle pour tout ça, la brigade ne va pas tarder à enlever les corps. »
– « Si c’est pas malheureux… un parquet tout neuf… »

Tout le monde se présenta comme faisant partie d’un groupe de touristes venus chasser dans la région, attiré par le gibier foisonnant des vertes collines de la blanche Albion. Le constable sourit… Pour tenter de « noyer le poisson » la discussion tourna autour des armes, pour le moins curieux, des ouvriers. Le constable fut obligé d’avouer son ignorance à leur sujet mais émit une petite idée sur l’origine de l’agression. Il pensait, selon lui, que les ouvriers les avaient vu dans la journée faire des emplettes et acheter pour cher du bon matériel. Ils avaient dû penser que le groupe était suffisamment aisés et avaient voulu les voler, tout simplement. Tout le monde tomba d’accord sur cette version qui paraissait très plausible. Il ne pouvait en être autrement, aux yeux de la loi…

Le débriefing dura jusqu’à presque 5 h du matin. Tout le monde était épuisé. Une fois les policiers repartis – affaire classée – Henry déménagea les américains dans d’autres chambres. Rassuré par l’histoire du vol par cupidité, l’aubergiste retrouva de sa constance, malgré la violence dont il avait été témoin. N’ayant rien perdu de sa bonhomie, il en était sûr, dans quelques années, cela ferait une excellente histoire à raconter le soir aux clients !
Au bout d’une petite heure, ils retournèrent dans leur ancien loft, se faufilant à patte de velours dans les couloirs de l’auberge.

Acte 5
Jeudi 5 mars 1925

5h48

– « Doucement, les premiers clients ne vont pas tarder à se réveiller. »
– « J’espère que vous l’avez bien ligoté… »
– « T’inquiète de vrais nœuds de marins… Pas vrai cousine ? »
– « Des années qu’il s’entraîne. »

Quelques menaces armées montrèrent au prisonnier qu’ils ne plaisantaient pas. L’homme était blême.

– « Qui est la Vipère Pâle ? »
– « Je ne sais pas, il vient une fois par mois seulement. »
– « À quoi il ressemble ? »

La description correspondait parfaitement au physique du Sieur Gavigan.

– « Le salaud, je vais le fumer, je jure que je vais le fumer ! »
– « Qu’est-ce que vous fabriquez à l’usine ? »
– « Des objets pour un projet secret, pour le gouvernement, pour le ministère de la Guerre… »
– « Le ministère de la Guerre ? C’est étrange… »
– « Et le Pharaon Noir ? »
– « Jamais entendu parlé ! »
– « Tu mens, salaud ! »

L’agent Patterson du Bureau, rompu aux interrogatoires, s’approcha et le gifla, une fois d’abord, puis deux, puis trois. Personne ne le contrôlait, c’était une avalanche de coups. L’homme hurla ! Déversant des insanités.

– « Le Pharaon Noir dévorera votre âme ! Ils se rejoindront à l’obélisque, ils deviendront des dieux par leur dévotion et leur sacrifice ! »
– « Nick, t’as pas quelque chose pour le calmer ? »
– « Si ! Laisser passer ! »
– « Vos âmes sont perdues ! »
– « Tenez-lui le bras à ce dément… Làààà… »
– « … »
– « Gnnnobélixe, un dieu… »
– « L’obélisque ? »
– « Gnnn je je serai un dieu… je… sacrifice… je prendrais… vos … gnâmes… au manoir… la grande cérémonie à la Missssrrr… »

Puis l’homme devint de plus en plus exalté, parla de Nefren-Ka et sembla, petit à petit, perdre pied avec la réalité. Ses paroles incohérentes n’eurent bientôt plus aucun sens.

– « Ils sont légions, nous sommes légions, nous sommes tous des dieux et des déesses, il nous l’a promis. Je l’ai vu ! Le Pharaon Noir ! Il descendra de l’obélisque ! Il aura à ses côtés la déesse Zahra et le dieu Vipère, nous sommes tous des dieux en devenir, je vais devenir un dieu, les dieux sont puissants, vous allez souffrir… »
– « … »
– « Il est tombé dans les vapes… »
– « Bon. »
– « Faut le remettre à la police … »
– « Ça va encore nous valoir des heures d’explications… »
– « Remet lui une dose Nick, on le dépose sur le perron, le temps qu’il se réveille, on sera loin. »
– « Je suis claquée. »

14h04

Ils dormirent une bonne partie de la journée. Lily Grace se réveilla la première et après un en-cas frugal (vous voulez des blacks sausages avec vos scrambled eggs ?) se renseigna sur Walton.

– « Salut Janisse ! »
– « Salut ! Qu’est-ce que tu manges ? »
– « Petit-déjeuner improvisé par Henry. Comment vont les autres ? »
– « Ils se réveillent tranquillement… j’ai changé leurs bandages mais je vais aller trouver un médecin, il me manque quand-même de quoi les rafistoler… surtout Andrew et Kenneth. »

16h32

– « Salut Lily ! Hum, j’ai faim… c’est quoi cette carte ? »
– « Tiens prends. Je l’ai emprunté à Mabelle. Là c’est Walton-on-the-Naze, une toute petite ville, au bord de la mer. Le manoir est dans ce coin-là. D’après Henry, en voiture, il nous faudra plus de 3 h pour y aller. »

17h57

– « On y va ! »
– « Ça va nous faire arriver tard… »
– « On ne peut pas se permettre d’attendre. »
– « Et puis ce sera plus discret de nuit… »
– « 76 heures qu’ils l’ont emmenée ! »
– « Pour Dorothy ! »

Sur la route, ils s’arrêtèrent à une station essence dans la ville de Colchester à environ 20 miles de Walton-on-the-Naze. Usant de leur tact habituel, ils posèrent des questions au pompiste, en montrant la photo de la Misr House. L’homme, qui n’en avait cure, leur précisa néanmoins qu’ils pourraient trouver une auberge dans Walton, ils lui en furent néanmoins reconnaissant et s’y rendirent.

22h15

– « Ils ne sont toujours pas revenus ? »
– « Non, c’est peut-être bon signe. »
– « Tu t’es bien dégourdi les pattes ? »
– « File-moi une clope. »

23h01

– « On l’a trouvé. Un pêcheur à l’auberge connaissait l’endroit. Désolé, il nous a tenu la jambe pendant des heures. »
– « Au sud, à la sortie de la ville, il faut suivre la route le long de la rivière. Une toute petite route qui serpente dans la campagne. On traverse quelques hameaux puis ça devient de plus en plus paumé. On traverse des bois et la route devient très mauvaise. Il faut qu’on atteigne un ancien phare ou une vieille tour transformée en phare, je ne sais plus. Mais, d’après lui, ça nous prendra presque 2 h pour l’atteindre. Une fois là-bas, c’est un cul-de-sac. Apparemment un petit chemin s’enfonce dans la forêt et rejoint la propriété. Il n’a pas su nous dire au bout de combien de temps on pouvait trouver le manoir, mais il pense que c’est assez loin. Plus personne ne s’y rend depuis un moment. »
– « La maison appartenait à un certain Neville Loydprice, c’est lui qui l’avait rebaptisé Misr House, en grand fan de l’Égypte. »
– « Décidément. »
– « Bon allons-y alors ! »
– « Pas trop fatigués pour conduire ? »
– « Ça ira. »

Jeudi 5 mars 1925
2h01

– « La tour enfin ! J’ai cru qu’on n’y arriverait jamais. »
– « Optimiste le pêcheur avec ses deux heures de route… »
– « Quel temps pourri aussi, le brouillard et la pluie ne nous lâcherons jamais… j’veux du soleil ! »
– « Le chemin est là ! »
– « Il y a un paquet de traces de pneus, récentes… »
– « Planquons les voitures, effaçons nos traces et continuons à pied. »

Ils se mirent donc en chemin, chacun ayant soigneusement empaqueté ses affaires. Fusils, revolvers, lampes, cordes, machettes et cigarettes ; ils étaient prêts. L’agent Patterson suggéra d’emporter les grimoires et les parchemins, ce qu’ils firent.

Au bout d’une vingtaine de minutes de marche le long du chemin, ils se heurtèrent à un mur d’enceinte clos par une grande porte en fer. En escaladant le mur, Kenneth remarqua un petit cabanon de l’autre côté du portail – des gardiens sûrement, deux peut-être. En effet, des fils électriques rejoignaient la guitoune à un poteau un peu plus loin.

– « Évitons-les… »
– « Oui, pas besoin de se faire déjà repérer. »
– « Longeons le mur, je vous ferai la courte échelle lorsque que l’on se sera un peu éloigné. »

Une fois passé le mur, ils s’enfoncèrent dans la forêt en prenant soin de suivre plus ou moins la direction du chemin marqué par une ligne un peu plus claire dans la végétation dense. En passant devant un poteau électrique Kenneth en coupa les fils.

– « Aller avance… »
– « Qu’est-ce qu’il se passe ? »
– « Silas tire de plus en plus sur sa laisse… »
– « Il ne semble pas vouloir aller dans cette direction. »
– « Vous entendez ? Du bruit vient de là-bas justement… »
– « On n’est pas censé faire confiance au 6e sens des chiens par hasard ? »
– « Allons voir… »
– « Allez, je ne vais quand même pas te porter. »

Le chemin montait aussi sûrement que leur appréhension alors qu’ils approchaient des voix qui se faisaient de plus en plus assourdissantes. Une faible clarté émanait au loin. Bientôt ils purent voir se détacher dans le ciel brumeux la pointe d’un gigantesque obélisque légèrement penché. D’un noir profond, il ne reflétait aucune lumière. Soudain, un éclair déchira les cieux au-dessus de la structure. Aucun écho du tonnerre ne lui répondit. Silas se recroquevilla au sol en gémissant, refusant d’avancer.

– « Laisse-le là ! Il va nous faire repérer. »
– « Jamais de la vie ! Je ne l’abandonnerai pas ! »
– « On ne l’abandonne pas, on repassera le chercher, promis. »
– « Va l’attacher pas trop loin du chemin. »
– « Vous promettez hein ? »

Quelques minutes plus tard, ils s’étaient suffisamment approchés pour entendre nettement des voix psalmodier encore et encore. La végétation se faisait moins dense. Peu à peu, ils commencèrent à entrapercevoir une foule massée autour d’un obélisque encore plus grand que ce qu’ils avaient imaginé. Celui-ci était penché et sa base émergeait d’une grande et vaste doline. Ils se postèrent sous le couvert des arbres et Kenneth entrepris de grimper à l’un d’entre eux.

– « Les chants se sont arrêtés. »
– « L’obélisque est sur un grand tertre au milieu d’une clairière… non, ce n’est pas vraiment une clairière, on dirait, oui, un énorme cratère. Il y a plus d’une centaine de personnes ! En robe noire, avec des massues. »
– « Plus de cent ? »
– « Il y a un groupe qui se détache, on dirait des prisonniers… »
– « Oui, on les aperçoit. Merde ! Tu vois Dorothy ? »
– « Non, mais je crois reconnaître Yalesha, ils sont une dizaine. On les amène devant… putain, Gavigan ! Ce con est déguisé en pharaon ! »
– « Le fumier ! »
– « Qu’est-ce qu’ils font ? »
– « Je ne sais pas… il y a cinq hommes qui ont l’air de former une petite procession autour de l’obélisque… Non ! »
– « Quoi ? »
– « Ils se font battre à coups de massue ! Putain, quel carnage ! »
– « … »
– « Il n’en reste plus qu’un ! Ils lui donnent … je sais pas, un bâton ?… Gavigan tient deux sceptres dans ses mains, il les croise et… c’est lui qui fait les éclairs avec… »

Puis les hommes se remirent à chanter. Un hurlement jailli, puis un autre, puis un autre à mesure que les prisonniers étaient exécutés. Ils ne purent que contempler avec effroi la mort atroce de Yalesha, craignant à tout moment de reconnaître Dorothy parmi eux.

Une vive lumière jaillit soudain au-dessus d’eux, un flash éblouissant éclaira un instant toute la clairière et au-delà. Le ciel se déchirait, littéralement, créant une faille d’où une monstrueuse créature en sorti. Elle s’enroula doucement autour de l’obélisque tandis que les fidèles en liesse s’agitaient et hurlaient.

– « Putain de merde ! »
– « On dirait un ver géant… il est complètement noir… et il a des ailes… »
– « Faut pas rester là ! »
– « De là-haut, j’ai aperçu le manoir… il a l’air encore assez loin, par là. »
– « On cavale ! »

Ils coururent jusqu’à atteindre le manoir. De la lumière jaillissaient de quelques fenêtres éclairant une vaste cour où étaient garés trois camions et de nombreuses voitures. Ils contournèrent la bâtisse, observant à travers les fenêtres du rez-de-chaussée. Nulle âme qui vive, même dans les quelques pièces éclairées. Hormis la porte d’entrée au-dessus de laquelle s’affichaient fièrement les lettres MISR, il n’y avait qu’une seule petite porte de service donnant sur une petite cour à l’arrière mais malheureusement condamnée. Ils entreprirent de crocheter une des fenêtres qui s’ouvrit dans une cuisine. Cette dernière donnait sur une petite salle dédiée aux petits-déjeuners puis à une grande salle de réception. Vers la gauche, un long couloir menait à un escalier. Ils descendirent, l’arme au poing, prudents, et débouchèrent sur un couloir assez étroit et biscornu percé à droite de petites cellules-dortoirs et à gauche d’une grande salle d’eau. Soudain, un homme, asiatique, surgi d’une des petites chambres et se précipita vers eux l’air menaçant. Lily Grace tira à bout portant. D’autres hommes, alertés, bondirent dans le couloir, armés de massue. La bataille ne dura guère, les garçons firent mouche tandis que Fay armée de son poing américain fonçait dans la cohue.

– « Dorothy n’est pas là… »
– « Non, on est tombé dans le quartier des fanatiques. »
– « Remontons. »

Ils firent le tour du rez-de-chaussée. Seule la grande salle de réception était éclairée. Une grande cheminée trônait contre un des murs. Kenneth s’en approcha.

– « Là, un mécanisme… »
– « Un passage secret ? »
– « On dirait bien, il y a un escalier qui descend. »

L’escalier menait jusqu’à un vestibule, puis à une grande salle qui contenait une myriade d’objets de tortures moyenâgeux – vierge de fer, brodequin, tenaille, table d’étirement, berceau de Judas –, de fioles, de parchemins, de livres et de bocaux. Dans quatre pots, des plantes vertes détonaient dans ce décor cauchemardesque. Des cellules de prisonniers encadraient la salle.

– « Elle est là ! »
– « D. ! »
– « Enfin… »
– « D. ? »
– « Elle est … ? »
– « J’ai vu des clés à l’entrée, je reviens… »
– « Ils l’ont tabassé les salauds ! »
– « Oui, ça s’ouvre. »
– « Elle est inconsciente, mais elle respire, je vais voir ce que je peux faire… »
– « Ils vont le payer ! »
– « Fouillons pendant que tu la soignes, il ne faudrait pas que l’armée en capuche revienne avant que l’on ne soit parti. »

Fay trouva un sac dans une cellule contenant plusieurs papiers d’identités dont ceux de l’inspecteur Munden, porté disparu. Andrew s’empara de quelques livres posés sur une étagère tandis que Lily Grace examinait deux statuettes. L’une représentait un pharaon et l’autre, un homme à tête de crocodile. Elle les fourra dans son sac et sorti dans la cour afin de guetter le retour présumé de Gavigan. Fay la suivit et se dirigea vers un des camions, d’un air malicieux. À l’étage, Kenneth et Andrew trouvèrent ce qui semblait être la chambre de Gavigan. La seule pièce réellement entretenue de la demeure. Accrochée au mur, une peinture représentait un pharaon, à la peau noire, dont le regard, profond et brillant, semblait sonder leurs âmes. Une armoire contenait plusieurs robes de cérémonie et une belle boîte en bois doublée de velours pourpre attendait le retour des sceptres. Sur un bureau, ils remarquèrent une lettre d’Omar Al Shakti et une montre suisse très luxueuse. Un chronomètre était enclenché et le décompte courait jusqu’au 14 janvier 1926.

– « Qu’est-ce qu’il va se passer le 14 janvier 1926 ? »
– « Et où ? »
– « Embarque la montre ! »

Nick n’ayant pu réussir à réveiller Dorothy, Kenneth la porta jusqu’au camion prêt à partir.

– « Hé hé ces idiots ont laissé les clés ! »
– « Tu sais conduire ça toi ? »
– « J’ai appris à conduire avec ça ! En route… »
– « Oublie pas mon chien. »
– « Et au portail ? »
– « J’ai un plan : on fonce, on abat les gardes, on récupère les clés. »
– « Simple. »
– « Quel salaud, mais quel salaud ! On aurait dû lui régler son compte dès le début ! Je le fumerai, je jure que je le fumerai ! »

Le plan simple fut accompli sans encombre. Au loin, des éclairs continuaient à zébrer le ciel ; ils prirent soin de refermer le portail derrière eux. Ils repartirent en direction de Londres, Lily Grace et Andrew au volant des voitures, Fay, ravie, avec son camion. Ils arrivèrent au matin, épuisés et affamés, mais foncèrent directement au poste de police pour raconter, preuves en main, tous ce qu’ils savaient de Gavigan et de sa résidence « secondaire » à l’agent Barrington. Ce dernier dépêcha une estafette jusqu’à Walton-on-the-Naze.

Vendredi 6 mars 1925
8h32 (dans un hôtel quelconque de la banlieue londonienne)

– « Je suis désolé, cela n’a rien donné. »
– « Quoi ? Ce n’est pas possible, vous avez trouvé la salle de torture ? »
– « Euh oui, mais il n’y avait rien… complètement vide… »
– « Le salaud… »
– « En l’état, je ne peux rien contre Sir Gavigan. »
– « Putain de merde ! »
– « Désolé, vraiment… je continuerai l’enquête. Quant à vous, hum, avez-vous lu le journal de ce matin ? »
– « Non. »
– « Tenez. Vous feriez mieux de quitter Londres – et la Grande-Bretagne – le plus rapidement possible. Ladies et Gentlemen, I wish you a very good luck ! ”

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Lotin
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » lun. avr. 22, 2019 4:42 pm

Episode égyptien - Les Sables éternels

Acte 1
Mars 1925

À la suite des évènements survenus chez Gavigan, la presse se fait gorge grasse de nos exploits. Ce cher Gavigan livre un entretien à charge pour le quotidien national, nous décrivant mais sans nous mentionner directement : trois hommes dont un géant avec un chien immense, trois femmes, un fort accent américain, l’air dangereux. On ne peut être plus explicite. Ce groupe se serait introduit chez lui et aurait accompli de nombreux horribles forfaits, comme l’assassinat de domestiques, vol d’objets précieux et personnels et incendie. D’un autre côté, un journal régional mentionne l’agression mystérieuse d’un groupe de touristes par un gang… Notre piste est partout. De fait, notre retour à Londres n’est que momentané. Nous partons, encore une fois la queue entre les jambes, très rapidement pour Liverpool et nous réussissons à placer Dorothy dans un hôpital discret.

Là-bas, la tension est moindre. On se planque quelques jours pendant que Dorothy se remet lentement. Un sentiment de défaite nous hante, les cris de Yalesha résonnent encore dans nos rêves et la créature… Bon Dieu, cette créature s’enroulant autour du monolithe… La furie de Gavigan, la cérémonie, la violence dans le manoir, les hommes tués, Dorothy torturée. Mon âme de médecin est très fortement troublée, je suis censé porter assistance, aider, soigner… Et je pense que sincèrement les autres sont tout aussi perturbés, mais personne ne dit mot. Kenneth est encore plus taciturne qu’habituellement, fumant clope sur clope, Andrew de plus en plus déroutant avec ses manies et sa morale fortement marquée par le devoir lié envers le Bureau, morale qu’il n’hésite à pas mettre de côté temporairement puis qui ressurgit tristement au plus mauvais moment… Fay semble apprécier plus que de raison le champagne et même Cousine a l’air triste, perdue. Peut-être pense-t-elle parfois à son mari disparu. Ne serait-elle pas aussi frivole qu’elle le laisse paraître ? Même Silas, brave chien, semble touché par ce qu’il a senti, ou ressenti lorsqu’on l’a forcé à nous suivre puis quand on l’a abandonné au milieu du parc de Gavigan.

Pourtant il nous faut nous ressaisir. Durant ce court séjour dans la capitale industrieuse, on discute de nos prochaines manœuvres. La suite semble être évidente pour tous : direction le pays des pyramides, du Nil et des pharaons, la maîtresse par excellence de l’Orient mystérieux et envoûtant : l’Aeternum Aegypti.

Nous nous partageons le butin pris chez le directeur de la Fondation Penhew mais aussi les lectures malsaines. Au passage je récupère les livres touchant à Ivon, à savoir les « Passages choisis du livre d’Ivon » et le « Liber Iuovis ». Je me demande bien pourquoi… mais j’avoue que la curiosité est la plus forte.

Au bout de quelques jours, Dorothy a repris des couleurs, même si elle semble toujours faible. Billets pris, nous nous embarquons sur le « Amra » en direction de Suez.

Pendant le trajet, certains potassent les livres impies tandis que d’autres s’exercent à de nouvelles aptitudes. Nous en profitons tous pour nous reposer, mais un relent de paranoïa flotte tel un spectre lugubre sur une plaine morbide après une défaite…

Kenneth se renferme plus que de raison. Il se penche sur le « Livre de Dzian ». Bien que peu loquace, il nous en fera un compte-rendu bref mais concis. Cet ouvrage retranscrit les paroles des sages et vénérables grands maîtres de Shamballa. Ce livre prophétise la fin de l’homme ainsi que l’ascension et la chute de différentes civilisations.

Il mentionne Vellarrosse, la planète d’où viennent des êtres lumineux qui ont navigué à travers les éthers depuis leur planète jusqu’à la Terre. L’un d’eux nommé Tsoone aurait communiqué avec le medium (s’agit-il de l’auteur du livre ?). Les séances de medium censées transcrire la sagesse de cet archange sont notées ici. En réalité il s’agit surtout d’un mélange de cabbale et de récits de magie biblique. L’esprit angélique affirme que l’homme peut devenir un dieu s’il le désire.

L’ouvrage que possède Kenneth est en anglais, toutefois il est annoté en grec et ces notes paraissent récentes. La partie en anglais semble être aussi la traduction d’un texte grec plus ancien et beaucoup plus vaste. Certaines parties semblent être des incantations et sont très annotées.

De mon côté, je me plonge dans le Liber Iuonis qui est en latin. Grâce à mes études, j’ai quelques connaissances de cette langue morte même si je l’avoue, il s’agit plus du vocabulaire technique de médecine que de littérature. Ce manuscrit est très beau, il est illuminé de nombreuses lettrines dont une qui revient assez fréquemment, une énorme grenouille ou un crapaud fantaisiste. J’apprécie la beauté esthétique de la calligraphie, même si je n’y entends que peu de choses. Les feuillets sont reliés en laiton et l’intérieur de la couverture est creusé comme pour y mettre quelque chose. La 4e de couverture est brûlée toutefois l’intérieur est en bon état. À mon sens, il ressemble à ce que je pourrais imaginer d’un manuscrit du Moyen Âge.

La lecture plaisante au début devient sincèrement malsaine, plutôt dérangeante. L’ouvrage parle d’Ivon d’Hyperborée, un magicien. La partie que je lis traite de sa biographie, en particulier de sa formation comme apprenti magicien, puis de ses voyages autour du monde. Afin d’apprendre la magie et la puissance, il se serait trouvé un patron, un mécène toujours représenté sous la forme du batracien. Cet être se nommerait Xatoguha qui est traduit par « Celui qui dort et qui est servi par les ombres rampantes ». Rien de bien rassurant… Ivon entre alors au service de batracien en échange de grands pouvoirs.

La lecture me devient vite très dérangeante, je dois la cesser avant d’en voir la fin.

Faisant le bilan des parchemins « empruntés » chez Gavigan, nous en possédons un certain nombre : 6 en langue arabe, 1 en vieil anglais, 4 en latin, 2 en égyptien hiératique, 2 en français et 3 illisibles.

Les livres d’occultisme que l’on a subtilisés, Kenneth et moi, sont aussi en langues étrangères : 2 en espagnol, 1 en frison et 1 en français.

Lily G. souhaite récupérer les deux en espagnol et celui en français. « Ils me reviennent, moi seule connaît ces langues. D’ailleurs Janisse, tu devrais avoir honte de ne pas mieux parler le français alors que notre famille… » (blablabla, blablabla, quand Cousine se lance dans un de ses monologues, je décroche très vite…).

Dorothy, malgré son extrême faiblesse, manifeste de l’intérêt pour l’un des parchemins. C’est beau de la voir faire tant d’efforts après ce qu’elle a subi, pour rester utile au groupe.

Dorothy s’est plongée dans la lecture de l’un des parchemins, celui rédigé en langue anglaise. Il s’agit d’un rouleau de vélin, cassant, attaché par quatre liens de cuir. Au cours de la lecture, la détective identifie le sujet du texte : une prière dédiée au Chasseur noir, le Cornu ou le Seigneur de toutes les bêtes. Hélas, elle ne tire rien de plus de ce parchemin, ni le nom de la créature, ni détail sur elle. Juste une prière incantatoire. Mieux vaut ne pas la prononcer la nuit…

De son côté, l’agent Patterson profite du voyage. Il lit le journal, écrit à sa mère et se plonge dans les fragments de G’Harne. Il s’agit de la publication d’une thèse manuscrite universitaire rédigée en langue anglaise. Elle fait 128 pages. Elle consiste en une étude des symboles matérialisés par des points gravés sur des céramiques africaines découverts par l’archéologue Sir Howard Windrop. Quelques passages sont soulignés au crayon.

L’ouvrage traduit les pierres et tablettes trouvées par l’explorateur dans une cité du nord de l’Afrique ; cité qu’il nomme G’Harne. Wendy-Smith y réfute l’origine de l’Homme. La cité aurait été bâtie par des entités extra-terrestres qui volaient et voyageaient dans l’espace. Ils sont décrits comme étant des êtres champignons qui combattirent une pieuvre géante. Parvenus sur Terre, ils fondent de nombreuses cités et une civilisation antédiluvienne. La cité de G’Harne est gérée par les êtres champignons, toutefois l’auteur évoque également la rébellion d’une race d’esclave ce qui aurait précipité l’effondrement de la civilisation de G’Harne.

Un chapitre porte sur une cosmologie dérangeante. Il évoque une planète au-delà de Neptune d’où viennent les champignons, il s’agit d’être éclairés. Au détour d’une ligne, il est noté que le dieu égyptien Nyarlathotep a de multiples formes dont celle du dieu de la Langue Sanglante.

Durant la traversée chacun s’occupe comme il le peut. Kenneth et Dorothy apprennent l’arabe, ce qui les occupe les après-midis de la traversée. Andrew occupe son esprit en faisant travailler son corps et sa concentration. Il s’échauffe tous les matins sur le pont avant en sautillant. D’abord pris pour un illuminé, il semble s’être renforcé les muscles des cuisses… L’après-midi il s’occupe en s’exerçant au tir de pigeons d’argile. Que vise-t-il en réalité ? C’est qu’en quelques jours, l’homme est devenu plus habile à viser, tirer et faire mouche. Cousine s’est reprise et a reposé sur son visage son masque de frivolité. Pourtant, on le voit bien, son hyper-dynamisme semble cacher quelque chose. À force de tourner, elle se prend de passion pour les machines. Elle descend, lorsqu’elle le peut, dans la salle des machines et enquiquine les mécanos. Finalement ils la prennent en sympathie : « Ce n’est pas tous les jours qu’une d’me d’la Haute s’intéresse à eux » et lui enseignent quelques rudiments de mécanique. Et moi, je reste le plus souvent dans ma cabine, me focalisant tant sur ce vieux manuscrit difficile à décrypter, qu’à force de le lire comme un acharné, j’ai progressé en latin. Seule Fay a été malade toute la traversée, un léger mal des transports qui l’a obligé à vomir des litres de champagne… malgré cela elle s’est prise de passion pour l’archéologie, qu’elle a étudié entre deux nausées et s’est aussi entraînée au combat corps à corps (je me demande bien avec qui ?).

25 mars 1925

Suez ! Après un voyage qui a paru interminablement court, nous arrivons à Suez le 25 mars 1925. En arrivant au port nous fûmes arraisonnés par des bateaux publicitaires à l’effigie des différents hôtels sur le port. Ces bruits et ces couleurs sont presque une distraction irréelle pour quelques-uns d’entre nous. Ici et là, on glane des bribes d’informations, en attendant de descendre sur la terre ferme. Suez est devenue une gigantesque plateforme anglaise depuis qu’ils ont ouvert le Canal en 1922. La ville se trouve à 160 km du Caire et pour rejoindre la capitale de l’Égypte, il nous faudra prendre le train. Encore de longs voyages, de transports en commun. Encore et encore… Par moment, j’ai l’impression qu’au lieu d’avancer dans notre aventure (mais quel est vraiment notre but ?), nous fuyons, toujours plus loin, avec cette sensation que si l’on s’arrête… la folie cachée sous ce monde nous rattrapera. Ma Cousine me donne un coup de coude dans les côtes. « Tu rêves encore mon pauvre Janisse », me lance-t-elle !

Nous sommes en milieu d’après-midi. On nous indique qu’avant tout, une fois à terre, il faudra se faire enregistrer comme citoyens américains à l’ambassade. C’est primordial, on ne pourra pas y échapper. Cela ne nous dérange pas plus. Pour une fois, il vaut mieux rester dans le cadre de la loi, notamment dans un pays étranger à la politique encore instable. On se met d’accord sur une histoire de tourisme toute simple que l’on racontera au fonctionnaire chargé de l’enregistrement.

Alors que le bateau procède aux derniers mouvements, nous allons à la consigne récupérer nos affaires scellées. Plusieurs taxis péniches se présentent pour rejoindre le port. Lequel choisir ? Lequel supportera le mieux le poids de nos affaires ? À cette idée, nous rions de bon cœur, pour la première fois depuis longtemps. Ah les joies du shopping… d’un côté les filles, légères, attirées par la mode londonienne, de l’autre Andrew et sa rigueur pour choisir l’équipement nécessaire au sauvetage de Dorothy… Un étrange sentiment nous envahit… presque une nostalgie d’une histoire passée, lointaine et pourtant si cruellement proche. Un regard vers la main mutilée de Dorothy me rappelle brièvement les horreurs que l’on a vécues.

Des bribes de paroles échangées entre les filles et le pragmatique Andrew me tire de ma torpeur. Les échanges au sujet de la catégorie de l’hôtel sont assez vifs. Hélas chassez le naturel, il revient au galop. Nous cédons aux caprices féminins (et aux cordons de la bourse qu’elles tiennent). Repérant parmi les petites embarcations celles qui présentent le meilleur aspect, nous prenons un taxi péniche pour un hôtel un peu luxueux, le Shepheard. Une nuée de gosses se jette sur nos bagages afin de les transporter dans le hall puis dans nos chambres, guettant un bon pourboire. Erreur ! Nous réagissons instinctivement, comme des malades soumis au caprice d’un mal enraciné au plus profond de nos corps. Je passerais sur les réflexes malheureux que nous eûmes, voyant ces gosses se jeter sur nos bagages… Visiblement, nous avons encore du mal à assumer notre rôle de touristes lambda… Il nous faudra travailler dessus pour ne pas éveiller les soupçons de nos ennemis. Une fois à l’hôtel, nous devons nous acquitter du tarif exorbitant de 25 £/personne. C’est le seul moment où nous sommes au naturel, râlant et pestant contre la cherté du logement.

Au guichet, on nous livre quelques conseils pour se faire enregistrer rapidement. On nous suggère également d’employer des guides lorsque nous serons au Caire. La ville serait difficile pour les touristes, un véritable dédale, des pickpockets, des ruelles malfamées, etc. Cela excite un peu notre imagination nourrit par le mythe de l’Orient, entre exotisme et danger. Hélas, les horreurs vécues ces mois ne sont jamais loin et un frisson change nos visages en masques impassibles. Donnant le change, nous demandons conseil pour un logement décent au Caire. On nous vante alors les mérites de l’hôtel Shepheard, qui est choisi, tacitement, par tous.

Une fois installés dans nos chambres, nous nous retrouvons à l’entrée de l’hôtel puis prenons la direction de l’ambassade que l’on a pris soin de nous indiquer. Là-bas, nous nous faisons enregistrer comme touristes étrangers. Le fonctionnaire insiste lourdement sur le traitement des antiquités égyptiennes et la réglementation en vigueur. Nous aurons des problèmes, de très gros problèmes, si l’on fait sortir des pièces archéologiques, historiques ou artistiques hors du pays. Soudainement nous prenons conscience que nous transportons une multitude d’objets, trouvés entre-autre dans les bas-fonds de Gavigan.

Puisqu’elle est notre mécène et commanditaire pour l’enquête que nous menons sur l’expédition Carlyle, nous décidons d’envoyer une caisse à Miss Erica. Cette caisse contiendra les statuettes et objets ramassés au fur et à mesure de nos voyages et qui traînent dans nos sacs. Nous y plaçons également les parchemins et les livres inutiles ou déjà lus.

On nous fait un long topo sur la situation géopolitique égyptienne qui reste protectorat britannique. Le mot du gouverneur est accueillant mais peu rassurant si on sait lire entre les lignes. L’armée sert de police dans le pays, et il y a de nombreuses tensions entre occidentaux et rebelles indépendantistes. Seuls les occidentaux ont le droit de porter des armes à feu. C’est dire le sort et le traitement de la population locale. De plus, en cas de problème, l’armée instaure un couvre-feu voire la loi martiale. Et nous imaginons les violences qui pourraient en découler. Où que l’on aille, la folie semble nous suivre, et elle porte de nombreux masques.

Il nous faudra agir avec plus de prudence et de discrétion que de coutume, ayant à composer entre nos propres ennemis et la situation politique du pays. Ce ne sera pas un voyage d’agrément malgré ce que nous affirmons à l’enregistrement…

Renseignements pris sur les trains, on apprend qu’il y en a un, en direction du Caire toutes les heures. On décide de prendre la journée de repos et de partir pour le Caire le lendemain matin. On réserve les billets. Le trajet durera 2h30. Il fait déjà très chaud alors que nous ne sommes qu’en mars.

La soirée à l’hôtel Ibis se passe sans aucun problème. 

Acte 2
26 mars 1925

Le lendemain nous prenons le train et après un long trajet, nous sommes finalement au Caire. Nous parlons bien peu, écrasés par la chaleur. Soudain, Le Caire ! La ville que l’on aperçoit depuis les fenêtres du train est colossale, gigantesque, tentaculaire, hétéroclite.

Le 26 mars, à 14 h nous nous présentons au Shepheard’s Hôtel, une enseigne honorable pour visiteurs aisés. Nous prenons deux suites au second étage, les hommes d’un côté, les dames de l’autre. On nous fait payer 45 £/nuit pour le tout et nous avons la demi-pension. Les suites sont pourvues de coffres. Utile ! Par mesure de prudence nous cachons astucieusement nos armes derrière les grilles de ventilation. Cette fois, les risques de vol sont moindres.

À la réception, on nous conseille de prendre des guides si l’on veut visiter la ville, ce qui confirme bien ce que l’on nous a dit à Suez. Deux guides se présentent : un adulte – Mahmud – et un gamin – Ahmet -. Devant le choix cornélien qui nous demande de prendre une décision simple, nous choisissons de ne pas choisir en prenant les deux. Nous envoyons le gosse récupérer des informations sur Omar Al-Shakti. Nous suivons le plus vieux pour la journée dans les rues touristiques du Caire. Après un tour au souk, marché immense très aménagé pour les touristes, nous achetons dans une boutique de tailleur, officine conseillée par Mahmud (un étrange air de famille sur les traits du visage du vendeur) quelques vêtements locaux, en coton ou en lin, plus légers mais aptes à nous protéger du soleil chaud d’Égypte. Je me choisis même un joli chapeau contre les insolations que l’on pourrait avoir sous ce soleil de plomb et mes compatriotes font de même. Ah l’élégance à l’américaine ! Les filles, coquettes jusqu’au bout, se munissent d’ombrelles légères.

Ensuite nous demandons à notre guide de nous amener jusqu’au Musée des Antiquités du Caire. Malheureusement il ferme au moment de notre arrivée. Nous pestons allègrement contre ce manque de civilité ! Franchement ! Pour être honnête, je pense que nous avons passé beaucoup trop de temps dans les magasins, même si la légèreté que cela nous a procuré n’a été qu’éphémère…

Nous rentrons à l’hôtel, un peu déçus. Dans l’entrée, Ahmet nous attend. Il a déjà trouvé quelques informations sur Omar. Ce dernier possède une propriété agricole à plusieurs kilomètres au nord du Caire, à Ghezira Mohammed. Nous remercions le gamin d’une pièce et le lançons sur la piste de Henry Clive.

Il est déjà très connu. Il a dirigé la dernière fouille à Gizeh. Elle a duré 5 mois mais a été interrompue suite au vol d’une momie mise au jour lors de la mission archéologique. L’équipe, à la suite du scandale qui s’en est suivi, a dû abandonner le plateau de Gizeh pour un autre site à Memphis, au sud du Caire. Le sarcophage a disparu dans des conditions mystérieuses, et il contenait une momie de femme.

Nous nous acquittons de nos gages envers nos guides et leur donnons rendez-vous pour le lendemain.

27 mars 1925

Le 27 mars, de bonne heure, après un excellent petit déjeuner à l’orientale, nous allons au musée. Faisant le tour des salles, nous repérons quelques objets provenant de la fondation Penhew. Mais il s’agit d’objets communs, peu impressionnants, des pièces du quotidien. En revanche, la salle des momies est, elle, réellement impressionnante, voire légèrement troublante. Nous ne trouvons rien sur la fondation Carlyle.

Nous demandons à l’accueil si nous pouvons être reçus par le Pr. Montgomery qui est le conservateur du musée. Malheureusement il semble absent. En lieu et place, on nous oriente vers le Pr. Ali Kafour, spécialiste des 1ʳᵉˢ dynasties qui nous reçoit aussitôt.

Il s’agit d’un homme de 50 ans. Il paraît bienveillant, en tout cas, il nous reçoit très chaleureusement. Ah les orientaux !

On le questionne alors sur les mythes et légendes des pharaons de l’époque de sa spécialité et la langue de Kenneth fourche en évoquant les rois-sorciers. Le Pr. Kafour semble réagir, Andrew nous dira qu’il a noté un subtil changement dans l’attitude de l’érudit à ce moment-là. L’homme est habile, il retourne nos questionnements et nos arguments, finalement il nous questionne plus que nous n’obtenons de réponses. On noie le poisson en orientant la conversation sur l’expédition Carlyle.

Il nous révèle qu’il aurait rencontré plusieurs fois Sir Penhew et il lui aurait fourni de la documentation sur les premières dynasties. Ils ont alors longuement et à de nombreuses occasions, échangé des informations.

Lors de l’expédition, a priori, ils auraient découvert quelque chose, mais on n’en connaît pas le résultat. Après les rumeurs d’une découverte, Penhew l’a strictement évité autant que possible.

La fouille avait eu lieu dans la Pyramide Rouge de Dahchour. Dahchour se trouve à 80 km au sud du Caire, à seulement une quinzaine de Saqqarah et le site contient une nécropole royale de la IVe à la XIIe dynastie. L’homme nous dit alors vaguement que la Pyramide Rouge est au moins de la IIIe dynastie et on ne sait pas trop quel pharaon a entrepris son œuvre bien qu’on l’attribue traditionnellement au premier roi de la IVe dynastie.

C’est un peu nouveau pour nous, néophytes mais le Pr. Kafour est un bon pédagogue et un excellent orateur.

Visiblement Kafour s’est rendu sur le site de fouille, à la Pyramide Rouge mais arrivé là-bas, Penhew lui a bloqué l’entrée et a refusé de discuter avec lui. Il lui a semblé que Penhew était différent, changé, plus jeune peut-être, plus vif.

Peu après il a rencontré Jackson Ellias qui, comme nous, lui a rendu visite. Il lui a posé des questions au sujet de l’expédition Carlyle. À ce moment Kenneth évoque à nouveau les rois-sorciers. Kafour nous dit que le vrai sujet de recherche de Penhew était Nephren-Ka. Ce personnage de légende était un puissant sorcier, provoquant la folie et la mort sur un simple claquement de doigt. Il serait venu depuis la cité d’Irem, la cité des mille piliers située dans le désert. Il s’agit d’une cité légendaire, presque mythique, à l’origine biblique car fondée par les descendants de Noé, mais elle reste inconnue parce qu’abandonnée et dont la localisation est incertaine. On lui attribue une réputation assez sinistre, d’opulence et de décadence, dont les habitants pratiquaient les arts obscurs et noirs. Elle est surtout connue à travers les quelques descriptions que l’on en a dans les contes des Mille et Une nuits. Ce sorcier venu du désert aurait ravivé le culte d’un dieu maléfique, le Pharaon Noir. D’ailleurs au fil du temps, une confusion s’est faite dans la tradition entre le sorcier et le pharaon, on ne sait pas bien comment mais les deux identités ont fusionné. Le Pharaon Noir s’imposant de plus en plus, aurait eu à partie contre les successeurs de Djéser.

Snefrou, le fondateur de la IVe dynastie, aurait chassé le Pharaon Noir à l’aide d’Isis. Snefrou aurait fait construire une pyramide pour enfermer le Pharaon Noir à Meïdoum, nécropole située au sud du Caire et de Dahchour. Sauf que la pyramide se serait effondrée et porte désormais ce sobriquet rappelant sa destruction. Le corps a été déplacé au nord, à Dahchour, dans une Pyramide Rhomboïdale appelée la Pyramide Inclinée. Plus précis que précédemment, il attribue également la Pyramide Rouge à Snefrou. Elle est aussi située sur le site de Dahchour. Elle servirait à protéger le monde contre le retour du Pharaon Noir. Après une lutte âpre, Snefrou a triomphé du Pharaon Noir et de ses sbires. Ses adorateurs sont repoussés loin vers le sud, hors d’Égypte, dans des marais au-delà du Soudan. La révélation : on comprend alors qu’il s’agit du Kenya… tout est lié ! Les partisans chassés deviendront le culte de la Langue Sanglante. Cela semble tellement évident qu’un horrible frisson nous secoue tous au même moment.

Il existe d’autres mentions du Pharaon Noir. Sous la VIe dynastie, un culte est lié à la reine Nitocris.

Un autre nom du Pharaon Noir serait Nyarlathotep. Il est évoqué dans un texte arabe dit Al-Azif daté VIIe siècle.

Kafour partage avec nous d’autres faits de sa connaissance sur ce Nyarlathotep. Cet être appartiendrait à un panthéon abominable, plus ancien que les dieux égyptiens. Il serait une sorte de divinité primordiale chaotique (mauvais). Nephren-Ka aurait possédé une énorme bête dont on dit que le Sphinx ne serait qu’une pâle reproduction. Cette sculpture gigantesque, hybride d’humain et d’animal a subi plusieurs campagnes de désensablement depuis le début du XIXe siècle, on se souvient du tableau montrant Bonaparte face à la créature de roche, ou encore on se remémore la taille de sa barbe que l’on a eu l’occasion de voir exposée au British Museum le mois dernier. J’ai hâte de voir cette merveille face à face ! On nous renseigne sur un Français qui aura l’audace de relever le défi de restaurer, nettoyer et consolider la créature monstrueuse. Kafour continue à nous donner les rares informations dont il dispose sur ce Pharaon Noir. On dit que la voix de Nephren-Ka serait portée par un vent noir et elle aurait le pouvoir de donner la mort à quiconque l’entend. Une prophétie parle de son retour. Il est présagé qu’il revienne « doigts et orteils après le grand bienfaiteur ». Nous demandons des éclaircissements sur cette métaphore comptable. Kafour nous dit que c’est simple, cela correspondrait à un temps équivalent à vingt siècles après Jésus-Christ. Un frisson nous parcourt l’échine, vingt siècles après le Christ… le XXe siècle… maintenant ! (Tout est lié !). Son retour mettrait fin à la domination humaine sur Terre et apporterait liberté et vérité pour ses adorateurs. Un malaise nous prend. Dans ma mémoire, je me rappelle vaguement une date, celle de janvier 1926. Où l’avons-nous vue ?

Devant ce malaise flottant, Lily nous vient en aide. Changeant de sujet, elle pose des questions sur l’expédition Clive et la découverte d’une momie. Kafour possède quelques renseignements sur ce sujet. L’expédition Clive a trouvé une pièce secrète sous la pyramide de Mykérinos dans laquelle se trouvait la momie d’une femme. Il nous rapporte alors que d’après la légende, la reine Nitocris aurait été enterrée vivante. L’un des archéologues de l’expédition a été renvoyé du site le lendemain de la découverte. Il est bloqué au Caire. On ne sait pas bien pourquoi Clive l’a renvoyé. Il se nomme Jan Willem Van Heuvelen (JWVH).

Tout en parlant et sans jamais quitter son air affable, il nous contourne lentement pour se retrouver naturellement devant la porte de son bureau. Nous n’avons rien vu de la manœuvre. Soudain, il ferme la porte de son bureau à clef. À son tour il nous interroge sur nos véritables motivations. Piégés ! La nervosité gagne le groupe. Après quelques conciliabules, nous lui montrons les photographies du sarcophage en or reçu par Dorothy, Fay et Lily (ainsi que leurs amis Vernon et feux Jackson et Gordon) lors d’un triste héritage. Pour Kafour, aucun doute, cette petite relique est une imitation du sarcophage du Pharaon Noir.

Il est convaincu de l’existence de cette divinité malfaisante ainsi que de tout un panthéon monstrueux. Ce panthéon de dieux très anciens serait dirigé par le sultan des démons qui se nomme Azathoth. On évoque alors Jackson Elias et de sa « disparition ». Il nous invite à l’extrême prudence, rappelant la puissance des comploteurs œuvrant pour Nyarlathotep et celle de son culte de la Langue Sanglante. Andrew lui montre les différents sigles et symboles que nous avons pu observer lors de nos enquêtes. Il reconnaît immédiatement le signe du culte de la Langue Sanglante, et l’autre il l’identifie au symbole du Pharaon Noir et de Nitocris.

Selon lui, l’expédition Carlyle a certainement découvert des secrets sur le culte, d’où sa disparition suspecte et soudaine au Kenya. Malheureusement il n’a eu accès ni au site de Carlyle, ni au site de Clive.

Au fil de la discussion, nous apprenons de très nombreuses choses, son savoir est plus vaste que le nôtre sur le sujet. Il en sait probablement plus qu’il n’en dit, mais il fait preuve d’une grande bienveillance envers nous. Il nous met en garde contre Omar Al-Shakti et nous déconseille vivement de le rencontrer. L’homme est dangereux. Il se fait passer pour un honnête entrepreneur, riche commerçant, extrêmement puissant mais extrêmement dangereux. Il est forcément lié à la fraternité du Pharaon Noir. En effet, le nom de Shakti revient très souvent dans d’obscures histoires de disparition. Toutefois, on n’a jamais rien pu prouver, à l’instar de Sir Gavigan : une façade honnête et respectable, une arrière-cour pleine de dangers et de monstruosités.

Nous poursuivons nos discussions et l’interrogeons sur les noms aperçus dans le livre des comptes de Gavigan. Même s’il en reconnaît certains, il ignore la plus grande partie. Celui de Saint-Amand lui évoque le nom d’un occultiste suisse du XVIe siècle !

Enfin, il nous interroge clairement sur nos intentions. Malgré la sympathie évidente du bonhomme, nous restons prudents. Nous lui disons vaguement que nous allons enquêter sur Carlyle et la disparition de Jackson Elias. Il nous conseille alors de nous rapprocher de la mosquée d’Ibn Tulum, qu’il définit clairement comme des anti-pha(raon noir). Ils possèdent, cachent et gardent un objet particulier qui pourrait nous aider. Cet objet est très important, il devrait empêcher le retour à la vie de Nitocris, il ne faut surtout pas que la fraternité s’en empare. Il nous conseille d’aller voir Ahmed Al-Dhahabi. Visiblement il existe de part ce monde, des hommes courageux prêts à s’opposer aux forces maléfiques. Malgré tout, nous ne pouvons-nous empêcher de frissonner à l’idée des prochaines horreurs que nous allons forcément rencontrer…

Il nous oriente aussi, pour glaner des informations supplémentaires sur Carlyle et les membres de son expédition, vers le Bulletin du Caire qui a couvert autant que possible toute l’expédition.

Après quelques remarques insistantes sur la prudence à adopter notamment envers Shakti, nous prenons congés de ce brave homme et partons faire la tournée des mosquées. Notre objectif est clairement celle d’Ibn Tulum, mais le pressentiment d’être suivi nous fait prendre de multiples précautions. Nous décidons de continuer à jouer le rôle de touristes et demandons à notre guide de visiter un maximum de mosquées. Il est à peine 11 h, nous avons largement le temps.

Après quelques visites, nous prenons le temps déjeuner normalement avant de reprendre notre balade, l’air de rien. Parvenus près de la mosquée de Saladin et des jardins d’Ezbekya, dans le quartier sud de la ville, à proximité de la Cité des Morts, notre guide nous indique la mosquée d’Ibn Tulum qui se trouve légèrement vers l’ouest. Notre guide nous détaille l’historique du lieu, il s’agit d’une des plus vieilles mosquées du Caire et le plan du bâtiment reproduit fidèlement celui de la mosquée de Mahomet de Médine. Elle sert aussi d’asile et d’hôpital. Il nous explique que ces lieux d’érudition, de savoir et de prière servent aussi d’hospice et de lieu de charité pour les musulmans. Malheureusement les femmes et les animaux y sont interdits. Du coup les filles et Andrew, à qui Kenneth confie Silas, attendent à l’extérieur. Nous entrons avec Kenneth. Nous présentant à une sorte d’accueil, nous demandons à voir Ahmed Al-Dahabi.

On nous fait patienter plus de 30 minutes… Finalement un vieil homme arrive mais ne se présente pas. Nous lui montrons la lettre de présentation que nous a fourni Ali Kafour. L’homme en prend connaissance. Ali Kafour l’informe que nous connaissons l’existence du Pharaon Noir et de Nitocris et que nous les combattons.

À la lecture de ces noms, l’homme blêmit. Il nous amène dans une pièce à part. Puisque nous sommes des « initiés », il nous parle à mots couverts de Nitocris, ancienne reine maléfique et compagne du Pharaon Noir. Il nous dit qu’ici, ils possèdent un objet ayant appartenu à cette reine et qu’ils le gardent et le défendent contre le Pharaon Noir. Notre imagination s’emballe, imaginant une arme fantastique pour terrasser ces monstres. Toutefois il précise que pour effectuer le rituel du retour à la vie, ses adorateurs ont besoin d’objets lui ayant appartenu, un objet familier. Et c’est l’un de ces objets qu’ils gardent secrètement dans cette mosquée. Nous lui demandons alors de quel objet il s’agit. Il ne répond pas. Ni même d’ailleurs à nos autres questions. Nous avons affaire à un mur. Il ne nous livre aucune information. Nous lui rappelons l’urgence et l’extrême danger que représentent ces fous du Pharaon Noir, notamment avec la découverte puis le vol de la momie de la reine Nitocris trouvée lors de l’expédition Clive. Son attitude change un petit peu. Il mesure l’importance de l’information que nous venons de lui donner et qu’il ignorait alors. Grâce à nous, sa confrérie sera prête en cas d’attaque car maintenant il est sûr qu’ils vont agir afin de récupérer l’objet permettant d’accomplir la cérémonie de résurrection de Nitocris. Il pense que Kafour nous a envoyé ici dans ce seul but : lui révéler le proche retour de la reine démoniaque. Kafour nous aurait-il manipulé, pour la bonne cause ? Ensuite l’homme ne dit plus rien. Nous avons beau le questionner, aucun son ne franchit ses lèvres sèches et ridées. Au bout d’un moment, il paraît sortir de sa torpeur et nous invite à partir.

Nous sortons, bredouilles et un peu frustrés. Avec les autres, nous décidons, au cas où nous serions suivis, de continuer à visiter d’autres mosquées afin de « noyer le poisson ». Finalement nous rentrons à l’hôtel en fin de journée où nous faisons le bilan des actions à mettre en place.

Acte 3
Nuit du 27 mars 1925

Après avoir fait le point, Kenneth s’enferme dans sa chambre tandis que Andrew, Fay et Lily vont au bar. Je reste aussi dans ma chambre et me mets à bouquiner un peu, un peu obsédé par ces images de grenouilles bizarres.

Au bar il y a du monde, mais c’est général pour cet hôtel qui est très fréquenté. Le groupe décide d’enquêter sur les rumeurs actuelles. Fay se met en quête d’un homme seul, notamment s’il est désemparé. Elle remarque Andrew qui la regarde de son air de chien battu, mais elle détourne le regard, mine de rien alors qu’il lui lance des alertes. Pourtant il ne perd pas espoir et va la baratiner avec une histoire sordide de coq.

Fay fuit et se dirige vers un homme seul. Lily Grace entreprend le barman et lui pose des questions sur l’expédition Clive tandis qu’Andrew jette son dévolu sur Yusuf, le réceptionniste, et l’interroge sur un certain Jan Willem Van Heuleven. Mais il comprend vite que pour obtenir la moindre réponse - tradition orientale oblige - il doit aligner un bakchich correspondant. Andrew lui lâche 1 £ et le réceptionniste se met à chercher… très lentement, une livre supplémentaire n’arrange pas la situation. L’agent Patterson patiente, se rappelant les leçons de self-control du Bureau. Respire avec le ventre, respire avec le ventre…

Au bout d’un long moment, le réceptionniste ferme le registre et lui lance un sourire. Non, personne de ce nom n’a résidé dans l’hôtel sous ce nom. Andrew très déçu, lui demande alors s’il peut consulter les archives des registres. L’homme refuse mais lui fait comprendre que lui, il le peut. Après une âpre négociation, Andrew lui donne 3 £ supplémentaires et lui demande donc de rechercher toute trace de JWVH afin de trouver la date d’arrivée et de départ de ce monsieur. Le réceptionniste lui demande alors, au culot, 2 £ pour chaque registre supplémentaire à consulter. Andrew passe commande pour les trois derniers mois et perd ainsi 6 £ supplémentaires… Yusuf, satisfait de la transaction, lui donne rendez-vous pour le lendemain matin, de bonne heure, si possible avant la relève. Andrew acquiesce, ressentant vivement une désobligeante sensation de s’être fait rouler.

Fay a repéré un homme seul, elle fait un peu sa « coucouille » comme elle dit afin de le faire parler. Armée de son plus beau sourire, Fay entame la conversation. D’abord un peu intimidé, l’homme se détend un peu et échange avec notre amie. C’est un Anglais qui visite l’Égypte avec un groupe d’amis. Il est fasciné par les découvertes faites par H. Carter. Et lui de narrer les merveilles qu’il a vues. Au cours de la conservation, Fay pousse à des moments opportuns de petits gloussements afin d’encourager sa proie à parler en toute confiance. Et elle est douée ! Elle réussit à glisser quelques mots au sujet de la momie disparue. L’homme se trouve être très intéressé par cette affaire mystérieuse dont toute la presse se fait gorge chaude. Il compte visiter Gizeh d’ici quelques jours. Au bout d’un moment, Fay semble avoir fait le tour de ce qu’elle pouvait retirer de son interlocuteur. Elle lui offre son plus beau sourire et s’en va recharger son verre de champagne. Règle numéro une en mondanité, toujours être chargée !

De son côté, n’ayant rien obtenu du barman, Lily Grace va interroger Yusuf qui compte ses gains de la soirée. Elle lui demande la liste des différentes ambassades. Toujours sur la piste de JWVH, c’est l’adresse de l’Ambassade des Pays-Bas qu’il nous faut obtenir. Pour l’avoir, elle réclame le bottin. L’employé la regarde avec un regard presque amusé - encore de l’argent facile ? -. Depuis quelques années la population de la ville a explosé. La croissance urbaine est démentielle. On construit, on démolit, on reconstruit, on détourne, on arase, on modifie. La ville est un corps mouvant et changeant. Parmi les habitants, bien peu ont le téléphone, le réseau de communication étant loin d’être au point, et l’annuaire n’est absolument pas à jour. Yusuf lui indique un groupe de Hollandais auprès desquels elle pourra, très certainement, obtenir l’adresse. Sans aucune gêne ni embarras, Lily G. se mêle avec un naturel déconcertant au groupe désigné. Effectivement, en discutant avec eux, elle arrive à obtenir l’adresse de l’ambassade.

Au bout d’un moment, les autres me rejoignent, me rapportent leurs actions et l’on descend dîner. Kenneth est toujours enfermé chez lui. On entend des sifflements de métal d’une lame frottant sur une autre. Il doit être en train d’aiguiser ses couteaux.

Après un repas très correct et une discussion sur les objectifs du lendemain, nous nous souhaitons la bonne nuit et allons nous coucher.

Nous sommes réveillés vers 2-3 h du matin par une gigantesque secousse qui dure au moins 1 min 30 s. Soudainement dans l’hôtel et à l’extérieur, dans les rues adjacentes montent les bruits d’une forte agitation. Un brouhaha envahi la rue, puis grossit et s’amplifie. Depuis les fenêtres on voit au loin quelques incendies qui se déclarent ici ou là. Des garçons de chambre passent pour s’assurer que tout va bien. Je reste dans la chambre tandis qu’Andrew va dans le couloir. Il glane ici et là quelques rumeurs. Tout le monde semble être sous le choc : un tremblement de terre au Caire, c’est étrange, soudain et totalement inhabituel. Son tour fait, Andrew revient dans la chambre et nous communique les maigres informations glanées. J’ai pris soin, durant son absence, de faire un peu de ménage. Lors du tremblement, des choses sont tombées, il ne faudrait pas se blesser en marchant dessus dans la précipitation du moment. Il fallait remettre les choses en place. Quelques bibelots étaient à terre, certains cassés. Mais rien de grave. Tout est en ordre dans notre chambre, une petite inspection de nos cachettes nous montre que rien n’a disparu. On n’est jamais trop prudent !

Finalement nous nous recouchons, songeurs.

28 mars 1925

Le lendemain matin, le 28 mars, de bonne heure, Andrew se drape de sa plus belle robe de chambre rouge et va voir Yusuf à l’accueil. Il lui dit qu’il n’a rien trouvé au nom de JWVH. Il est remonté jusqu’au mois de décembre. Aucune trace. Il faut en conclure que JWVH n’est pas venu à l’Hôtel Shepheard. Où allons-nous le trouver ? Andrew paie l’homme en arborant une grimace de défaite...

Nous rejoignons Andrew au petit déjeuner vers 8h30. Il fait déjà chaud, presque 20°c. Notre petit guide revient. Il nous dit qu’il n’a rien trouvé de plus sur l’expédition Clive que ce qu’il nous avait déjà raconté. On lui demande alors de chercher la rue des Chacals. Avant qu’il ne parte, on l’interroge sur les évènements de cette nuit. Il nous répond que la mosquée Ibn Tulum s’est effondrée. Notre sang se glace. Lily Grace achète rapidement le journal au kiosque de l’hôtel. On lit la manchette avec horreur : six érudits sont morts suite à l’effondrement de la salle d’étude de la mosquée. L’article n’est guère plus encourageant. Notre contact Ahmed Al-Dahabi a été gravement blessé et a été conduit à l’hôpital. Il faudra aller le voir dès que possible.

“Six des érudits les plus respectés d’Ibn Tulum sont morts dans la nuit, écrasés par l’effondrement de leur salle d’étude. Aucune trave de Nessim Efti que l’on considère comme mort. Achmed Al-Dahabi, le nazir d’Ibn Tulum a survécu. Il a été transporté à l’hôpital en état de choc. L’accident est intervenu dans un bâtiment contigu à la mosquée. Le monument historique n’a lui-même pas été endommagé.”

En attendant, avec notre guide Mahmud, nous partons pour l’ambassade hollandaise. Dans les rues, l’agitation de la nuit précédente n’est pas encore retombée. Tout le monde parle du tremblement de terre, la foule est agitée. Arrivés devant le bâtiment, nous entrons. Une fois le checkpoint passé, nous demandons des renseignements sur JWVH. Un agent parlant un affreux anglais coupé avec un couteau rouillé, regarde dans les registres et le trouve. Effectivement, il est arrivé il y a plus d’un an et semble toujours être en Égypte. Il n’y a rien de plus à en tirer…

Bredouilles, nous prenons alors la direction du Bulletin du Caire. Le guide nous y amène très facilement, les locaux du journal n’étant pas très éloignés de notre hôtel. Il s’agit d’un journal égyptien en langue anglaise et très anglophile. Andrew souhaite rester à l’extérieur pour guetter ou couvrir nos arrières (en étant à l’avant ? Bref, on ne contredit pas un agent du Bureau). Les locaux sont très modestes. À l’accueil nous nous présentons. Nous venons chercher des renseignements sur des compatriotes ayant faits des fouilles en Égypte : l’expédition Carlyle. On nous répond alors que c’est M. Nigel Wasif, le propriétaire du journal, qui a couvert en personne l’évènement. Demandant un rendez-vous, on nous dit qu’il est tout à fait possible de le rencontrer ce jour-même. On nous invite à patienter un bref instant pendant lequel la personne de l’accueil va chercher M. Wasif. De retour, elle nous guide jusqu’au bureau du propriétaire. Wasif nous accueille en personne, nous serrant la main à tour de rôle très chaleureusement. Bien coiffé, bien habillé à l’occidentale, une petite touche de Walt Disney – le cartooniste des Alice Comedies - oriental et de l’acteur débutant Clark Gable dans ses airs, il paraît venir d’un milieu très aisé. Il parle un anglais sans accent. L’homme est poli et avenant. Procédant par quelques mondanités, Lily l’interroge sur les évènements de la nuit. Que s’est-il passé ? Il nous dit qu’un tremblement de terre a fait s’effondrer un bâtiment annexe de la mosquée d’Ibn Tulum, peut-être le dortoir. Malheureusement il ne sait rien de plus.

Lily change de sujet. Elle nous présente comme étant des connaissances des Carlyle de New York et que, profitant de notre séjour en Égypte, nous voudrions quelques informations sur leur séjour.

L’œil brillant et appâté par les remarques glissées par Cousine, il nous mène aux archives et nous sort un gros dossier relié. Dedans, une photographie : trois hommes, une femme. On reconnaît Roger Carlyle, le Docteur Huston, Sir Aubrey Penhew et la photographe Hypathia Master. Cette photographie a été prise en quittant le Turf Club, deux jours après leur arrivée mi-mai 1919. Sur l’image, on dirait que le docteur Huston a l’air très inquiet. À l’arrière-plan, on distingue un homme, flou. De qui s’agit-il ? De Jack Brady ? D’un autre employé ?

Ensuite le souriant Nigel Wasif nous sort des articles de soirées mondaines qui retracent un peu la chronologie des activités de l’expédition Carlyle. Ils sont arrivés au Caire en 1919 précise-t-il. Leur objectif était d’étudier la IIIe dynastie. Il y a eu plusieurs voyages dans différents points de fouille : une première phase a eu lieu à Gizeh suivie d’une deuxième à Saqqarah puis une troisième et dernière à Dahchour. Point curieux : ces trois localités n’ont aucun site connu de la IIIe dynastie, nous dit-il, ponctuant cette remarque d’un petit sourire en coin. Baissant d’un ton, il continue : « Il y a eu de nombreuses rumeurs sur leur véritable objectif secret, rumeurs taries lors d’une « incroyable découverte faite par l’expédition ». Pourtant on ne sait ni quoi ni quand ».
Après la troisième phase, en juillet 1919, l’expédition s’embarque pour Mombasa pour des vacances bien méritées. Des rumeurs ont pourtant traîné, avant leur départ pour le Kenya qui a semblé très précipité. On pense que Roger Carlyle aurait été malade. Les seules informations connues de cette période provenaient de Sir Penhew, seul membre de l’expédition encore visible en public. L’homme a servi de porte-parole à l’équipe et a annoncé les congés au Kenya à la presse.

Une photographie d’un autre article montre Hypathia Master avec son appareil photographique. La légende fait parler la photographe, annonçant son désir de réaliser un safari photo au Kenya. Pourtant un détail saute aux yeux de Fay. Elle voit très distinctement, sur le portrait de la photographe, un calendrier affichant le mois de mai. C’est une photo prise lors de leur arrivée. En regardant bien tous les articles, nous nous rendons compte que toutes les photos de l’équipe qui ont été publiées datent toutes du mois de leur arrivée. Il n’y a aucune photographie des mois suivants. Wasif avoue la supercherie en rougissant. Il nous révèle qu’aucun membre de l’expédition n’était accessible après leur départ du Caire et que Miss Master avait été aussi déclarée souffrante en juin. Plus personne n’a revu un membre de l’expédition en dehors de Penhew. « D’ailleurs, si vous le permettez, ajoute-t-il, Sir Aubrey semblait très en forme et très vigoureux pour son âge. » Cela nous rappelle les paroles d’Ali Kafour qui lui aussi avait trouvé Penhew transformé, comme rajeuni.

On l’interroge ensuite sur Omar Shakti. Il nous dit qu’il s’agit d’un riche exploitant, plateur de coton entre autres. A priori l’équipe Carlyle l’a rencontré. Selon le journaliste, Shakti a sûrement joué un rôle de mécène dans l’équipée. Je demande alors s’il sait où loge Shakti, mais il répond par la négative. Fay observe qu’il ne semble pas trop apprécier Shakti. Ce sujet le gêne.

Changeant de sujet nous posons, par pure courtoisie quelques questions sur les dernières infos people du Caire. Il nous noie sous un flot d’informations, évoquant de parfaits inconnus qui semblent importants à ses yeux. Au détour d’une évocation mondaine, nous l’interrogeons sur l’histoire de la momie disparue.

Il sait ce que tout le monde sait et rapporte. Il nous apprend que l’expédition Clive est financée par la fondation de ce cher Penhew. Il n’a aucune autre information. Après la disparition de la momie, l’équipe archéologique s’est réfugiée à Memphis où les archéologues auraient découvert quelque chose, mais là encore… mystère complet.

Une parenthèse sur l’archéologie en terre égyptienne éveille notre attention. Le journaliste vante les mérites de la fondation Penhew qui depuis 1919 aurait financé plusieurs expéditions, une dizaine en tout et, autre point commun entre toutes - et là on sentit l’intérêt du journaliste mondain avide de ragots -, elles se seraient toutes mal achevées. Plusieurs membres auraient eu des crises de folie. Suspecte-t-il Carlyle d’être devenu fou après la découverte faite dans la Pyramide Rouge de Daschour ?

Repartant sur les mondanités liées à l’archéologie, il nous annonce que Howard Carter, le fameux inventeur de la chambre funéraire de Toutankhamon, réside au Shepheard’s Hotel. Coïncidence ? Il y aurait aussi un journaliste anglais, ancien ministre et secrétaire d’État, nommé Winston Churchil, qui recueille des matériaux et témoignages de première main pour écrire son essai World in crisis. Puis ce charmant homme nous parle des réceptions mondaines organisées par le roi d’Égypte, Farad Ier.

Pendant ce temps, à l’extérieur, Andrew fait les cent pas sur le perron et scrute la foule de son œil acéré. Soudain, il remarque en particulier un groupe de trois égyptiens, trois personnes qu’il avait déjà vues du coin de l’œil peu auparavant. Fouillant sa mémoire, il pense les avoir aperçus la veille peut-être. Même s’ils font mine de rien, l’instinct de l’agent du Bureau prend le pas. Andrew est sûr, ces gens-là nous suivent et nous épient.

L’agent du Bureau entre précipitamment dans le journal et nous fait quelques signes inquiets. Nous comprenons qu’il est temps de mettre fin à notre visite. Nous prenons congé de notre hôte charmant. À demi-mot, Andrew nous fait comprendre que nous sommes pris en filature.

Sortant tous ensemble, Andrew se penche vers notre guide et lui demande, en lui désignant du menton le groupe intriguant, s’il a déjà vu ces hommes. Le guide les fixe. Non, il ne les a pas vus. Il se veut rassurant en disant à Andrew que Le Caire est une très grande ville et qu’il y a beaucoup de monde. Andrew lui demande de nous reconduire à l’Hôtel puis de les suivre s’ils repartent.

On quitte définitivement le journal vers 11 h. Aux alentours de midi, nous sommes de retour à l’Hôtel. Après quelques instructions rapidement délivrées par Andrew, notre guide part suivre les suspects pendant que nous faisons un point en nous mettant à table au restaurant de l’hôtel. À peu près vers la fin des rafraîchissements, le guide revient et fait signe à Andrew. Oui, nous sommes bien suivis. Andrew lui demande de suivre discrètement les hommes et de venir nous retrouver en début d’après-midi après notre sortie de table.

Nous discutons âprement durant le repas, doucement, discrètement, de peur d’être espionnés. Certains sont pour monter une expédition contre Omar Al Shakti, d’autres pour une enquête un peu plus fine et personnellement, je me sens totalement dépassé. On se croirait dans un de ces romans que l’on achète sur les quais de gare, ceux imprimés sur du mauvais papier. Après un dessert un peu exotique, nous prenons un digestif, attendant avec une impatience un peu fébrile le retour de notre guide et son compte-rendu. Les 14 heures sonnent. Rien. Jetant un œil par la fenêtre du hall, nous voyons à quelques mètres d’ici un attroupement de personnes aux mouvements paniqués. Andrew réagit aussitôt et sort. Il distingue au sol un homme couché. Autour des gens parlent, crient, gesticulent. Allongé sur le sol, il distingue le corps gisant de notre guide. L’homme a été poignardé. Andrew fait demi-tour et revient vite nous annoncer la terrible nouvelle.

Pris d’une angoisse soudaine, nous nous terrons dans l’hôtel une petite heure, enfermés dans nos chambres, blêmes et silencieux.

Finalement le sens moral du devoir nous assaille, il faut réagir et vite. On prend quelques renseignements au guichet. Pour aller à Gizeh, il suffit de prendre le tramway puis de louer un chameau ou un âne pour aller visiter les pyramides.

De mon côté, je demande la liste des hôpitaux. Je pense aller rendre visite à Ahmed Al-Dahabi.

Il existe plusieurs hôpitaux sur Le Caire, mais on me fait comprendre rapidement qu’il y a hôpital et hôpital. Certains sont réservés aux occidentaux, d’autres leur sont totalement interdits.

Ainsi l’hôpital principal, le Qasr El-Aini, qui est aussi un hôpital universitaire est réservé aux Égyptiens. Il se trouve au sud des jardins de la cité. Tout comme l’Hôpital Abbas. Les étrangers peuvent se rendre à l’hôpital anglo-américain qui se trouve sur l’île de Gezira, sur le Nil. Il s’agit d’un hôpital d’excellente qualité mais de très petite taille. L’hôpital Victoria des Diaconesses est un établissement allemand d’obédience protestante. L’hôpital Saint-Vincent de Paule est tenu par des Français catholiques et le Kitchener Memorial Hospital est réservé aux femmes et aux enfants. Enfin l’Hôpital Militaire de la Forteresse est réservé uniquement aux soldats égyptiens et anglais.

Pendant que Kenneth et Dorothy restent à l’hôtel, nous formons deux groupes de deux. Lily et Andrew partent enquêter à la mosquée effondrée pendant que Fay et moi allons voir Ali Al-Dahabi à l’hôpital. Nous tablons pour l’hôpital principal.

Au cours du trajet, nous jetons fréquemment des regards en arrière afin de repérer d’éventuels poursuivants. Nous n’avons rien vu, néanmoins nous restons prudents. Se présentant à l’accueil nous demandons à voir l’érudit blessé lors du tremblement de terre. On nous annonce qu’il est décédé quelques heures après son admission. Il devait être très gravement blessé des suites de la catastrophe tellurique. Me présentant comme médecin, je demande à voir le corps. On nous guide jusqu’à la morgue. Je me mets à observer le corps déjà raide. Fay reste en retrait. On voit bien que le pauvre hère a reçu des blocs lors de l’effondrement du bâtiment, il est couturé d’ecchymoses naissantes. Je me penche un peu mieux sur le cadavre quand je remarque un peu partout, surtout sur les mains, de petites blessures, comme s’il s’était battu avant de trépasser.

Le défunt était vêtu de blanc et on peut voir, brodées sur sa tunique des inscriptions en arabe. Je pose alors la question de leur signification. On nous dit qu’il s’agit de prières de protection tirées du Coran. L’homme possédait un objet sur lui lorsqu’il a été amené. Après une âpre négociation que je remporte pour seulement 10 £, je récupère le pommeau et la garde d’une épée usée, salie et fondue. Elle est tâchée de sang. Fay lève un sourcil songeur et me demande à quoi cela va me servir. Je ne sais quoi répondre… Observant la garde, elle note qu’il s’agit d’un objet déjà ancien, certainement d’une antiquité mais n’en sait pas plus.

Nous quittons l’hôpital et rentrons à l’hôtel.

De leur côté Lily et Andrew partent pour la mosquée Ibn Tulum. Ils repèrent très vite un petit groupe d’une douzaine de personnes qui les suivent. Ces personnes toujours en groupe de 3 ou 4 se relaient continuellement tout le long de la marche qui les mène vers les lieux du sinistre de la nuit dernière.

La mosquée est encore debout même si le bâtiment est totalement défoncé. Il est légèrement enfoncé dans le sol de 3/4 m. Le niveau du sol s’est complètement affaissé. Lily G. fait le tour du cratère, et parle à quelques personnes qui parlent très mal l’anglais. Elle apprend seulement que le désastre est dû à un tremblement de terre. Alentours, il reste encore sur place quelques religieux entourés de nombreux pauvres et blessés. Les mosquées, outre lieu de prière, ont aussi une fonction d’hospices devant apporter aide aux plus pauvres, à l’instar des établissements religieux ou hospitaliers occidentaux au Moyen Âge. Leur adressant la parole, Lily se rend vite compte qu’il est difficile de leur tirer de quelconques renseignements, bien peu parlent l’anglais.

Au bout d’un moment, Lily et Andrew renoncent à leur enquête et rentrent à l’hôtel. Toutefois ils décident de faire un maximum de détours afin de faire perdre leur temps à leurs poursuivants.

Arrivant tous à l’Hôtel à peu près au même moment, nous trouvons notre petit guide qui nous attend dans le hall. Il nous dit qu’il a trouvé trois rues portant l’odonyme des Chacals. Les trois sont situées dans la vieille ville et ressemblent toutes à « une ruelle étroite envahie de secrets aromatiques ». Notre imagination s’emballe, ah l’orientalisme !

Demain matin, il nous y guidera. Dehors les hommes sont toujours en faction, guettant le moindre de nos allées et venues. Nous mettons un plan au point. Déguisé en femmes voilées, un groupe ira rue des Chacals, l’autre servira de leurre en allant à l’Université. Ce plan est dangereux. Si l’on se fait prendre portant des habits religieux, les hommes encourent la décapitation et les femmes la lapidation. Malgré tout, nous décidons de nous déguiser. Après une longue discussion, notamment au sujet de la passion que porte Andrew a son cou connecté à sa tête et à l’intégrité complète de son corps, nous nous distribuons les rôles. Avec Andrew, nous irons à l’Université américaine (l’Université musulmane nous étant interdite) tandis que les filles iront, déguisées, rue des Chacals.

Ce plan au point est assez risqué, et nous montons nous coucher, avec le stress et l’impatience nous serrant les entrailles. Kenneth est toujours enfermé chez lui, et ne nous répond que par grognement. Nous le laissons tranquille. Dans sa chambre, Dorothy se repose et récupère de son traumatisme londonien.

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Lotin
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » lun. avr. 22, 2019 4:47 pm

Acte 4
29 mars 1925

Le lendemain, après une toilette rapide mais correcte et un petit déjeuner plus que suffisant, les hommes sortent par la grand’porte de l’hôtel et filent à l’Université. Les filles, déguisées, sortent par une porte à l’arrière en compagnie de notre petit guide. Chaque groupe espère qu’il n’arrivera rien à l’autre, le cœur serré et battant à tout rompre. Même si l’on ne se retourne pas, nous sentons, avec Andrew, le poids du regard de nos prédateurs sur nos nuques. Nous filons bon train, espérant que le subterfuge prendra et que les filles auront la voie libre.

Nous arrivons sur le campus et tournons un petit moment. Finalement on trouve le Département d’Archéologie. Quelques étudiants aimables nous renseignent sur les fouilles qui ont lieu en ce moment même.

Il y a la fouille de Clive, à Memphis, bien entendu et il y a celle du Dr. Georges Reisner (Harvard) sous le mécénat de l’académie autrichienne des sciences de Vienne à Geziré, qui fouille à l’est de la Grande Pyramide (celle de Khéops). Une découverte exceptionnelle semble avoir été faite il y a quelques semaines et tout le monde attend les premiers résultats avec impatience.

Pour en savoir plus, on nous oriente vers la Société d’Histoire et d’Archéologie du Caire.

Avec Andrew nous nous disons que ce serait peut-être une bonne idée d’aller rendre visite à cette noble institution.

Suivant le petit guide dans ce labyrinthe de rues de plus en plus miteuses et de plus en plus sombres, les filles sentent leur cœur se serrer, et ne sont pas loin de paniquer sous l’inconfort de leur burqa.

Soudain, le petit guide se met à courir puis s’arrête devant un tas de ruines noircies. Il sautille sur place et tend le bras. C’est ici ! C’est ici !

Les filles s’avancent avec précaution. Au numéro où devait se dresser la boutique de Faraz Najir, il n’y a plus que les ruines d’un bâtiment incendié lors d’un sinistre ancien. Curieusement, jetant un regard rapide autour d’elles, elles s’aperçoivent que le lopin est « évité » par l’urbanisation sauvage qui est pourtant le signe d’une pression démographique forte dans ce quartier. La bâtisse n’a pas été rasée et reconstruite mais bel et bien évitée… les taudis s’entassent autour de la parcelle qui est intacte, les ruines carbonisées trônent telles une dent cariée et enlaidissent un paysage urbain pourtant peu avenant.

Se cachant dans un recoin plus sombre, derrière un tas de caisses, les filles ôtent leur burqa et vont mener l’enquête dans les commerces proches. Elles entrent dans le premier magasin de soie à l’aspect un peu propre. Elles posent alors quelques questions anodines sur la bâtisse incendiée du quartier, tout en faisant les parfaites touristes cherchant la superbe occasion. Quel jeu d’actrices ! Le commerçant répond tout aussi banalement. Il s’agissait d’un commerce d’antiquités, assez respectable. Mais il y a 5/6 ans, un terrible malheur s’est abattu sur la boutique : un démon est apparu au-dessus et y a mis le feu. Le commerçant leur souffle dans un soupir qu’il s’agissait certainement d’un djinn que l’antiquaire avait sûrement mis en colère. Ce dernier a été grièvement blessé, mais il n’est pas mort. Aujourd’hui il tient un commerce sur le Khan Al-Khalili, sur la charia du Muezzine Allah. Mais il est maudit, et porte la marque de la punition d’Allah sur son corps. L’homme crache à terre pour conjurer le mauvais œil. « Charmant » se disent nos héroïnes.
Pour donner entièrement le change, les filles achètent un énorme rouleau de soie et pour rester dans leur rôle de touristes occidentales, elles le font porter au jeune guide. Sortant de la boutique, elles lui demandent de les guider vers la charia Muezzine Allah.

Elles arrivent sur un gigantesque marché. Cousine repère du coin de l’œil une échoppe de potier. Partout des commerçants, c’est très vivant, très fréquenté. Finalement au milieu d’enseignes en toutes les langues : arabe, français, anglais, elles repèrent le nom de Faraz Najir « magasin des antiquités » ou « curios » indiquent les différentes enseignes pendues à la porte de son commerce.

Elles entrent dans un magasin rempli de bibelots pour touristes. Un homme s’approche rapidement, son visage est ravagé par d’affreuses cicatrices. « Faraz Najir, pour vous servir. Que désirez-vous mes bonnes amies ? Regarder ce bijou, il est authentique, il date de la XIIe dynastie, et celui-ci, on dit que la belle reine Cléopâtre l’a porté lorsqu’elle a séduit le grand César. Et celui-là, un authentique miroir de la VIIe dynastie. Je vous le garantis ! »

L’amour du shopping est certainement le plus fort. Les bijoux envahissent l’espace, il y en a partout, sur des tables, des présentoirs dégueulant, des caisses à terre. Les filles tournent, fouillent, virevoltent, soulèvent, retournent, choisissent :

« Celui-là, il est pour Janisse ! Il est tellement superstitieux que ça ne pourra que le réconforter !

Oh oui, je confirme, lui répond Fay, tu sais qu’il a voulu prendre la tunique de Dahabi, tout ça parce qu’il y avait des prières de protection brodées dessus ?

Mesdames, vous désirez d’autres amulettes de protection contre le mauvais sort ? Tenez, cette statuette de chat assure une meilleure virilité à son propriétaire (et les filles de penser à ce pauvre Andrew si maladroit avec les femmes…) ou encore cet œil de Râ permet d’être plus habile au lancer de couteaux (Kenneth ?). Mesdames, mesdames, regardez-moi ce magnifique pendentif qui chasse les mauvaises odeurs ! Véritable pierre d’alun ! »

Les filles se laissent tenter et achètent 7 bijoux dont un magnifique scarabée de protection, pour la modique somme de 7 £. Une affaire ! Elles sont ravies des cadeaux qu’elles vont faire ce soir. Se tournant vers le petit guide, elles lui confient la petite caisse contenant leur butin. Ce dernier a du mal à la maintenir à cause de l’énorme rouleau de soie qu’il porte déjà.

Faraz Najir a l’œil brillant et il se frotte les mains à l’idée des affaires qu’il va faire grâce à ces touristes.

« Vous faut-il autre chose, mes bonnes amies ? »

Profitant de la perche qui leur est tendue, les filles s’approchent du marchand et lui parlent d’archéologie et de l’expédition Carlyle.

À ces mots, l’homme réagit vivement. Du bon commerçant oriental, son visage déformé par les cicatrices se grime d’un affreux rictus. Il prend peur et les pousse vers la sortie. Ses gestes deviennent saccadés, désordonnés, il est en panique ! Il les pousse vers l’extérieur et Fay tente d’attraper sa manche pour le tirer à elle. Il se met alors à hurler. Le gamin panique à son tour, ne comprend pas. À l’extérieur ça s’agite, les gens, témoins de cette scène peu commune s’arrêtent, regardent, commentent…

Pour éviter le scandale, les filles lâchent l’affaire et sortent dignement. Ouf, on n’est pas passé loin d’un gros problème. Derrière elles, un bruit de porte qui se ferme et des cliquetis leur indique qu’il se cloître à double tour. La boutique est désormais fermée à clef et les filles sont dans la rue, dévisagées par la foule…

Ne perdant pas la face, les investigatrices font quelques pas, nonchalamment, puis se mettent à couvert, attendant le moment propice de repartir à l’assaut de la forteresse de Najir. Vers 13 h, la foule se disperse, se clairseme. Au bout de quelques minutes, les magasins sont fermés. Soudain, la porte de Najir s’ouvre et l’homme sort. Vite, elles envoient le gamin sur sa piste. À peine moins de 10 min plus tard, Ahmet revient tranquillement et leur explique que c’est l’heure de la prière, tout est normal. En effet, vers 13h-14 h, les commerces ferment. Les gens mangent, font leurs prières et leurs dévotions avant de reprendre une activité. Najir est tout simplement allé à la mosquée Al-Hussein. Effectivement, à 14 h pile, il revient. Les filles sortent de leur cachette et l’interpellent. Elles s’excusent de l’avoir effrayé, font profil bas et l’implorent de les pardonner. Lily surjoue un peu trop, elle tente de le charmer. L’homme reste de marbre. Il les écoute sans broncher, ne panique pas mais reste totalement muet. Enfin, après des efforts vains, elles comprennent qu’il faut… négocier car ici tout se négocie… Un billet est tendu, un deuxième, un troisième… Rien… encore et encore… finalement, la coquette somme de 100 £ passe d’une main à une autre. L’homme a le regard trouble, il bégaie un peu… puis les conduit près de la mosquée. Il ne parlera que sous la protection d’Allah.

Les filles n’y vont plus par quatre chemins et le questionnent directement sur Carlyle, le Pharaon Noir, les pyramides. L’homme avoue qu’il a bien eu en sa possession quelques objets en lien avec le culte du Pharaon Noir, un buste en pierre noire, un papyrus avec le plan d’une entrée secrète menant vers le lieu où repose le corps du Pharaon, un petit tambour et un serre-tête avec un zircon. Cette « couronne » aurait été la clef de sa toute puissance et de sa victoire sur la mort.

Ces objets ont été vendus à Auguste Loret, le contact et le représentant de Carlyle au Caire avant le montage de l’expédition. Loret vivait au Caire, il a été recruté pour la logistique et l’intendance en vue justement de monter une expédition. Pendant que l’homme parle, Fay a l’intuition qu’il ne dit pas tout. Le questionnant habilement, elle lui fait dire ce qu’il cache. Ces objets ont été acquis illégalement, ils sont le fruit d’un larcin qu’il a commis dans la demeure de… Omar Shakti. Tous les hommes dont il vient de parler sont des membres de la Fraternité et Omar Shakti en est le chef, le grand prêtre. Carlyle vénérait aussi le Pharaon Noir, très certainement. Récemment la Fraternité a de nouveau frappé : ils ont volé la momie trouvée par Clive et il en est certain, le désastre de cette nuit à la mosquée d’Ibn Tulum, c’est aussi un coup de la Fraternité. Ce que les érudits de la mosquée gardaient, aujourd’hui la Fraternité l’a certainement en sa possession.

Le concernant personnellement, les démons qui l’ont attaqué, car oui, par Allah, ce sont bien des démons volants qui ont mis le feu à son ancienne boutique et à sa personne, ont été invoqués par Shakti. C’est un puissant sorcier, un démon humain ! Il a failli en mourir.

Le pauvre homme recommence à montrer des signes de panique, il est très apeuré, prononce très doucement le nom Shakti, qui sort comme un sifflement désagréable entre ses lèvres brûlées.

« Shakti est un sorcier ! Oui un puissant sorcier ! Par Allah ! »

Les filles sont gênées, le prennent en peine, Najir est brisé, au bord du gouffre. Alors qu’il parle, Fay avait observé les différentes manies de l’homme. Le pauvre était perclus de tics. Au cours de sa dernière tirade, il fit une petite crise nerveuse et s’effondra. Les filles s’excusent et le raccompagnent à sa boutique. Elles le remercient, émues par tant de détresse psychologique. L’homme est autant ravagé de corps que d’esprit. Elles ne savent ce qui est le pire…

Acte 5
29 mars 1925

Nous sommes toujours le 29 mars 1925, dans sa chambre d’hôtel Kenneth émerge d’un long sommeil. Il a encore les idées troubles. Regardant ses mains, il s’aperçoit qu’elles ne sont plus là. À la place il y a la tête de Dorothy et celle de Silas. Cela le fait rire et s’imagine apprendre la danse du ventre.

Kenneth se redresse de tout son long de son lit où il était vautré. En sueur, grelotant, il regarde ses mains qui sont normales. Un mauvais rêve malsain. Il semble revenir de loin, très loin… Au bout d’un moment il se rend compte qu’il est seul. Mais où sont les autres ? De son flegme résigné hérité de la guerre, il sort son couteau et se met à l’aiguiser.

Pendant que Kenneth sort de sa torpeur, nous allons à la Société d’Histoire et Archéologie du Caire (SHAC). Les locaux se trouvent dans le quartier central occidentalisé du Caire. Effectivement, la société est organisée pour les occidentaux par eux-mêmes. Nous entrons. À son habitude, Andrew reste sur le pas de la porte. Je m’avance jusqu’au comptoir où un jeune arabe, bien vêtu, m’accueille. On se présente comme cherchant des informations sur l’expédition Clive, notamment sur l’un des membres : Jan-Willem Van Heuleuven.

Effectivement il fait bien partie de la société, bien que cela fait plusieurs semaines qu’il n’est pas venu à la Société. On demande alors si on peut entrer et discuter avec les membres. L’employé nous rétorque que oui, mais pour cela il faut s’inscrire. Me tournant vers Andrew, je ne vois que la porte d’entrée qui claque. « Je vais faire un tour ».

Bon… pas le choix. Je me tourne vers l’employé et tâche de faire mon plus beau sourire. « Très bien, la cotisation est de combien ? ».

À l’étage, j’arrive dans un salon hyper luxueux, très cosy, confortable à souhait : épaisse moquette, gros fauteuils clubs, plusieurs meubles contenant de l’alcool, de rares bibliothèques avec d’encore plus rares ouvrages, des cendriers ouvragés. Un club ! J’adore. Plusieurs gentlemen discutent en petits groupes. Ils fument tous le cigare, un verre d’un alcool ambré à la main. Je me mêle à un premier groupe et suis vite accepté, mon statut de médecin américain semble plaire à la société bien-pensante d’amateurs éclairés. L’alcool est bon, l’ambiance feutrée, on dirait un club de notre bonne vieille Nouvelle-Angleterre. Je me rends vite compte que l’on parle bien peu d’archéologie et qu’il s’agit surtout de bourgeois éclairés. Des messieurs ! On discute, inlassablement, 1 h, 2 h, 3 h impossible à dire. Très vite la discussion porte sur le vol de la momie de Clive, non pas d’un point de vue scientifique mais plutôt de l’ordre du ragot, de la rumeur. Au bout d’un moment indéfinissable et d’un grand nombre de verres, je me retrouve avec un groupe de personnes connaissant personnellement les membres de l’expédition Clive : Martin Winfield, James Gardner et Jan-Willem Van Heuleuven. Je ne connais pas les deux premiers, mais le dernier, c’est notre homme ! Les gentlemen m’apprennent qu’ils ont vu ce cher Jan-Willem juste après son renvoi. J’en demande la cause, imaginant une histoire sordide liée à un trafic d’antiquités… non, une cause très prosaïque, un des maux de notre siècle : l’alcoolisme. Après son renvoi, il est passé à la Société pour chercher un autre chantier ou des contacts pour trouver une prochaine mission. Son dernier passage à la Société date il y a 1 à 2 semaines. Aujourd’hui il loge derrière une échoppe de tailleur de la rue des Mites. On me susurre que, même si son abonnement a encore cours cette année, l’homme vit dans une extrême misère. Renseignements pris, pour donner le change et terminer mon… pénultième verre, je reste encore une petite demi-heure dans le salon de la Société avant de ressortir, fier d’avoir enfin accompli une mission avec brio ! J’ai l’adresse de JWVH ! J’ai toujours rêvé d’être sociétaire !
Pendant ce temps, à l’extérieur Andrew fait le tour des ruelles alentours, l’œil aux aguets mais l’esprit ailleurs. L’agent réfléchit aux évènements qui l’ont mené jusqu’au Caire et à la situation très particulière dans laquelle nous sommes. Soudain une sorte de 6e sens l’alerte. Il relève la tête et s’aperçoit qu’il est seul, tout seul dans une petite venelle étroite. C’est le silence anormal qui l’a tiré de ses pensées. En effet, en temps normal il y avait toujours un peu d’activité, et donc du bruit et ce où qu’il ait déambulé jusqu’à présent. Mais là, il est vraiment seul, dans un silence de plomb. Au bout de la rue, face à lui, deux hommes débouchent et marchent à pas rapides en sa direction. Flairant le traquenard, il rebrousse chemin. Enfer, un troisième homme apparu derrière lui, bloque l’entrée. L’homme s’avance aussi, lentement, semblant savourer la situation. Andrew ne perd pas son sang-froid et fonce vers l’individu. Presque nez-à-nez l’homme plonge sa main dans sa djellaba. Ni une ni deux, Andrew fait de même et dégaine son arme. L’homme sort un sabre et se jette sur lui. L’impact est violent. Le sabre coupe profondément le torse d’Andrew. Sous le coup, et ce malgré la douleur, l’agent tire trois coups puis chancelle mais ne tombe pas. L’homme est touché de plein fouet et tombe à terre dans un hurlement. Andrew entend les deux autres jurer et s’élancer en leur direction en courant. D’instinct il le sait, s’il veut survivre, il lui faut rejoindre la rue principale et surtout y arriver avant eux. Andrew presse le pas autant qu’il le peut, sa blessure lui faisant atrocement mal. Mais l’avance d’Andrew est suffisante. Il arrive dans une artère avec du monde, tout sanglant. La foule s’écarte. À quelques mètres, les deux hommes s’arrêtent à hauteur du blessé, le relèvent et fixent Andrew du regard. Ils se défient… puis les couards tournent les talons et s’enfuient. Andrew lève son arme, les met en joue, hésite, puis tremblant range son arme. Il souffle un peu et repense à la scène qui vient de se passer. Il est certain, l’homme portait une amulette au cou, une croix, une ankh inversée. La Fraternité, bon sang ! Faible, Andrew fait quelques pas de l’autre côté de la rue. Il a froid alors qu’il fait une chaleur torride. S’adossant à un mur, il se laisse glisser au sol. La blessure saigne, il est mal en point, le monde commence à tourner…

Dans la foule, les gens le regardent et l’évitent. Personne ne lui parle. Andrew sait que la Police Militaire ne sera pas là avant au moins 20 min. Il interpelle les passants : help, help me. Une bonne âme s’arrête. Andrew le supplie d’aller me chercher : « Mon ami, il est à la Société d’Histoire, dites-lui de venir, vite ». Le badaud s’en va me quérir. Finalement d’autres bonnes âmes aideront Andrew en le transportant à l’hôpital.

Sortant de la Société regonflé à bloc, je cherche Andrew du regard quand soudain, déboule un homme, l’air pressé et excité. Il baragouine quelques mots. Il me faut quelques instants pour le comprendre. Est-ce dû à la fée alcool. Soudain la compréhension se fait jour. Andrew a eu des ennuis ! Je fonce, trop tard, il a déjà été transporté à l’hôpital. Je hèle un taxi et demande à ce qu’on m’amène en urgence à l’hôpital.

Arrivé sur place, je demande à voir l’agent Patterson. Il est dans une chambre et se repose. Il a été gravement blessé, une balafre raie son torse sur toute la diagonale. Je regarde la plaie et les soins donnés. C’est de la belle œuvre. Il a été correctement nettoyé et cousu. Discutant avec mes confrères, on me dit qu’il peut sortir immédiatement à condition que l’on nettoie sa plaie tous les jours et qu’on le panse correctement. Je demande le protocole pour le nettoyer et je vais acheter le nécessaire à la pharmacie de l’hôpital. Revenant dans sa chambre pour le faire sortir, j’entends Andrew plaisanter avec le personnel féminin de l’hôpital. Visiblement il serait fier de sa cicatrice virile si la blessure n’était pas à vif…

Sortant de l’hôpital, nous prenons un taxi. Andrew s’installe confortablement. Direction l’hôtel. Sur le chemin du retour, la circulation est de plus en plus ralentie au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans le quartier occidental. Les militaires, d’abord quelques petits groupes de 3-4 hommes, se font de plus en plus nombreux. Puis des troupes entières, de 10 à 12 hommes circulent dans les rues, interpellant les passants, notamment et en particuliers les orientaux.

Nous demandons au taxi ce qu’il se passe, mais il l’ignore. On ne comprend pas très bien. Les militaires fouillent tous les cairotes qu’ils croisent, mais on remarque qu’aucun occidental n’est contrôlé. Il s’agit sûrement des conséquences de l’agression d’Andrew. La police militaire était en train de réagir vigoureusement.

De leur côté, les filles étaient rentrées à l’hôtel et avaient retrouvé un Kenneth en pleine forme. Le groupe assis au bar, se détend un peu en attendant notre retour. En fin de journée, des rumeurs filtrèrent et leur parvinrent aux oreilles. Un occidental aurait été agressé en pleine rue et un couvre-feu instauré par les autorités pour cette nuit. Des soldats britanniques entrent dans l’hôtel et se mettent en faction devant l’entrée et dans le hall. Le quartier va être bouclé. Nos amis se mettent à s’inquiéter. « Qu’est-il arrivé ? Janisse… » souffle ma cousine. Se renseignant auprès des militaires, on leur conseille de ne pas sortir de l’hôtel, d’y rester en sécurité et surtout de limiter les déplacements au maximum.

Nos amis attendent, l’anxiété grandissant d’heure en heure. Le soir, tard, le taxi nous dépose devant l’hôtel. On rentre dans l’hôtel tant bien que mal, je dois soutenir un Andrew faible complètement dans les vapes. Voyant nos amis au bar, on leur fait un signe. À la vue d’Andrew, leur visage devient blême. On l’envoie se coucher pendant que je raconte à nos amis les derniers évènements. On renvoie notre précieux petit guide chez lui. Au passage, on lui donne une nouvelle mission : trouver la rue des Mites et l’échoppe du tailleur qui y vit. Il nous dit que ce soir, il ne pourra pas sortir, à cause de l’état d’urgence, mais qu’il essaiera demain. On le remercie et lui souhaite bonne nuit.

Andrew monte dans sa chambre, il est épuisé, il a la tête lourde, le torse brûlant. Il décide de se coucher immédiatement, laissant tomber son rituel secret qui… chut ! Ouvrant la porte de la chambre, son regard saisit quelque chose dans l’ombre, quelque chose qui bouge vite. Il allume la lumière en hurlant « Qui est là ? » avant de voir un chat noir qui se faufile par la fenêtre. Sans trop savoir pourquoi, la présence de ce félidé dans la chambre perturbe un peu l’agent du Bureau. La fenêtre était ouverte… Andrew se force à fouiller la chambre malgré la douleur qui lui fait tourner la tête. Il inspecte minutieusement les endroits stratégiques et les planques d’armes et d’objets. Rien n’a bougé. Il regarde alors par la fenêtre et voit de nombreux chats, feulant dans la cour en contrebas. Rien d’anormal…

Pourtant, peu rassuré, il recharge son arme et se couche avec… Il s’endort aussitôt, peut-être le poids, ou le froid de l’arme lui permet de s’endormir, rassuré…

En bas, nous allons dîner. Un point est nécessaire. Chacun raconte ses aventures. Je rapporte nos dernières actions, les quelques renseignements glanés comme les noms de deux chantiers de fouille et leur localisation, mais surtout, un petit sourire en coin, le nom de la rue et l’endroit exact où se terre JWVH. Malheureusement, je leur dis que notre petite enquête nous a coûté horriblement cher… 80 £. Kenneth manque de s’étouffer avec son verre de bière à la main. Les filles… ont le regard fuyant… Étrange…

Aussitôt, elles se mettent à parler avec empressement, nous montrent le magnifique rouleau de soie mais que vont-elles en faire ? Fay pense se faire faire sur mesure une sortie de lit, « comme ce sera coquet et burlesque ! ». Avec Kenneth on se regarde, l’incompréhension est mutuelle… Puis elles sortent un grand sac de mauvaise facture : « et voilà les cadeaux, s’écrient-elles ». Cousine, l’air béate, me tend un magnifique scarabée bleuté dans une petite châsse. « C’est un symbole, ou un talisman de protection, je ne sais plus, mais ça te protégera mon petit Janisse, toi qui es si craintif… ». Je leur lance un regard noir, un peu gêné… Elles sont fières de leurs achats. Quand on demande le prix de tout cela, elles détournent la conversation, parlant d’aller voir un tailleur et de leurs envies « une robe de chambre, une taie d’oreiller, un coussin ». Bref… nous n’obtenons aucune réponse valable. Au fait, nous lancent-elles, nous avons trouvé Faraz Najir et on l’a interrogé !
Quoi ! Et elles ne le disent que maintenant ! Alors ? Et elles nous rapportent la triste histoire d’un homme brisé. Faraz a volé des objets appartenant à Shakti, puis les a revendus à Carlyle par l’intermédiaire d’un homme, Auguste Loret ; et le voleur a été puni atrocement. Son commerce a brûlé, avec lui à l’intérieur. Même s’il est défiguré, le corps meurtri, son âme a été gravement touchée. Et en quelques mots très pudiques, elles nous racontent comment il a craqué et s’est effondré devant elles.

Nous restons graves pendant le récit. Nos ennemis sont des monstres, dans tous les sens du terme… une force indicible œuvre contre nous, contre l’humanité. Malgré la chaleur encore présente, nous frissonnons tous…

La discussion porte ensuite sur la marche à suivre. Que faire ? Certains sont pour prévenir l’armée et lancer une intervention militaire contre Shakti. Ok, mais sur quelles preuves ou quel motif ? On peut toujours porter plainte aux autorités égyptiennes. Même argument : sur quel motif ? Dénoncer Omar pour être le chef dissident d’un culte maléfique ? Quelles preuves. La discussion s’éternise un peu, on tourne en rond. Pour avoir le cœur net, Cousine va interroger l’un des militaires en faction. Elle lui pose des questions sur les sectes. Visiblement l’homme ne sait rien. Kenneth se joint à la discussion et interroge l’officier à propos d’une éventuelle intervention armée. L’homme lui rétorque que l’armée britannique n’a pas cette fonction, qu’elle est là pour protéger les occidentaux, et uniquement pour cela. C’est le seul et unique but de sa présence dans ces terres. Il cite pour l’exemple le couvre-feu de cette nuit qui a été instauré à la suite de l’agression d’un occidental. D’ailleurs, la police enquête dessus et recherche l’homme pour l’interroger.

Cousine interpelle alors le militaire : « oui, on sait bien tout cela, c’est notre ami qui a été agressé, et elle sait pertinemment qui sont les auteurs de l’agression ». Le militaire se renferme, l’armée n’est là que pour protéger les civils, il nous renvoie vers l’administration égyptienne et nous invite à porter plainte auprès des autorités compétentes…

Pour ce soir, notre briefing ne débouche pas sur un plan nettement défini. Nous allons nous coucher, la nuit porte conseil dit-on. Et la piste suivante mène rue des mites. On verra bien.

Dans les chambres tout est calme, les filles sont dans leur suite, Dorothy dort profondément. Elle a du mal à se remettre de son enlèvement. Andrew dort à poings fermés… sur son arme… on décide de le laisser tranquille. Kenneth prend le premier tour de garde, je prendrais la suite. Je m’endors aussitôt pendant que Kenneth fume à la fenêtre.

Au cours de la nuit, pendant mon tour, les bruits que font les chats m’agacent. Je passe la tête par la fenêtre et distingue un certain nombre de bestioles. Le dicton dit vrai : la nuit tous les chats sont gris… et bruyants. Je leur gueule de se taire et de respecter le sommeil des gens. Quelques voix humaines me crient de me taire aussi… pendant que les chats semblent rire… Vexé, je ferme la fenêtre et je vais me rasseoir dans mon fauteuil préféré.

30 mars 1925

La nuit passe, au petit matin, je réouvre les fenêtres pour aérer, il fait déjà un peu chaud dans la chambre. Les chats sont toujours là, Kenneth les voit et a un sourire un peu malsain. « Je vais sortir Silas un moment, à toute ». Et lui d’aller dans la cour et de jouer avec son chien… à la poursuite des chats. Ça crie, ça feule de partout… Silas aboie et Kenneth rigole…

Pendant ce temps, Andrew sort des bras de Morphée. Je me fais un plaisir de lui annoncer que c’est l’heure du nettoyage ! Il serre les dents… ça me prend un bon moment, car il faut être méticuleux.

Pendant la séance de soin (et beauté) les filles et Kenneth se rendent à nouveau au Bulletin du Caire glaner de nouvelles informations. Sur le chemin, ils sont surpris de croiser bien peu de monde. Certainement un contrecoup du couvre-feu imposé hier soir pensent-ils. Pourtant, loin vers l’ouest, ils semblent apercevoir un phénomène curieux dans le ciel. Des rumeurs se font entendre : une tempête de sable arrive sur Le Caire !

Pressant le pas, ils arrivent au journal. Nigel les reçoit avec diligence. Quelques informations sont échangées sur les nouvelles du jour. Les filles demandent des informations sur les évènements récents de la soirée. Malheureusement, il est désolé, son journal ne couvre pas les activités politiques et militaires. Les filles comprennent qu’il a surtout peur de perdre son lectorat occidental.

Kenneth pose des questions sur un certain duc de Saint-Amand, ce nom figure dans le registre emprunté à Sir Gavigan. Nigel ne connaît pas ce noble au nom français. Kenneth l’interroge sur un autre français : Auguste Loret. Idem, ce monsieur n’est pas dans les petits papiers du journal ; mais si on le souhaite, il peut se renseigner en demandant à son réseau d’informateurs. Les filles acceptent, elles enverront le petit guide chercher des nouvelles.

Dehors la tempête est proche. Nos amis pressent le pas pour rentrer.

À l’hôtel, la tempête de sable qui approche est le sujet de discussion principal. On me dit que ça ne dure que quelques heures, mais que parfois ça peut durer deux à trois jours. Dans tous les cas, il vaut mieux rester dedans, bien à l’abri.

Les filles rentrent à l’hôtel. Vers midi, la tempête est là, sur Le Caire. Le vent chaud souffle du sable ocre dans toutes les rues. La lumière est inhabituelle, comme tamisée, un voile rouge orange recouvre la ville. Tout le monde reste dans sa chambre. Malgré le sifflement perpétuel du vent, nous prenons du repos. La tempête dure toute l’après-midi. De mon côté, je bouquine, confortablement installé, des pages du liber iuonis. Fay en profite pour boire un peu, discuter au bar. Cousine elle décide que le terme exact sera « sociabiliser au bar ». Je ne vois aucune différence entre son activité et celle de Fay. Dorothy dort toujours, elle semble faire des cauchemars régulièrement. Kenneth est au lit, avec son fusil, ses clopes et son chien. Andrew se repose. Il tient absolument à s’entraîner à sautiller, je l’en dissuade. Le temps passe. Malgré le repos, nous sentons comme une menace sourdre.

La nuit tombe, le vent souffle encore et encore. On a du mal à dormir.

31 mars 1925

Le lendemain matin, la tempête est toujours là. Elle s’estompe en milieu d’après-midi pour s’apaiser en fin de journée. La soirée est enfin calme. Le bruit entêtant du vent qui siffle a disparu. Dieu que c’est bon !

On voit des gens, certainement des défavorisés, louer leurs services, leurs bras. Pour quelques piécettes, ils se proposent de désensabler les devants des portes, ou des portions de rues. Les rues reprennent vie, tout le monde s’active pour nettoyer. Les abords de l’hôtel sont rapidement dégagés, mais les rues restent impraticables.

Le soir, on voit revenir notre petit guide. Il nous confirme l’état des rues. Il sera très difficile de circuler dans Le Caire dans les quelques jours à venir. Pourtant, on peut envisager de sortir dès demain matin, nous dit-il fièrement.

En effet, bombant le torse de satisfaction, il nous annonce qu’il a trouvé la rue des mites avec l’échoppe du tailleur. Ce ne fut pas simple, car il y a quatre rues des mites dans Le Caire. Mais il y en a une seule avec un tailleur. Elle se trouve dans un quartier mal famé du vieux Caire. On lui demande s’il est bien certain de sa découverte : sûr, il est allé lui-même vérifier l’information, et oui, il a bien vu l’échoppe du tailleur.

Kenneth lui demande alors de se renseigner sur un certain Auguste Loret et sur le duc de Saint-Amand. Satisfait des pièces que nous lui donnons en guise de récompense, il nous salue et nous souhaite une bonne nuit au calme avant de rentrer chez lui.

La soirée passe tranquillement. On continue à se reposer et à profiter des quelques heures qui sont à notre disposition. Pourtant, Kenneth insiste pour monter la garde, l’œil toujours vigilant.

Acte 6
1er avril 1925

Ce matin il fait beau et chaud. Les rues sont un peu plus praticables, toutefois pour sortir il faut que l’on patiente encore un peu jusqu’au milieu de l’après-midi. En milieu de journée, le petit guide revient. Il est désolé de ne pas être revenu le matin, mais c’était encore compliqué de circuler dans Le Caire ce matin. On lui demande alors de nous amener dans cette fameuse rue des Mites. Nous sommes très impatients de rencontrer enfin JWVH.

Au bout d’une grosse heure de marche, suivant notre petit guide dans le labyrinthe des rues étroites du Caire, on débouche dans une rue plus crasseuse que les précédentes. Le long de cette rue, il n’y a qu’une seule boutique sur laquelle il est écrit « tailleur » en arabe. Des cris s’échappent de l’échoppe. Nous sommes sur le qui-vive. Le petit guide nous apaise. On crie contre des chats ! dit-il en riant. Le marchand peste contre des chats ! Des chats !?

Nous approchons de la boutique. Elle est crasseuse, très crasseuse. À l’intérieur, dans une semi-obscurité, pendent des vêtements mal taillés, sales. Un homme chasse des chats qui s’enfuient à notre arrivée. Se remettant, il nous lance un sourire graisseux. On va droit au but, on l’interroge : est-ce qu’un Hollandais vivrait ici ?!

L’homme se ferme. Non non, ici boutique de tailleur, habits, vêtements sur mesure. Fay est persuadée qu’il ment, l’homme jette de trop nombreux coups d’œil dans son dos, vers un rideau qui cache l’arrière-boutique. Fay lui sort alors son numéro de charme afin de le distraire pendant que l’agent Patterson se faufile discrètement derrière le rideau. Elle lui donne un grand morceau de la soie qu’elle a achetée et lui demande de lui réaliser un beau coussin. Le tailleur est aux anges, du travail, un vrai œuvre !

Pendant que nous discutons avec l’artisan, Andrew entre dans un couloir sombre où il distingue deux autres rideaux. Derrière le premier, le plus proche, se trouve une pièce de vie, certainement le logement du marchand. Il s’avance vers le second rideau, au fond du couloir. Une odeur d’herbe étrange envahit l’espace et picote ses narines. Il tire un pan du rideau et jette un œil. La pièce est semblable à la première. Il voit un lit, une table, quelques livres. Deux bougies allumées éclairent faiblement un homme assis sur le lit. Il s’agit d’un occidental et il est en train d’écrire. JWVH ! Enfin ! Andrew entre dans la pièce et lui parle doucement. L’homme surpris cache soudainement ce qu’il tenait et s’avance promptement vers Andrew. L’agent du Bureau n’a pas eu le temps de voir ce dont il s’agissait. Andrew se présente et lui demande des informations sur l’expédition Clive. L’homme a l’haleine alcoolisée et son hygiène est douteuse. Andrew change de tactique et radoucit son ton. Pourtant encore interrogateur, l’agent lui demande s’il a choisi cette boutique pour s’y cacher. L’homme secoue la tête. Non, il est forcé de louer cette chambre en raison de son loyer extrêmement modeste. Andrew comprend que le hollandais est ruiné, miséreux. Après avoir échangé un peu, et peut-être gagné sa confiance, Andrew invite JWVH à le suivre et à nous rencontrer. « Venez, mes amis veulent vous parler, ils sont dans la boutique ».

De retour dans la salle principale, Andrew nous présente JWVH. On se met à discuter. Le marchand se met légèrement en retrait. JW habite ici depuis quelques semaines déjà. Il nous raconte les problèmes personnels qu’il a rencontrés lors de la fouille de Clive, ce que suspectait Andrew depuis qu’il « avait senti l’homme » : des problèmes d’alcool. JW avoue sans honte avoir des problèmes causés par la boisson et le manque de contrôle de sa part. Puis il nous parle des fouilles. Elles ont eu lieu dans la Pyramide de Mykérinos. Clive cherchait une chambre secrète. Après quelques jours, ils l’ont dégagée et ont trouvé à l’intérieur une momie de femme qui était au moins une reine. Son statut royal était discernable par différents indices : dans la manière dont le corps était embaumé et apprêté, par le mobilier : un coffret en or, finement ciselé, contenait des rouleaux de papyrus et par la décoration : sur les murs il y avait des fresques peintes et des cartouches royaux. On l’interroge sur cette documentation écrite mais JW avoue aussi qu’il ne s’y connaît pas très bien en hiéroglyphes et même s’il peut transcrire, avec du temps, il n’excellera jamais le niveau de Johanes Sprech qui est le traducteur officiel de l’équipe Clive et c’est lui qui a récupéré les papyrus. Lorsqu’on lui demande où se trouve ce spécialiste, il nous dit que tous les membres de l’expédition ont suivi Clive à Memphis pour échapper aux problèmes (et surtout au déshonneur) liés au vol de la momie. Toute l’équipe est là-bas, sur le nouveau site.

Juste avant le vol de la dépouille royale, son identité avait été révélée, du moins James Gardner et Agatha Broadmoor étaient persuadés qu’il s’agissait de Nitocris, une reine de la VIe dynastie.

James Gardner est un égyptologue qui a développé une théorie sur les réseaux souterrains reliant les pyramides et monuments entre eux, et… JW nous semble un peu gêné, sur des théories un peu mystiques sur des forces souterraines. Ces réseaux sont aménagés sur des courants telluriques, des points de contacts.

Agatha Broadmoor est une dame âgée de 60 ans et elle serait médium. Que faisait-elle dans l’équipe de fouille ? JW l’ignore. Lui, sa spécialité, c’est le terrain, la fouille et sa gestion. Selon lui, la médium aurait été en contact avec la reine Nitocris. Depuis l’étrange disparition du sarcophage contenant la momie, la police d’État est un peu plus ouverte aux théories des réseaux souterrains de Gardner. En effet, il aurait été impossible de déplacer hors de la chambre le sarcophage contenant la momie, du simple fait qu’il ne passait pas par la porte. Et puis faire disparaître en si peu de temps un objet pesant plusieurs centaines de kg, voire de quelques tonnes… Les deux gardes ont aussi disparu. Entendant les cris de ces deux malheureux, ils ont mis moins de 15 min à rejoindre la chambre funéraire. Et en arrivant, ils se sont rendu compte qu’elle était vide.

Cela a bien entendu intrigué l’équipe, puis les autorités. JW se souvient en avoir discuté avec Martin Winfield, le spécialiste des dynasties égyptiennes, un bon ami à lui.

Viré, ou plutôt démissionnaire forcé après l’incident, JW s’est tourné vers Winfield qui lui aurait indiqué un vieux temple perdu dans le vieux Caire. JW s’est lancé à cœur perdu dans cette tâche. Il nous raconte que depuis peu, il a trouvé ce temple, mais que le chemin est ardu, il faut passer par les étages de vieilles masures, se perdre dans des vielles cours et glisser dans des égouts oubliés. Le vieux temple est semi-enterré, occulté de la vue de tous. À l’intérieur, il y a trouvé des choses… mais n’en dit pas plus.

Après une longue palabre, et diverses tentatives pour le convaincre, l’homme se laisse tenter et accepte de nous y accompagner. Cousine lui offre 50 £, et il garde le droit sur sa découverte. Finalement il nous glisse qu’il a découvert des parchemins et qu’il est en train de les traduire.

Sans plus attendre, nous nous mettons en route pour ce temple. Avec Fay nous nous rendons compte que nous sommes escortés par de très nombreux chats. Nous en faisons un petit jeu de « chat et de la souris » avant de nous lasser. Poursuivant notre route, très sinueuse, nous suivons JWVH dans un bâtiment, escaladons une coursive, puis nous nous glissons dans une large canalisation éventrée afin de nous faufiler à l’intérieur et de tomber dans les égouts. Nous suivons notre guide dans le cloaque oublié. À la fin, une volée de marches nous permet de déboucher dans une impasse fermée dont c’est le seul accès. La zone est très ensablée, et semble ancienne. Les maisons construites ont totalement fermé l’espace qui n’est plus accessible par un quelconque accès. Au bout se dresse les ruines d’un temple. Il s’agit d’un bâtiment fermé de deux larges colonnes flanquées d’une volée de marches. Elles mènent sur une cour intérieure avec deux grands piliers. Des arbres ont colonisé l’espace libre. On s’aperçoit vite que le temple est dédié aux chats, en l’honneur de la déesse Baast ou Bubastis comme nous l’indique JW. D’anciens bas-reliefs sont sculptés sur les murs. On admire l’endroit. Au centre de la cour, on devine peut-être les restes d’un ancien bassin. JW nous dit qu’il y a là gravés quelques avertissements rituels à l’encontre de quiconque oserait profaner le temple.

Il a trouvé les parchemins à l’intérieur. Il s’y élance pour nous montrer l’endroit et nous lui emboitons le pas sous le regard des chats, des nombreux félins qui vivent dans cette impasse.

Pour passer l’entrée, il nous faut ramper. Une fois dans la salle intermédiaire nous pouvons de nouveau nous tenir debout. Les chats nous suivent, se frottent entre nos jambes. On les chasse gentiment. Pour passer dans les autres salles, on doit ramper à nouveau, l’ensemble est à moitié effondré, à moitié ensablé. L’accès n’est vraiment pas aisé, on se met du sable partout. On débouche dans un espace où se dresse la statue d’une femme à tête de chat. Son regard pointe directement sur nous et un frisson de malaise nous parcourt. Elle est très belle, c’est du bel ouvrage. La statue, en albâtre, mesure à peu près 3 m de hauteur. Je me sens un peu paniquer et sans trop savoir pourquoi, je fais quelques gestes dévots envers la statue. Autour, partout, des chats feulent, miaulent, se lèchent, jouent, se vautrent, nous observent…

JW se faufile alors à nouveau dans un autre couloir un peu moins ensablé. Sur les murs, il y a des restes de couleurs mais très fugaces, elles ont quasiment toutes disparues. On arrive enfin à un escalier, une volée de marches qui mène à un piédestal avec une statue gigantesque représentant la même femme à tête de chat. Baastet, dit fièrement JW. C’est dans le socle que se trouvait le compartiment secret contenant les parchemins inédits !

Effectivement, on voit nettement sur le socle le compartiment ouvert qu’il vient de nous décrire. Bien entendu, il est vide.

Après s’être positionnés aux pieds de la statue, on s’aperçoit qu’elle n’est pas aussi grande que l’on aurait cru en arrivant. Elle mesure elle aussi dans les 3 m, comme la précédente. Toutefois la sculpture est différente, beaucoup plus fine et détaille, la ronde-bosse est parfaite.

On pose alors quelques questions à JW. De quand date le temple ? Il tend le bras, vous voyez sur le socle, les nombreux cartouches ? Ce sont les différents noms de Bubastis et ils datent de la XIIe dynastie. Je dirais que ce temple peut dater de 1800 à 1600 av. J.-C.

C’est en appuyant sur l’un des cartouches qu’un mécanisme secret s’est déclenché, ouvrant le compartiment du socle. Il nous dit alors que les parchemins sont liés au culte et aux mystères de Baast et les intitule les rites noirs.

Encore quelque chose de noir, comme ce satané Pharaon Noir, balance Kenneth. JW a l’air surpris. Non non, du tout, le culte des chats est plutôt bénéfique. C’est un animal sacré en Égypte. Le chat est un sycophante, il sert à accompagner les âmes des défunts dans leur voyage vers la nouvelle vie. Ces fragments parlent de Sebek, le dieu crocodile et de son serviteur, Apep, qui correspond à Apophis, le dieu serpent. Apep est le serpent maléfique qui empêche le bâteau du dieu soleil Râ de se lever chaque matin. Dans le chant de Rê, le chat d’Héliopolis, Bastet, tue et mutile le dieu serpent avec un couteau. C’est une allégorie qui illustre la lutte éternelle du bien contre le mal. La nuit correspond au moment de la lutte, puis vient la victoire du bien, qui permet au soleil de se lever mais finalement la lutte reprend le soir suivant et elle dure toute la nuit. La scène est représentée sur le socle. On voit très bien un personnage féminin qui coupe la tête d’un serpent qui se battent dans une barque. Un personnage à l’avant tient un harpon et vise l’eau, un autre personnage semble éclairer quelque chose et Baast se trouve à l’arrière.

Pendant qu’il nous explique tout cela, Kenneth s’aperçoit que son chien, Silas, est terrifié, il refuse de bouger. Kenneth se moque de lui : « Alors mon chien, tu as peur de quelques chats ? ». Finalement on explore le temple pour ne rien trouver de plus. Durant l’exploration, Fay, Kenneth et Andrew ont l’impression d’avoir vu un gros chat, une grosse silhouette féline se glisser en hauteur. Elle aurait fait au moins 1 m au garrot. C’est… un très gros chat ! Je ne me sens pas très rassuré. Silas non plus…

Pourtant rien ne se passe. Au bout d’un moment, on ressort dans la cour puis on décide de rentrer à l’hôtel.

De nouveau dans les rues du Caire, on salue JW en lui souhaitant une bonne soirée et en lui annonçant que nous désirerions rester en contact avec lui. Il accepte volontiers, imaginant à l’avance les gages qu’il pourrait nous soutirer.

On rentre à l’Hôtel. Dans nos chambres nous nous dépoussiérons un peu en faisant notre toilette, puis l’heure de dîner arrive. Le dîner se passe sans encombre et nous discutons peu. Pas de plan pour le lendemain.

On retourne dans nos chambres se coucher. Kenneth propose, comme tous les soirs, que l’on fasse des tours de garde, ce que l’on accepte volontiers.

Kenneth commence la garde, lorsqu’il me réveille pour prendre mon quart, il me dit qu’il a vu une immense silhouette féline, d’un très très gros chat sur le toit d’en face. Et il est sûr que ce chat le fixait droit dans les yeux. Kenneth lui a retourné son regard, fixement, et lorsqu’il a eu fini sa clope, le gros chat s’est dressé et est parti.

Je propose alors à Kenneth de nous servir un verre afin de nous redonner un peu de courage. Tout en buvant Kenneth me dit qu’il pense qu’il s’agissait d’une panthère. Je lui propose alors de prévenir la personne qui fait le quart chez les filles avant d’aller se coucher. Il accepte. C’est donc à mon tour de veiller sur mes compagnons.

Le reste de la nuit s’écoule tranquillement. Je repense au mythe de la barque solaire. Finalement, je suis bien content que le bien triomphe encore et que le soleil se lève ce matin.

2 avril 1925

Le lendemain, lorsque tout le monde est levé, on se retrouve au petit déjeuner. On discute alors de la marche à suivre pour la journée. Vers midi, notre petit guide revient. Il n’a rien trouvé sur Auguste Loret, mais il dit avoir une piste. Les filles pensent alors à l’envoyer voir le journaliste. De retour du Bulletin, il nous dit que le monsieur ne lui a rien donné car et il s’excuse, il n’a rien trouvé. Les filles sont un peu déçues.

En début d’après-midi, on repart rue des mites. Les forces militaires sont toujours très présentes, alors que l’on parcourt les rues, on se fait remarquer par les Égyptiens qui nous dévisagent. Peut-être pensent-ils qu’on les nargue ou qu’on cherche à déclencher une quelconque émeute…

Les chats sont toujours aussi nombreux, on a presque l’impression qu’ils nous suivent. Arrivés dans la boutique du tailleur, ce dernier nous reçoit chaleureusement. Le coussin commandé par Fay est terminé, et, somme toute, il n’est pas si mal fait que cela. On lui règle ce que l’on doit et on demande à voir JW. Ce dernier travaille toujours à sa traduction et ne souhaite pas trop perdre son temps avec nous. Après quelques échanges amicaux, il retourne dans sa piaule.

Faute de meilleures pistes, on décide d’aller rendre visite à Ali Kafour au musée après avoir fait une petite promenade dans les rues du Caire. Kenneth, lui, rentre seul à l’hôtel.

Au musée Andrew reste à l’extérieur et fume quelques cigarettes pour patienter. Ali nous reçoit dans son bureau. À peine sommes-nous entrés, il fait jouer sa clef dans la serrure et nous voilà à nouveau enfermés. Se tournant vers nous, il nous dit que la situation est catastrophique, la Fraternité doit certainement posséder l’objet permettant de ressusciter Nitocris. On lui fait part du projet de rencontrer Omar Al-Shakti et de l’affronter. Il nous déconseille fortement cette option. Quand on lui demande des pistes, il ne sait que nous dire. Du coup on l’interroge sur la déesse Baast. À sa connaissance, il n’y a aucun lien entre les mythes liés à la déesse et à ceux du Pharaon Noir.

Au moment de prendre congé, il nous renouvelle ses conseils de prudence. L’homme semble inquiet, très inquiet. Il nous conseille aussi de découvrir rapidement le lieu où se tiendra la cérémonie de la résurrection et de l’empêcher tout prix. On gage que c’est une excellente idée mais… par où commencer ?

De retour à l’hôtel en fin d’après-midi, on retrouve notre petit guide dans le hall. Il semble un peu excité. Il a des informations sur Auguste Loret. Il sait où il se terre : derrière la porte rouge de la rue des Scorpions ! Ni une ni deux, on lui demande de nous y mener immédiatement.

La rue des Scorpions est encore une de ces ruelles étroites du vieux Caire. La seule porte rouge correspond à celle d’une boutique, dont on reconnaît l’enseigne : celle d’un tailleur.

Il faut savoir qu’au Caire, en effet, que l’un des commerces de rue les plus fréquents, c’est le tailleur. À bout de quelques jours passés à arpenter les rues, nous l’avons vite compris.

On entre dans la boutique légèrement mieux tenue que celle de la rue des mites. Un homme s’avance vers nous et nous accueille. On lui demande si on peut voir M. Auguste Loret. Le marchand fait celui qui ne comprend pas : « Non, désolé, il n’y a personne de ce nom ici ». Kenneth s’avance alors, prend son air le plus renfrogné et lui repose la question. L’homme reste de marbre, « Non, non, ici tailleur, c’est écrit sur l’enseigne, dehors ». Andrew tape du plat de la main sur le comptoir. « Allons, ne nous faites pas perdre notre temps, nous voulons voir M. Loret au plus vite ». L’homme continue de dire « Non, non ! » et semble un peu s’énerver. Alors, contre toute attente, Kenneth dégaine son arme et menace le marchand. Aussitôt il lève les mains : « Il est derrière, effendi, derrière, je suis juste un honnête commerçant par Allah ». Kenneth grogne un sourire et range son arme. L’homme continue son babillage : « Je ne suis que son logeur, je ne veux pas d’ennuis. ». On le rassure, on veut juste parler à M. Loret lui dit-on. Et pour regagner la confiance de l’homme, Fay lui commande un coussin.

Pendant qu’elle règle sa transaction, on franchit le rideau qui, ici aussi, sépare la boutique de la partie habitation de la masure et on arrive dans un couloir à peu près semblable à la demeure de JW. Ici aussi une première pièce à vivre immédiatement à droite dans le couloir, celle du marchand et au bout du couloir un autre rideau. On se dirige vers ce qu’on pense être la chambre de Loret.

Derrière le rideau, une toute petite pièce avec à terre une paillasse. Une vieille table rongée par les vers est plaquée contre une cloison. Un homme est allongé sur la paillasse. Il fume la chicha, je reconnais l’odeur âcre du haschich de mauvaise qualité. Surpris, l’homme se dresse et nous toise tant bien que mal. Il se tapote un peu, faisant tomber la poussière qui le couvre. Il parle un anglais mâtiné d’arabe et de français.

Après quelques présentations d’usage - Cousine ressort le boniment sur notre connaissance des Carlyle de New York, et ça fonctionne ! - nous engageons la conversation avec l’homme. Il a parfois du mal à s’exprimer. Certainement quelqu’un qui a reçu une certaine éducation mais qui semble avoir subi un stress violent. Et surtout, la drogue pensé-je n’a pas dû améliorer son état.

“Contacté par un avocat, il accepte de travailler pour un Américain fortuné : M. Roger Carlyle. Sur des instructions écrites de Carlyle, j’ai acheté certains artefacts à Faraz Najir, un marchand d’antiquités, et les ai fait expédier en fraude à Sir Aubrey Penhew à Londres. Je sais qu’il s’agissait bien d’objet antiques mais rien de plus.”

Effectivement, cette histoire a été confirmée par Faraz Najir lui-même et avant même de le rencontrer par une lettre trouvée rédigée par l’antiquaire, adressée à Carlyle et datée du 3 janvier 1919 ; c’est même dans cette lettre que l’on avait noté l’adresse de la rue des Chacals.

“Lorsque l’expédition Carlyle est arrivée en Égypte, je me suis occupé de l’équipement et des autorisations. Le site prioritaire se trouvait à Dashour, près de la Pyramide Inclinée.
Un jour, à Dashour, Jack Brady est venu me voir pour me dire que Carlyle, Hypathia Masters, Sir Aubrey Penhew et le Dr. Robert Huston avaient disparu dans la Pyramide Inclinée. Brady était surexcité et soupçonnait un mauvais coup ; tous les terrassiers avaient fui le site. Tout travail était arrêté.
Le lendemain Carlyle et les autres sont réapparus. Ils étaient excités par une découverte extraordinaire mais ne voulaient en parler à personne. Je n’ai jamais su ce que c’était ; Sir Aubrey était un vrai dragon, question discrétion.
Tous avaient changé, de manière indéfinissable, mais pas en bien. Je n’ai pas cherché à en savoir plus. Le même soir, une vieille égyptienne est venue me voir. Elle disait que son fils travaillait aux fouilles, et que tout le monde s’était enfui parce que Carlyle et les autres avaient invoqué une malfaisance antique, le Messager du Vent Noir.
Elle disait que tous les Européens étaient damnés, sauf Brady et moi, qu’elle pouvait voir ces choses-là. Si je voulais une preuve, je n’avais qu’à me rendre à la Pyramide Effondrée de Meïdoum lorsque la lune est la plus mince, la vieille de la nouvelle lune. Dieu me protège, j’y suis allé !
J’ai pris un des camions et j’ai dit que j’allais passer la nuit au Caire, au quartier des plaisirs. Mais, en fait, j’ai foncé au sud. Trente kilomètres après, j’étais à Meïdoum et je me suis caché là où elle m’avait dit. C’est là, au plus profond de la nuit, que j’ai vu Carlyle et les autres se livrer à des rites obscènes avec une centaine d’autres fous. Le désert lui-même semblait s’animer : il rampait, ondulait vers les ruines de la Pyramide. Devant mes yeux horrifiés, les ruines elles-mêmes se sont transformées en une chose squelettique aux yeux globuleux !
D’étranges créatures ont surgi des sables pour se saisir des danseurs et leur déchirer la gorge, l’un après l’autre. Tous ont été tués jusqu’à ce qu’il ne reste plus que les Européens.
Quelque chose d’autre est alors sorti des sables ; c’était comme un éléphant mais il y avait cinq têtes hirsutes. Là, j’ai compris ce que c’était - mais je serais fou d’en parler ! Je l’ai vu se dresser dans la nuit et tout engloutir d’une seule bouchée vorace : les cadavres déchiquetés et leurs monstrueux meurtriers. Il ne restait plus que les cinq survivants et la puanteur des sables gorgés de sang.
Je me suis évanoui. Après, je me souviens avoir erré dans le désert mais d’autres abominations m’attendaient. Un peu avant l’aube, du haut d’une dune, j’ai vu des centaines de sphinx noirs ; ils étaient alignés en rangées interminables et attendaient, attendaient l’heure de la folie où ils pourraient s’abattre sur le monde et le dévorer !
Je me suis encore évanoui et je ne me rappelle rien des mois qui ont suivi.
Un homme m’a découvert. Sa mère et lui se sont occupés de moi pendant deux ans, deux ans à prendre soin d’une coquille vide et tourmentée. Je suis rentré au Caire, mais les cauchemars sont venus ! Seul le haschich peut m’aider maintenant, ou l’opium quand j’en trouve. Mes réserves sont basses et la vie est intolérable dans le haschich. Aidez-moi, s’il vous plaît ! Seules les drogues me gardent de la folie. Tout est perdu, messieurs, tout. Il n’y a plus d’espoir pour aucun d’entre nous. Ils attendent. Partout.
Vous partagerez peut-être une bouffée avec moi ?”

Le récit de Loret est… désappointant. Il a rencontré l’horreur et elle a déchiré son esprit. Nous sommes sans mot tout du long. Ses problèmes d’élocutions ont semblé fondre, le récit est vite devenu fluide et sa lourdeur - ainsi que les vapeurs de haschich stagnantes je suppose - nous ont presque assommé. C’était autant captivant qu’effrayant. Une confession terrifiante…

Après la révélation de Loret, nous restons un petit moment sans voix, à digérer ce qu’il vient de nous dire. Étaient-ce les paroles d’un fou, ou a-t-il vraiment vu tout ce qu’il a décrit ? L’homme se repose en silence, il fume sa pipe. Il nous a précisé que la femme qui l’avait recueilli se prénommait Nyiti et son fils Unba. Il est resté chez eux dans leur masure de El-Wasta, pendant près de deux ans. Et ces gens, bons, ont pris soin de lui. C’était la même égyptienne qui l’avait averti des horreurs de Carlyle. Et effectivement, cette femme devinait ou savait des choses. Peut-être un don, ou une malédiction...

Reprenant mes esprits, je m’avance vers lui et lui propose de l’aider, de lui fournir des soins. Mais mon altruisme de médecin ne mène à rien. Les yeux dans le vague, le regard éteint, il me tend sa pipe et me propose d’essayer. L’homme n’est plus qu’une épave. Je refuse doucement mais Fay, curieuse, s’en saisit et se met à fumer. Quelques bouffées seulement et notre amie fait une affreuse grimace. C’est mauvais, très mauvais. Mais l’homme semble s’en contenter, et même y trouver du réconfort.

Nos questions suivantes n’amènent à rien. L’homme nous a tout dit, et confession faite, il n’en reste plus rien.

La mort dans l’âme, nous le laissons à son sort. À l’extérieur, nous marchons silencieusement dans les rues sombres du Caire, seulement éclairés par les étoiles. Fay scrute le ciel un instant et nous dit que la prochaine nouvelle lune sera pour la fin du mois, autour du 22 ou 23 avril, pour le premier saint de glace dit-elle, le jour de la Saint-Georges. Il ne nous resterait plus que 20 jours…

Le récit de Loret nous a tous perturbé. Kenneth, restant pragmatique et analysant les futurs combats à venir propose de se procurer de la dynamite ou des gaz lacrymogènes. Étrangement tout le monde approuve. Mais où pourrions-nous trouver ce matériel très spécifique ?

Nos pas nous ramènent à l’hôtel. La nuit est calme. Après une rapide collation, nous montons nous coucher.

Avec Fay, nous prenons le premier tour de garde. Cousine et Kenneth prendront la relève plus tard. Andrew est encore exempté, il lui faut du repos.

Dans notre piaule, je m’installe pendant que tout le monde se couche. Vers le milieu de mon tour, je vais prendre une bouffée d’air à la fenêtre. Alors que je scrute le paysage nocturne en respirant profondément, je me rends compte que les toits sont pleins de chats, du moins je crois distinguer des silhouettes félines un peu partout, qui marchent, courent et… qui semblent converger vers l’hôtel. La cour en contrebas serait-elle un lieu privilégié pour les rencontres amoureuses félines ? Je repense aux jeux du matin de Silas…

Sauf que… quelque chose ne va pas. Les silhouettes sont celles de gros chats… Avec la perspective, ils devraient être minuscules sauf que… non ! Bon sang, je rêve ou bien ce chat a une crinière ? Et celui-là !

Ce ne sont pas des chats… pas du type petit minou inoffensif…

Je prends peur, et je me précipite dans la chambre de Kenneth pour le réveiller. L’homme ne dormait que d’un œil. Il se redresse bien vite et je lui fais un topo rapide. À la fenêtre, Kenneth confirme mes observations : regarde là, certainement une panthère, et ces 2/3 là-bas, des lions ! Bien sûr il y a des chats et d’autres félins plus ou moins gros. Ils sont assis sur les toits des bâtiments face au nôtre, ils nous observent, nous scrutent, attendent… Au moment où l’on fait un geste, ils disparaissent, d’un coup d’un seul.

Parmi les silhouettes qui partent, et cela j’en suis certain, il y en avait un qui se tenait debout, sur deux pattes !

Un frisson me glace…

On échange quelques paroles et Fay se joint à nous. Non, elle n’a rien vu. - sent-elle légèrement l’alcool ? - Cousine se joint à nous, car nous faisons trop de bruit. Il faut dire que l’on s’est servi un petit verre pour se donner du courage… - encore de l’alcool –

L’idée fuse : il faut aller au temple ! Ni une, ni deux, on s’équipe de pied en cap et on part en direction du temple en pleine nuit. Andrew et Dorothy dorment et on décide de laisser Silas, même si cela arrache un grognement à Kenneth.


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Lotin
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Message par Lotin » lun. avr. 22, 2019 4:50 pm

Nous sommes prêts en moins de 15 min. On prend toutes les précautions nécessaires. On file discrètement dans les rues mais bien vite on gagne une escorte de chats. Hélas, il fait nuit, on se perd et le temple est loin.

Finalement au bout de deux longues heures, on parvient dans la petite rue cachée. Le temple est devant nous, il se dresse de sa masse obscure.

En hauteur on aperçoit de gros chats rôder, de très gros chats… Les yeux de tous les félidés sont pointés sur nous. On appelle Baastet ! Nos paroles résonnent dans le vide. Rien ne se passe. On décide de pénétrer dans le temple.

Je ne sais ce qui me passe par la tête, mais je décide de prendre les devants. J’entre. Me glissant dans le sable, je crois apercevoir une silhouette humaine vers le fond du bâtiment. Je glisse et me rends à la première statue. Non, l’angle n’est pas bon, j’en suis certain, ce n’est pas la statue que j’ai aperçue. Autour de moi, l’atmosphère est pesante. J’appelle : « il y a quelqu’un ? ». Aucune réponse, à part une petite claque sur la tête que me met Cousine qui vient d’arriver derrière moi. « Mais qu’est-ce que tu fais, Janisse ? ».

Je ne prends pas garde à sa remarque et part en direction de la seconde statue. Arrivé au pied de l’escalier, je m’arrête et éclaire du mieux que je peux l’ensemble. Des chats, partout. Des gros chats ! Les autres sont derrière moi, le souffle court. On monte jusqu’à la statue. Il n’y a rien. Kenneth pose sa main sur la déesse. Soudain, les chats feulent. Il la retire aussitôt et les cris cessent.

On se regarde tous. Tout le monde a compris. Nous sommes mandatés pour récupérer les parchemins volés par JWVH. C’est évident. Et les gros chats sont une menace suffisante pour que nous acceptions cette mission…

On ne réfléchit pas trop. Même s’il est très tard, on fait demi-tour et on marche en direction de la rue des Mites. On n’a pas trop de plan en tête. On improvisera sur place.

L’échoppe est fermée. Kenneth s’appuie lourdement sur la porte et la force. Dans un bruit feutré de clenche, elle s’ouvre doucement. Bravo !

Les filles décident de rester dehors et de faire le guet. On entre avec l’ancien soldat. Alors qu’on essaie d’être les plus discrets du monde, Kenneth percute un étal et quelque chose tombe à terre faisant du bruit. On voit aussitôt de la lumière sourdre derrière le rideau. Il faut agir très vite.

Kenneth se saisit d’un long drap, d’un rideau ou d’une toile d’un rouleau, je ne sais, pas le temps de voir nettement et de sa longue amplitude, il le tend, prêt à enrouler la personne qui franchira le rideau. De mon côté, je me glisse, telle une ombre, contre le mur de séparation, prêt à me fondre derrière la tenture dès que l’homme sera passé.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le marchand soulève la tenture et entre dans sa boutique pour être immédiatement enveloppé par Kenneth. Je ne prends pas le temps de regarder que déjà je me suis glissé dans le couloir. On entend de légers bruits sourds. Je me précipite silencieusement vers la chambre de JWVH avec l’intention de l’assommer.

Kenneth, telle une gigantesque araignée de nuit, enveloppe le propriétaire dans le drap. L’homme grogne mais finit par s’évanouir. Je pénètre aussi discrètement que possible dans la chambre de JWVH. L’homme dort encore, mais il bouge et grogne un peu. Il est à la limite entre le sommeil et l’éveil. Les bruits le dérangent, mais il n’est pas encore totalement réveillé. Je retiens ma respiration, mon cœur bat fort dans ma poitrine. Je compte jusqu’à dix pour me calmer. Alors que la tension diminue légèrement, je décide de tenter ma chance : je vais fouiller sans assommer l’homme. Sur le seuil de la chambre, un chat vient d’apparaître et semble monter la garde. Me tournant je le regarde et il me rend son regard. Personne ne bouge. Puis je laisse le chat et je fouille partout, tout aussi silencieusement que je peux le faire. Mais qu’avait dit Andrew déjà, lorsqu’il avait surpris JW l’autre jour ? Si seulement je me souvenais… Je fouille frénétiquement partout mais l’obscurité et surtout l’homme qui se retourne dans son lit me rendent nerveux, d’autant que je sens les yeux du chat posé sur mon dos, m’observant… attendant…

Hors d’haleine, de plus en plus stressé, il ne reste plus que le lit à fouiller. Me mettant à genoux, je tends la main dessous… je tâtonne. Au-dessus de moi, l’homme grogne, se tourne, une fois, deux fois… Vite… j’essaie d’explorer autant que possible les dessous de la couche de JW du bout des doigts. Alors que je suis prêt à renoncer je sens une masse de chiffons… Je tire dessus doucement. Les parchemins !

Victoire !

Je suis ragaillardi, bien que mon cœur palpite à toute vitesse dans ma cage thoracique. J’ai les parchemins. Je me redresse tout aussi silencieux qu’une ombre et, tenant les parchemins, je me lance vers la porte.

Toujours assis sur le seuil, le chat, me voyant arriver, se met à hurler et s’enfuit. C’est fait, JW s’éveille. Je me mets alors à courir comme un diable, sans m’arrêter, sur les traces du chat.

Arrivé dans la boutique, je soulève le drap comme un dément, bouscule Kenneth, une table, que sais-je et sors en vitesse dans la rue. Kenneth réagit promptement. Il lâche son cocon et se jette à ma suite. Dans la rue, je passe devant les filles en grande discussion sur un sujet dont j’ignore tout et dont je semble me moquer. Je ne m’arrête pas. Je cours. La grande masse de Kenneth arrive à hauteur des filles qui réagissent alors. Tout le monde se met à courir.

JW finit par sortir de la boutique, l’air hagard alors que nous disparaissons dans la nuit. Peut-être nous aura-t-il vu ou aura-t-il distingué des silhouettes fuyant au loin. Il se lance à notre poursuite.

Je n’en ai pas conscience, je cours droit devant moi et ce malgré la douleur qui commence à poindre et l’air qui me brûle les poumons. J’entends des pas derrière moi, sachant qu’il s’agit des autres, je continue pourtant à filer à travers les ruelles. Au bout d’un moment, je me souviens qu’il nous faut aller au temple, me ressaisissant j’en prends ce que je crois être la direction. Des pas résonnent toujours derrière moi, certainement ceux des filles et de Kenneth. Je ne me retourne pas pour regarder, je file tout droit tant que je le peux encore.

De son côté, Kenneth a parfaitement saisi la course-poursuite qui s’est engagée entre JW et nous. Il ralentit le pas et après un virage se colle contre un mur. Un seul moyen pour retourner tranquillement au temple : assommer JW. Alors que nous sommes déjà loin devant, JW arrive au virage, le prend et reçoit le poing fermé de Kenneth en pleine figure. Le géant n’avait pas prévu un choc aussi violent. JW éclate son visage, de toute sa vitesse, sur le poing d’acier du soldat. Il tombe les quatre fers en l’air, le nez écrasé.

Kenneth contemple sa victime évanouie puis la charge sur son épaule et la ramène à la boutique. De retour dans l’échoppe, il place JW dans son lit, puis fait de même avec le marchand. Ni vu, ni connu. Pendant un instant Kenneth imagine une mise en scène un peu plus… non, le géant décide de ne pas réaliser ce fantasme soudain. Même si un sourire barre un coin de son visage, il dispose méticuleusement les corps puis s’en va en prenant soin de refermer la porte. Dehors il allume une clope puis se dirige tranquillement vers le temple.

De notre côté, au bout d’un moment on s’arrête, totalement hors d’haleine. Notre sang bouillonne et bat violemment dans nos temps. On a le souffle court et il nous faut quelques instants pour revenir à une respiration à peu près normale. Demain, c’est certain, nous aurons des courbatures ! Tout en se calmant, on regarde le paquet que j’ai dérobé à JWVH. Sous les chiffons sales, des parchemins et des pages de textes. C’est la traduction ! Et elle est en hollandais. Je la fourre dans ma besace et on repart. Au bout de la rue, on aperçoit trois hommes qui viennent dans notre direction. Ils sont en djellabas. On prend une petite venelle et on s’y cache. Au bout d’un bref instant, les hommes passent devant la ruelle sans nous voir. On retient tous notre respiration lorsqu’ils passent à notre hauteur. On attend… rien. Dès que la voie est libre, on se remet en route en direction du temple.

On se perd un peu dans le dédale des rues, notre course folle nous ayant fait un peu dévier du chemin. Finalement on arrive à destination au petit matin, aux alentours de 6 h.

Au temple, il y a une agitation folle, des chats partout, de toutes les tailles, des petits, des gros, des très très gros. La présence des énormes félins nous fait peur. La cour en est pleine : des panthères, des guépards, des chats et un couple royal : un énorme lion et sa lionne. Malgré l’agitation, aucun ne s’avance vers nous. Finalement on se décide. On pénètre dans le temple, le couple de lion nous escorte mais rien de plus. Toujours pas de réaction des félins. Dans la première chambre, toujours des chats, en grand nombre. Mais combien diable sont-ils ? Y a-t-il tous les chats du Caire ici présent ? Direction la seconde chambre et la belle statue, toujours suivis par le couple de lion.

Le tiroir est toujours ouvert, rien n’a bougé. Je remets les parchemins dedans, d’une main tremblante et je ferme le tiroir. Clic ! Je sens les crocs du lion se refermer sur ma nuque, je redoute l’instant, le souffle court… rien… que le silence.

On se retourne, autour de nous les chats se redressent… et partent, indifférents à notre présence. Le couple de lions a disparu.

Je m’aperçois que les filles aussi retenaient leur respiration et tous ensemble on soupire. C’est presque l’euphorie. Il ne nous est rien arrivé. Avons-nous fait enfin une bonne action !

Cousine reprend courage et se jette sur un chat pour le caresser. Fay fait de même. Les chats se laissent faire. Moi, légèrement tremblant, je m’assieds sur les marches du piédestal et je regarde sans la voir l’architecture du temple. La tête me tourne.

On reste là, à profiter de l’instant. Des chats partent, viennent, se frottent contre nos jambes. Kenneth arrive et les chats l’évitent ostensiblement puis quittent le temple. Quelques minutes plus tard, il n’y a plus un seul chat dans le temple. Ils ont dû sentir Silas !

Finalement, nous n’avons plus rien à faire dans ce lieu sacré. Nous rentrons à l’hôtel. Sur le chemin, les premiers commerces ouvrent. Nous achetons quelques pâtisseries orientales pour Andrew. Nous arrivons à l’hôtel après 8 h. Dans nos chambres, nous nous effondrons de fatigue.

Acte 7
3 avril 1925

La journée s’annonce belle et chaude. En arrivant à l’hôtel, il faisait déjà 19,5°c note Fay. Alors que l’on rentre dans nos chambres pour tomber comme des masses dans nos lits, l’agent du Bureau déjà debout nous accueille. Visiblement il prend plaisir à la vue des pâtisseries que nous lui avons rapportées. L’état de Dorothy n’a pas trop changé, même si elle semble reprendre des forces. Le repos lui fait du bien.

Pendant qu’il engloutit nos cornes de gazelle, l’agent Patterson nous propose de planifier nos futures expéditions. Il se propose de faire un point logistique en achetant pour nous le matériel nécessaire manquant. Ce que nous acceptons de bon cœur avant de nous effondrer dans nos chambres.

À l’accueil on renseigne Andrew en lui livrant quelques conseils basiques pour des expéditions dans le sud. Surtout il vaut mieux engager des guides car peu d’égyptiens parlent anglais et très peu en dehors des grandes villes, nous serions vite perdus et sans moyen de se faire comprendre. Pour aller à Daschour, qui se trouve à peu près à 80 km au sud, on peut y aller par différents moyens : car, train, bateau ou encore en louant un véhicule. Andrew pense que le mieux sera d’avoir notre propre véhicule. Il va voir les agences de location puis achète de l’équipement pour les expéditions à venir.

L’agent rentre à l’hôtel à midi passé et nous tire de notre sommeil. Après un bref instant de toilette, nous allons déjeuner paisiblement. Le véhicule réservé par l’agent nous attend devant l’hôtel. Après le déjeuner, on prend soin de le remplir de tout l’équipement nécessaire et surtout… de nos armes. Après quelques derniers préparatifs et un brin de toilette supplémentaire, nous prenons la route pour Gizeh peu après 14 h. Notre petit guide, Ahmet, est avec nous, il nous servira d’interprète. Il semble content de partir en balade et surtout du petit bonus que nous lui avons promis pour nous accompagner si loin du Caire.

Après un peu de route, nous arrivons sur le plateau de Gizeh. Un parking a été aménagé et nous y laissons notre véhicule. Pour accéder aux pyramides et au Sphinx, on nous propose les services d’un chamelier. Au choix, il y a des ânes ou des chameaux pour se déplacer dans le désert. Nous prenons des camélidés et nous mettons en route. On passe devant le Sphinx qui est toujours en cours de dessablement puis on contourne les trois grandes pyramides. Celle de Khéops mesure près de 137 m de haut, c’est spectaculaire. Andrew sort son appareil photo et prend quelques clichés. Nous nous dirigeons ensuite vers la pyramide de Mykérinos où eurent lieu les fouilles de Clive et où fut dérobée l’étrange momie de femme. Des trois pyramides, c’est la plus petite, à peine 63 m de haut. Elle est située sur l’extrémité sud du plateau. Malheureusement cet édifice a subi les outrages des siècles, elle a été défigurée par le sultan turc Osman qui chercha à entrer à l’intérieur et qui ordonna le démantèlement de la face nord, zébrant d’une gigantesque cicatrice le parement de la pyramide. À l’entrée, un égyptien adipeux, muni d’un chasse-mouche nous demande un peu de monnaie pour entrer. On comprend qu’il fait office de gardien. Après nous être acquittés du droit d’entrée, il nous désigne sans un mot, juste en tendant son chasse-mouches, un couloir sombre. Nous sortons nos lampes de poche et entrons dans la pyramide, le cœur battant. Comme c’est excitant !

L’adrénaline retombe bien vite, la pyramide est pleine de monde, des touristes partout. Parfois il faut bien se serrer pour déambuler dans les couloirs plus ou moins étroits de l’édifice funéraire. On parcourt les couloirs et les salles, observant les murs sans trop savoir quoi chercher. Passant dans une salle, soudainement, l’agent Patterson a une drôle d’impression. Aurait-il senti comme… un courant d’air en frôlant ce mur ? Effectivement à y regarder de plus près, ce mur paraît mal agencé. Rien n’échappe à l’œil vigilant de l’enquêteur, il repère aussitôt de légères traces d’usures au sol. Andrew en est sûr, un de ces blocs bouge ! L’agent ressort et baratine un long moment le gardien pour privatiser la pyramide. Il nous dira alors qu’il s’est dirigé d’un pas assuré vers le gardien et tout en lui déclamant de dithyrambes éloges sur son beau pays mais que : « fragilisé par ma position de touriste face à cette immensité historique qui nous supplante tous, et trône, triomphante, sur les sables exquis de la splendeur du désert », il s’est efforcé de le convaincre par la séduction verbale. Malgré tout le verbe agile de l’agent, seul un billet glissé de la main à la main réussit à convaincre le gardien trop prosaïque de nous laisser la pyramide. La négociation fut âpre. On lui a proposé 10 £ mais il a refusé tout net avant de brandir trois doigts levés. 30 £ !!! Andrew faillit s’étouffer. L’agent tendit deux doigts au guide. Il fit signe que non avec son chasse-mouches… Il proposa 25 £. Non, hors de question… L’homme resta intraitable. 25 £.

Nous n’eûmes pas d’autre choix que celui de payer… Le gros homme ferma la pyramide et interdit l’accès aux touristes s’y présentant. Nous avions cet immense monument pour nous mais seulement pour 1 h. Il fallait faire vite.

Nous nous rassemblons devant l’endroit repéré par Andrew. Tout le monde se mit à tâtonner, pousser, appuyer en vue d’ouvrir ou de faire basculer l’immense dalle de granite.

Le bloc semble effectivement différent, peut-être le matériau. En regardant brièvement dans le couloir, c’est vrai qu’il détonne. La pierre est légèrement plus sombre à certains endroits, comme des salissures normales d’une poignée de porte. Nous sommes excités à cette idée. Il y a bien un passage derrière. Ces traces de crasse résultent de la patine de son utilisation. On touche, tire, appuie, gratte… on tâtonne sans trouver quoi que ce soit…

Au bout d’un moment on entend des voix provenant des couloirs… Des touristes reviennent. Déjà ! Notre heure s’est écoulée rapidement. C’est l’échec !

Pour se changer les idées, on retourne observer les autres salles. Dans une immense salle, il y a un gigantesque sarcophage de basalte. Si la momie trouvée par Clive était elle aussi enfermée dans une pareille chose, comment les ravisseurs s’y sont pris, et aussi rapidement, pour la faire disparaître ? Sur cette interrogation, on se rend dans la salle secrète mise au jour par Clive. Elle a été découverte en défonçant un faux mur. Quelques cris nous annoncent que la pyramide va fermer.

Cousine ressort et donne 20 £ au gardien pour rester dans la pyramide toute la nuit. L’homme empoche le billet et accepte. Nous retournons dans la salle de la momie volée et on se met à chercher des indices. Pareil, on tourne, on appuie sur toutes les pierres (et il y en a), on pousse… rien, rien, rien.

De dépit, Kenneth et Andrew sortent dans la nuit pour fumer une petite cigarette et se détendre un peu.

Alors qu’il allait allumer sa clope, Kenneth distingue nettement, à l’horizon des silhouettes qui se dirigent vers nous…

La nuit du 3 avril 1925

Dehors, Kenneth vient à peine d’allumer sa cigarette lorsqu’il voit des silhouettes au loin. Un mouvement sous la lumière des étoiles avait attiré son œil exercé aux longues veilles Il les désigne du menton à l’agent Patterson. Andrew range immédiatement la cigarette qu’il s’apprêtait à allumer dans son étui et sort son arme par réflexe. Il pourrait s’agir des militaires qui gardent le site et qui font des rondes dans le plateau. Il s’agit certainement des militaires égyptiens en garde du patrimoine national. Oui, c’est évidemment l’armée égyptienne. Qui d’autre ferait des rondes, la nuit dans le désert autour des pyramides ? L’intuition des deux cris leur crie le contraire.

Pourtant, Kenneth a juste distingué des têtes passer au-dessus des dunes, faiblement éclairées par la lumière de la lune. Malgré la distance, Kenneth pu voir qu’ils étaient enturbannés. Curieux ? Et ils viennent droit dans notre direction. Jetant un coup d’œil sur les environs, Kenneth s’aperçoit qu’autour de la pyramide, il n’y a personne, aucun garde, aucun militaire, rien. Ces détails semblent inquiéter Patterson. Andrew rentre précipitamment dans la pyramide pour nous avertir. Kenneth reste dehors avec Silas, ils se mettent en planque et attendent.

À l’intérieur, affolés par l’agent du Bureau, nous éteignons nos lampes après nous être cachés derrière le grand sarcophage en basalte. C’est d’ailleurs la seule et unique cachette possible, nous ne serons pas très difficiles à trouver… Nous attendons, angoissés.

Dehors, Kenneth attend, prêt à bondir. Arrivées près de la pyramide, les silhouettes ne s’arrêtent pas et continuent leur chemin en direction du désert. L’ancien soldat peut les voir nettement pendant un bref instant. Il s’agit d’hommes, c’est certain, et ils portent des robes, comme celles qu’il a vu porter par les adorateurs chez Gavigan. Damned… !

Prenant une décision rapide, Kenneth décide de les suivre. Il nous laisse un message dans le sable, une grande flèche indiquant la direction prise avec un K écrit au bout de la pointe, à la place du nord traditionnel sur ce type d’icône cartographique.

À l’intérieur nous attendons, le cœur battant. 1 minute, 2 minutes, 3, 5, 8, 10, 12… rien, toujours rien. Aucun bruit, pas de silhouettes, pas de Kenneth. Rien. Que le silence pesant de l’obscurité d’une pyramide. On sort silencieusement. À l’extérieur, rien, personne.

Andrew retourne au dernier endroit où il a vu Kenneth et repère, au sol, une grande flèche avec un K à son extrémité. Le message est clair, Kenneth les a suivis. Suivant la direction indiquée, on se lance à leur poursuite. On a un peu de mal, car nous sommes dans la zone « touristique », il y a de nombreuses traces de pas dans le sable et il est difficile de se repérer. Au bout d’un moment, pile en sortant de cette zone de piétinement, on tombe sur une autre flèche K avec des clopes enfoncées dans le sable. On les ramasse et on continue notre quête.

Kenneth a pisté les hommes, de loin, toujours planqué sur le versant des dunes. Au bout d’un moment de ce jeu de cache-cache qui lui a semblé long, mais qui a duré une vingtaine de minutes, les hommes débouchent dans un espace dégagé où pointent de nombreuses pierres tombales. Kenneth suit la piste de ces individus louches jusque dans la nécropole et les pas mènent devant une pierre puis s’arrêtent. Il regarde autour, rien. Aucune trace des hommes. Ils ont disparu tout simplement disparus, comme évaporés. Kenneth embrasse d’un regard le lieu où il se trouve. Des pierres dressées partout, pauvres, simples, dépouillées. Il s’agit très certainement d’une nécropole d’ouvriers. La stèle devant laquelle il se tient est basique, sans fioriture artistique, en pierre, quelques hiéroglyphes laconiques y sont gravés dessus. Elle est très usée par le temps et par les conditions taphonomiques d’un milieu désertique.

Kenneth fait le tour de la stèle, observe, regarde. Rien, les traces de pas mènent bien ici et nulle part ailleurs. Curieux…

Au bout d’un petit quart d’heure, nous arrivons à la nécropole où nous trouvons Kenneth en train de fumer devant une pierre tombale, l’air perplexe. Silas est à ses pieds, attendant un signe de son maître. L’ancien militaire nous fait un topo rapide. À son tour, Andrew se met à observer et à tourner autour de la stèle. Finalement il ne trouve rien de plus. La stèle est en pierre, elle mesure presque 1,30 m de hauteur. Kenneth entreprend de creuser au pied et il met au jour le socle en pierre. La stèle, n’étant plus retenue par le sable millénaire, bascule. Andrew cherche des pistes tout autour. Il découvre plusieurs pistes qui convergent toutes vers cet endroit, et s’y arrêtent. Et il n’y a aucune trace des hommes que Kenneth a suivi, ni des nombreux autres qui ont laissé les autres traces. C’est un mystère total.

Finalement on aide Kenneth à reboucher et à remettre la stèle en place. On fait le point. Certains veulent rester en planque pour attendre l’éventuel retour des hommes mystérieusement disparus, ou d’un prochain groupe.

Nous sommes dans une lune gibbeuse croissante, la pleine lune sera pour le 9/10. Il est minuit. Que faire ?

Kenneth et Cousine se planquent et attendent la sortie des hommes. Andrew, lui, décide de remonter l’une des autres pistes de pas pendant que Fay et moi retournons à la pyramide.

De retour à la pyramide, avec Fay, nous retournons voir la pierre étrange découverte par Andrew. Mais on n’avance pas plus. Nous retournons à l’extérieur et nous perdons dans la contemplation des étoiles. Ah la voûte céleste ! Je ne sais pas comment elle fait, mais Fay sort une bouteille de champagne de son sac et se met à boire à même la bouteille. Songeur, je me dis qu’avec l’expérience de ces aventures, je pourrais rédiger un essai médical sur l’alcoolisme féminin et la violence lors de notre retour à Boston. Je devrais prendre plus de notes me dis-je. C’est ce qui m’a amené à rédiger tout cela. Je devrais peut-être correspondre et soumettre mes idées au médecin autrichien, un peu controversé qui a étudié les maux de l’esprit. Comment s’appelle-t-il déjà, bon sang !

Soudain… des bruits sourds résonnent et me tirent de ma rêverie. Des coups de feu ! Je dis à Fay de retourner au véhicule et de se tenir prête à partir, le moteur allumé. Je sors mon colt et me lance vers l’endroit d’où viennent les tirs.

Lorsque j’arrive sur les lieux, à bout de souffle, je trouve mes amis entourés de cadavres d’hommes en robe. Kenneth est à genoux, et il semble tenir dans ses longs bras un grand sac étrange…

Oh !
Non…
Silas…

Kenneth est inconsolable. Pourtant il est blessé, je le force à me laisser faire. Je le panse tant bien que mal. Lily est également blessée, elle est mal en point mais pas autant que Kenneth qui a reçu une blessure grave, en plus de voir son chien adoré mourir en plein désert. Au contraire, l’agent Patterson est bien portant. Leurs adversaires, eux, sont bien morts. L’un d’eux semble avoir eu la nuque brisée.

Retournant vers le véhicule, Andrew me raconta ce qui s’était passé et je dois noter que l’agent, outre posséder une excellente mémoire, est un très bon conteur. Kenneth et Cousine se sont planqués derrière une dune et ont attendu. Au bout d’une demi-heure, Andrew est revenu, leur disant que la piste de pas s’enfonçait trop dans le désert pour qu’il continue à la suivre. Tous les trois se sont mis en faction attendant que quelque chose se passe.

Tard dans la nuit, ils ont vu apparaître, près de la stèle une déchirure dans la réalité (?), dans l’espace, un peu comme lorsque la créature est apparue au-dessus du monolithe de Sir Gavigan. Une grande porte noire s’est matérialisée au-dessus de la stèle. Des hommes en sont sortis, de nombreux hommes – une quarantaine environ - en robes tâchées de sang. Puis la « porte a disparu » pendant que les hommes semblaient discuter tranquillement dans la nécropole ouvrière. Plusieurs groupes sont partis dans le désert, empruntant certainement les directions des différentes pistes. Mes amis ont filé le train du groupe de six hommes que Kenneth avait suivi jusqu’ici. Le plan était simple, en capturer un, abattre les autres. Une fois en terrain propice, assez éloignés de la nécropole, Cousine et les autres ont foncé droit sur les cultistes, les armes au poing. Trois des six hommes, les entendant arriver, se sont retournés et ont sorti de grandes lames avant de foncer tête baissée sur le groupe. À 15 mètres des cultistes, Cousine, Andrew et Kenneth ont fait feu ! Lily aurait raté sa première touche, mais pas les hommes. Plusieurs coups de feu ont été échangés, mais un seul d’entre eux à toucher sa cible. Néanmoins les hommes visés sont tombés à terre tandis que les autres ont continué à charger mes amis. L’homme que Kenneth avait blessé, se mit à ramper vers eux et à hurler des choses en arabe. Cela ne fit pas perdre son sang-froid à Kenneth qui en a abattu un second à bout portant. Mais il est remplacé par un autre sbire qui lève son épée et frappe Kenneth. Un autre se jette sur Andrew mais le rate. L’agent lui tire dessus à bout portant. Bang ! Malheureusement la balle ne fait que l’effleurer. Un homme se jette sur Cousine mais Silas s’interpose et le mord jusqu’au sang. L’homme fou de rage lève son arme et tue le chien.

Kenneth hurle !

L’homme blessé par Andrew se met à rire et à parler en arabe. Mes amis reconnaissent un mot : Nyarlatothep. Cousine lui tire dessus sans réfléchir. Bang ! Enfin une touche ! Peu importe, blessé, l’homme est pris de démence, il rit à gorge déployée et fonce sur Kenneth qui est genou à terre. Andrew décide de lui refaire les plombages mais au risque de toucher Kenneth, le rate… Cousine est aussi blessée, tire et rate.

Les adversaires restants attaquent, ils sont déments. L’homme rit, il est visé par un Kenneth chancelant… clic clic… l’arme est enrayée. Non ! L’homme en profite pour abattre son épée sur l’ancien militaire. Kenneth vacille mais ne tombe pas. Andrew lui tire dans la tête mais rate sa cible. L’homme semble doté d’une protection, ou d’une chance, quasi surnaturelle. Cousine le rate aussi. Fou de rage, Kenneth lui balance son arme enrayée et sort son poignard. Il ouvre l’homme comme un vulgaire porc – ralouf ! -. Patterson lui tire dessus. L’homme blessé s’effondre enfin.

Le dernier belligérant attaque Cousine mais la rate. Elle riposte et se débat en vain. Kenneth, mu par la rage et la douleur, se jette sur lui et fait tomber l’arabe. L’homme tente de se redresser mais Kenneth l’écrase de tout son poids. Rien à faire, il est cloué au sol. Mes amis décident de le garder en vie pour l’interroger. Andrew s’approche, il va l’assommer d’un coup de poing. Malheureusement il prend trop d’élan ou encore sous le coup de l’adrénaline, et ne mesurant pas sa force, il lui défonce la tête d’un coup de poing bien placé. Acte manqué, vengeance pour le chien de Kenneth ou réelle maladresse ? L’homme meurt aussitôt, un craquement sinistre de sa nuque brisée.

Tous les cultistes sont morts. Mes amis reprennent leur souffle et on entend Kenneth hoqueter, tenant la dépouille mortelle de Silas dans ses bras. On prend quelques minutes pour les fouiller. Ils portent tous une croix ansée autour du cou.

Nous ne découvrîmes rien de plus sur ces malheureux. Vu leurs constitutions, l’état de leurs mains, c’étaient très certainement des ouvriers ou des paysans. Sur le chemin Kenneth exprima le souhait d’enterrer Silas dans le temple des chats. Nous lui déconseillons vivement de faire cela. Passant près d’une jolie colonne, le géant s’arrêta. « Ici, c’est ici que reposera mon Silas ». Sans un autre mot, il se mit à creuser. Nous l’aidons. Étrangement, nous nous recueillons. Kenneth sort un couteau et grave le nom de son chien sur le vestige archéologique. Tant pis pour la postérité. Tous sauront que Silas repose ici ! Adieu brave chien.

De retour près des pyramides, les hommes décident de suivre la piste des cultistes pour trouver d’où ils venaient. Je suspecte Kenneth d’être ivre de vengeance. Nous remontons les traces loin, vers le Nil et les champs qui le bordent. Puis la piste se perd dès que l’on sort du désert pour suivre la vallée du majestueux fleuve. Toutefois cela nous conforte dans l’idée que l’on avait des cultistes, des simples hommes vivant du travail de la terre. La corruption malfaisante du Pharaon Noir est partout.

Nous revenons au Caire après 6 h du matin, le soleil est levé depuis une bonne heure déjà. On conduit directement nos amis blessés à l’hôpital américain où ils placent immédiatement Kenneth en soins intensifs. Lily quant à elle n’a que des soins légers à faire et du repos à prendre.

On rentre à l’hôtel et renvoie Ahmet chez lui avec une petite prime. Le pauvre enfant, heureusement qu’il n’a rien vu, dormant dans la voiture durant nos exploits de la nuit.

On s’effondre dans nos chambres…

Acte 8
4 avril 1925

On dort jusqu’au milieu de l’après-midi. Lily G. sort de l’hôpital vers 16 h. En attendant son retour, on discute des choses à faire. Notre décision est prise, nous irons au sud. El-Wasta est à 5 heures de route, là-bas il faudra trouver les gens qui ont recueilli Loret. Sur le chemin, Memphis est plus proche, seulement 3 h. On pense aller voir l’équipe de Clive et les interroger, notamment la médium Agatha. Mais pour entrer sur un chantier de fouille, encore faut-il savoir où il se trouve. Je propose d’aller demander à la Société des Historiens. Arrivé là-bas, je suis accueilli par l’homme qui m’avait déjà renseigné au sujet de JWVH : le Comte de Wellis. Je l’interroge sur la fouille Clive de Memphis. Curieusement, personne ne sait grand-chose à son sujet. D’après la presse :

La fouille du Dr Clive à Memphis, depuis plusieurs semaines, a porté ses fruits. Le secret est gardé mais des informations filtrent. Un objet de grande valeur a été découvert dans une salle secrète. Mais la découverte est placée sous une chape de silence.

Le site de Memphis fouillé par Clive serait un immense champ très protégé. On dirait presque une énorme place forte de la Grande Guerre. Ayant très peur de se faire à nouveau voler ses découvertes, Clive a décidé de barricader la fouille. Elle est, de plus, surveillée par de nombreux gardes qu’il emploie. Pour pénétrer sur la fouille, il vaut mieux être recommandé.

De retour à l’hôtel, je rejoins le conseil de guerre réuni au bar. Lily est rentrée il y a peu. Pendant que l’on discute, un émissaire arrive et nous tend un message de Kenneth nous demandant de lui faire passer, par l’intermédiaire du coursier, son nécessaire de nettoyage d’arme. Visiblement notre ami doit s’ennuyer tout seul à l’hôpital et il n’a pas l’air d’avoir envie que son arme s’enraye à nouveau. Effectivement, à l’hôpital Kenneth passera le temps en nettoyant son arme, chaque pièce a été démontée, nettoyée et remontée avec une parfaite précision paranoïaque.

De notre côté, au bar, on discute toujours. Comment se faire recommander pour entrer sur la fouille Clive ? Il est trop tard pour aller au musée, demander un mot de la part d’Ali Kafour. Malgré la nuit qui est tombée sur les coups de 18 h, Andrew décide d’aller voir JWVH pour lui demander une recommandation. Nous ne sommes pas d’accord avec l’idée de l’agent, autant oublier le Hollandais, ou le laisser tranquille après s’être fait molester par Kenneth. De plus JW a été viré par Clive à cause de ses problèmes d’alcoolisme. Il n’est pas certain que nous soyons bien accueillis, ayant pour laissez-passer un mot d’un homme qui a été écarté de l’équipe… Pourtant l’agent insiste et sort prendre un taxi pour l’amener rue des Mites. Le véhicule l’amène aussi près que possible de l’adresse donnée, et Andrew achève son périple à pied. Bien entendu, il est armé comme il se doit. Il se dirige prestement vers la boutique. Arrivé devant, il frappe à la porte. Personne ne répond. Il tourne la poignée, la porte s’ouvre. Il jette un coup d’œil par-dessus son épaule et entre dans la boutique. À l’intérieur, il fait sombre, le silence règne. L’agent sort son arme et entre…

Vers 22h30 l’agent est de retour à l’hôtel. Visiblement il semble en état de choc. Il commande un whisky et s’assoit au salon avec nous. Arrivé à la boutique, il est entré. À l’intérieur, aucun bruit et l’obscurité la plus complète. Toutefois ce n’est pas cela qui fera peur à un agent du Bureau. Se glissant derrière la tenture qui sépare la boutique proprement dite de la partie domestique de la maison, il s’est avancé discrètement jusqu’au premier rideau du couloir. Derrière, pas un son, pas un mouvement. D’un coup sec il a tiré le rideau pour voir une scène horrifique : du sang partout, le propriétaire étendu au sol, entièrement éviscéré, des traces de griffure sur tout le corps. Résistant à l’envie de vomir, Andrew s’est rendu dans la chambre de JWVH. Une horreur. Pareil. Dans la cellule, du sang partout, des traces de pattes ensanglantées de félidés de toutes les tailles couvrent le sol et les murs. Et JW… son corps est ravagé, mutilé, griffé et même dévoré. L’homme était ouvert de la barbe jusqu’au cul.

Bastet s’est vengée de l’homme qui lui a volé ses parchemins…
La scène est insoutenable, même pour Patterson qui est aussitôt rentré à l’hôtel. Nous frissonnons d’horreur au sort qu’ont connu JWVH et le propriétaire de son logement… C’est sur ce récit macabre que nous montons nous coucher. Le sommeil sera difficile à venir pour certains…

5 avril 1925

Le lendemain matin, on se lève tôt et on se prépare pour partir en expédition. Fay reste à l’hôtel pour garder un œil sur Dorothy et pour « veiller à nos intérêts ». On suspecte qu’au retour, la note d’alcool aura passablement augmenté… Au passage on récupère notre petit guide puis on file à l’hôpital pour prendre Kenneth. Il nous attendait déjà devant la porte, une éternelle clope posée sur sa lèvre. Il est à peine 7 h du matin quand nous prenons enfin la route du sud.

On file directement vers El-Wasta. En chemin il ne se passe rien de spécial, le voyage est long et inconfortable, dehors, et dans le véhicule, la chaleur est écrasante. Vers midi, nous arrivons dans la bourgade. On se gare puis on s’attable à la première auberge que l’on trouve. Le centre-ville est très actif, nous imaginions un bouge dépeuplé. Il n’en est rien. L’agglomération est imposante et la recherche de Nyiti et de son fils Unba ne sera pas chose aisée. D’autant que personne ne semble parler anglais, nous devons systématiquement passer par l’intermédiaire de Ahmet. Personne n’arrive à nous renseigner. Nyiti étant un prénom tellement commun que cela revient à chercher une aiguille dans une botte de foin, une Mary dans la campagne anglaise… Il nous faut plus de 6 h pour trouver enfin quelqu’un qui semble connaître Nyiti et Unba. La journée est terminée… On nous guide vers une toute petite cabane, dans un bidonville près du Nil. Le gamin appelle pour nous. La porte s’ouvre rapidement et un homme, très grand, vêtu d’une djellaba, en sort. Son vêtement lui couvre tout le corps qui paraît… incomplet. Après avoir mieux observé, on peut voir qu’il manque à cet homme une épaule et le bras qui va avec. Le gamin nous présente et l’homme écoute patiemment. Il nous invite à entrer chez lui. Il n’y a qu’une seule pièce. Au fond, un vrai lit, à ses pieds, quelques linges servant ostensiblement de couche secondaire. Par terre, des tapis rapiécés, quelques ustensiles, quasiment pas de meubles – d’ailleurs il n’y aurait pas la place pour cela. Dans un lit, une forme bouge, une vieille femme au regard perdu, plongée dans ses pensées. Ahmet nous traduit les paroles de l’homme. Il nous dit que la femme est Nyiti, sa mère. Horreur, l’observant mieux, maintenant que nos yeux se sont habitués à la semi-pénombre, on remarque avec un frisson de dégoût qu’il manque toute la mandibule inférieure à cette pauvre créature. Nous comprenons la provenance de l’étrange chuintement que nous entendons régulièrement. Nos yeux ont du mal à s’en détacher. L’homme continue de parler calmement, il nous invite à nous asseoir par terre et met de l’eau à chauffer. Quand il parle, il est hésitant, lent, certainement débile au sens médical du terme pensè-je. Ce qui lui donne un phrasé pourtant posé et calme. Regardant mieux sa mère, on voit qu’il lui manque aussi les deux mains. C’est terrible !

Lui posant quelques questions sur son infirmité, il répond qu’il s’est fait attaquer dans le désert par un démon. Quant à sa mère, dit-il en faisant un geste pour la désigner, elle a été maudite. Cela s’est passé il y a trois ans, à peu près. Depuis elle n’a plus conscience de rien. La perte de sa mandibule demande des soins constants de la part de son fils. Elle réagit au mot démon, ayant un soubresaut. Soudain, elle tourne son regard brillant vers nous, et désigne de l’un de ses moignons un récipient en osier posé dans un coin de la maison. Elle insiste, pointant cette espèce de panier, chuintant des paroles qui nous sont incompréhensibles. Unba attrape le panier et nous l’amène. Il en sort un objet, un peu lourd, entouré d’un chiffon. Le déballant on voit qu’il s’agit d’une tablette en terre cuite, dont des pointes de couleur rouge présentes ici et là rappellent que l’objet fut certainement intégralement peint. Dessus, il y a deux dessins. L’homme est surpris, il ignorait vraisemblablement l’existence de cette tablette. Il se tourne vers sa mère, mais elle est déjà repartie dans son monde et il y a peu de chance qu’elle en ressorte…

On l’interroge alors. Il nous raconte qu’il a été attaqué, il y a trois ans aussi, près de la Pyramide Rouge par un démon venu du ciel. C’était le soir, en rentrant d’un chantier où il louait ses services. Une créature venue du ciel lui est tombée dessus. Elle lui a arraché l’épaule, et s’est envolée aussitôt, le laissant pour mort. Sa mère l’a trouvé et l’a soigné. Elle, elle a pris feu spontanément, un jour. Il pense que c’est parce qu’elle avait des visions, et qu’elle a été maudite par un sorcier pour cela. La dernière vraie vision qu’elle a eue, c’était pendant la fouille de l’américain. Elle avait dit à son fils que des choses terribles se déroulaient autour des pyramides. Il était alors ouvrier sur le chantier. Elle l’avait imploré de quitter son travail. Pendant la fouille, ils travaillaient sur le secteur de la Pyramide Effondrée et en ont dégagé l’accès. Unba a seulement travaillé au dégagement extérieur, il n’est pas entré dans le monument. On lui demande s’il a déjà vu la croix ansée, il répond par l’affirmative : oui il en avait vu à la Pyramide Inclinée. C’est lui qui a trouvé Loret en plein désert, à plusieurs kilomètres des pyramides, c’était sur son chemin pour aller sur un autre chantier où il travaillait alors. Il a trouvé l’homme errant, comme fou. Par contre, il ne sait rien sur Brady.

Ces gens nous ont donné énormément d’informations et leur sort nous touche beaucoup. Au moment de partir, on le remercie chaleureusement et on lui glisse un billet de 20 £. L’homme ne semble pas comprendre, il nous a offert la tablette, elle n’était pas à vendre. Non, nous insistons, c’est pour lui et sa mère. Il semble lui aussi touché et quoi que gêné, il prend le billet.

À l’extérieur la nuit est tombée, il est autour des 19h30. On cherche un logement décent. Notre guide nous explique que les musulmans se doivent d’accueillir les gens dans n’importe quelle situation. Ils ont le devoir d’hospitalité. Cette religion semble avoir des pratiques très humaines. Aussi, trouvant un endroit correct grâce à Ahmet, nous demandons l’hospitalité à une famille musulmane. Nous sommes bien accueillis par des gens charmants et malgré l’horreur que nous venons de rencontrer, nous passons une excellente soirée.

Le lendemain nous nous mettons en route pour Memphis.


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Lotin
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » lun. avr. 22, 2019 4:54 pm

6 avril 1925

Sur la route, nous passons près du site de Dahchour où se trouvent les Pyramides Rhomboïdale et Rouge (la Pyramide Effondrée étant à Meïdoum). Nous décidons de faire un arrêt sur le site avant de rejoindre Memphis. Il est encore tôt et nous avons le temps. Toutefois la fin du trajet devient de plus en plus compliquée au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans le désert. On s’arrête sur un endroit qui semble servir de parking. Là, il y a une cahute de chameliers. On nous conseille vivement de traverser les lieues qui nous séparent des pyramides à dos de chameaux. Effectivement, le voyage continue à être éprouvant et il nous faut plus de 2 h pour atteindre les pyramides. À l’évidence, nous n’aurions jamais pu y arriver en voiture sans s’ensabler complètement. Midi retentit dans nos estomacs parfaitement réglés lorsque nous sommes en vue de la Pyramide Inclinée qui se trouve la plus au sud du complexe. Effectivement, d’un premier coup d’œil, son architecture apparaît comme étrange, bizarre, déroutante. Il y a de nombreux changements de pentes et d’inclinaison des parois, comme si l’architecte avait changé de projet en cours de construction. Son sommet est complètement décalé. Le site est désert. Arrivant par la face nord de l’édifice, on aperçoit au-devant quatre soldats égyptiens qui montent la garde. Cette pyramide possède la particularité d’avoir deux entrées et l’entrée occidentale a été barricadée par les militaires.

Les gardes nous font signe, on s’arrête et ils discutent avec les chameliers et le guide. L’un d’entre eux nous salue d’un anglais hésitant.

A priori, il y a eu des incidents anormaux dans le secteur des pyramides, il y aurait eu d’étranges mouvements près des monuments et leurs environs, des troubles, et ils ont été sommés de monter la garde. Contre quelques cigarettes et billets, nous obtenons l’autorisation d’entrer. Un soldat nous accompagne à l’intérieur, au cas où nous ferions des dégradations… On entre, faiblement éclairés par nos lampes torches. Le chemin de l’entrée nord descend sur 100 m et s’enfonce à l’intérieur. La pyramide fait près de 200 m de côté, il est difficile d’avoir une idée de la profondeur à laquelle on descend. L’état général est plutôt mauvais, elle n’est pas bien conservée. Le couloir d’accès débouche dans une salle funéraire complètement vidée. On ne voit rien de particulier. Aucun hiéroglyphe évoquant le Pharaon Noir, aucune gravure. Rien. Ayant fait le tour très rapidement, on demande à explorer l’autre entrée. Le garde hésite puis demande un bakchich de 20 £. C’est cher ! Tout le monde essaie de négocier. Finalement on se met d’accord sur 12 £ et deux paquets de clopes.

De retour à l’extérieur, on est devant la porte ouest qui est barricadée. On aide le soldat à basculer la lourde barricade afin de dégager un étroit passage. On entre. Un chemin descend aussi, mais il semble plus pentu que le premier que nous avons emprunté. Au bout d’une distance que je ne saurais évaluer, on arrive dans une pièce vide à l’exception de deux énormes colonnes d’albâtres. La pièce est quasi un carré parfait de 9 à 10 m de côté. Les colonnes, elles, ont un diamètre de 2 à 3 m à vue de nez. Sur les colonnes on peut voir des cartouches et des hiéroglyphes sur celle de gauche. La vision de celle de droite nous provoque une drôle de sensation de déjà-vu. Effectivement, une partie paraît amovible, comme pour le système de la pyramide de Mykérinos. À 3 m de hauteur, on voit nettement une croix ansée inversée. Il n’y a plus aucun doute. Kenneth saute et touche la croix. Le bloc étrange semble s’effacer, et derrière apparaît un escalier en colimaçon qui monte. La construction est improbable, irréaliste. La perspective est faussée, la vue de tout cela est dérangeante. On s’aperçoit alors que le garde nous invective. Qu’avons-nous fait ? Le petit guide est paniqué. C’est une sensation tellement étrange. Personne du groupe n’est choqué, le surnaturel nous devient peu à peu naturel et la réaction des gens « normaux » est tellement… normale. Je ne sais comment dire. Mais je constate que l’on change, et Dieu sais-je, j’ai bien l’impression que ce n’est pas en bien… Je mets de côté mes considérations, et demande au petit guide de sortir et d’aller chercher les autres gardes dehors. Cela semble rassurer le militaire avec nous. Pendant que l’on attend, on regarde l’architecture impossible du pilier escalier. On distingue très nettement maintenant une vingtaine de courtes marches. Bien entendu, personne ne dit mot, mais nous savons tous que nous allons gravir cet escalier…

Un garde déboule dans la salle. Il a l’air inquiet, mais l’autre garde lui parle. Il regarde l’architecture étrange. Peu importe, notre décision est prise on entre dans le pilier. Dans l’ordre, je passe le premier suivi par Andrew, Lily. Kenneth a un peu de mal à se glisser dans un passage aussi étroit. Les deux gardes ferment la marche. Toutes les vingt marches, on arrive à un palier, qui accède à une rampe qui monte, puis de nouveau 20 marches, palier, etc. Perdus dans cette architecture étouffante, on perd très vite la notion de distance et de temps. On monte, monte, monte encore. Au bout d’un long moment, nous avons l’intuition d’avoir très certainement dépassé le sommet de la pyramide, pourtant nous montons toujours, encore et encore. Finalement après la dernière volée de marches apparaît devant nouveau une large arche asymétrique. L’arche est vide de symboles ou de gravures, juste la pierre à nue. Elle ouvre sur une pièce carrée. Sur les murs on distingue des silhouettes sculptées sur des bas-reliefs ou de la statuaire.

Au sol de cette pièce il y a six piliers de 1,50 m de haut. Sur chaque pilier il y a une grosse gemme rouge, de la forme d’un œuf énorme. Les piliers sont disposés en arc-de-cercle, ils encadrent une petite estrade surélevée de trois marches que couronne un énorme trône en obsidienne. Le trône est ouvragé de pierres précieuses, de gravures, mais nous ne reconnaissons pas de hiéroglyphes égyptiens parmi les écritures.

Sur le mur derrière le trône, il y a des glyphes. On reconnaît vaguement de l’égyptien cette fois. Le mur de gauche est décoré de bas-reliefs représentant diverses scènes. Sur l’un d’eux, en couleur, on voit le Pharaon Noir représenté. Il est assis sur le même trône que face à nous, et des gens autour, effrayés ou exaltés, l’acclament à genoux. Son visage est étrange, un peu difforme quoi qu’un peu séduisant, mais il a un air très cruel.

Sur le mur opposé, se trouve une sorte de planisphère représentant le monde tel que nous nous le connaissons mais pas tel que les anciens égyptiens auraient dû le connaître. Trois gemmes précieuses indiquent trois lieux. On reconnaît le Kenya, l’Asie et quelque part en Australie. Encadrant le planisphère, de nombreux symboles sont gravés sur la bordure. Une incision en arc-de-cercle part du Kenya et entaille la moitié du planisphère. Difficile de savoir ce que cela veut dire.

Andrew remarque que sa lampe semble dysfonctionner, elle n’éclaire pas autant qu’elle le devrait. Effectivement, malgré toutes nos lampes torches, l’éclairage reste feutré, comme étouffé. Les gardes eux disposent d’une lampe tempête chacun. La lumière de leur feu dégage une aura orangée assez faible.

Une inspection de l’arrière du trône nous permet de voir un symbole que l’on connaît déjà. Celui de « la tête de cerf », la bête cornue. Étrange… Ce symbole est accompagné d’un autre symbole qui nous est inconnu. On dirait une sorte d’œuf zébré d’un éclair tortueux percé en son extrémité. Cela nous évoque aussi la pince d’un crabe. Difficile à dire.

Le plafond est décoré d’une fresque évoquant la voûte céleste selon les Égyptiens, il y a la déesse Nout dont le corps symbolise le ciel. Il y a aussi Shou (l’air) et Geb (la terre).

Nous ne faisons que regarder, personne ne touche quoi que ce soit. Nous l’interdisons aux gardes, mais nous auront-ils compris ?

Je suis fasciné par les gemmes, ces gros œufs rutilants, posés sur les piliers. En les éclairant, j’ai remarqué que ma lampe aussi avait des problèmes. La gemme semblait absorber le faisceau lumineux avant de briller. Je teste le phénomène plusieurs fois. Chaque fois l’intensité de ma lampe diminue pendant qu’augmente le rayonnement de la gemme. Mais cela ne va pas plus loin, il n’y a aucune autre réaction. L’un des gardes, me voyant, s’approche d’une gemme. Soudain sa flamme est happée. La lampe tempête s’éteint d’un coup. Et la gemme se met à luire et reste illuminée. Le soldat a l’air paniqué, il interpelle son confrère qui inspectait le trône. D’ailleurs l’a-t-il touché ? Surtout ne rien toucher !

L’un d’entre nous fait une remarque à haute voix. « Vous ne trouvez pas que la pièce est trop propre ? ». Jetant un œil circulaire à l’ensemble de l’espace, effectivement, on ne voit aucune trace de saleté ni même de poussière. Tout est impeccable. Ça ne sent même pas le renfermé, quoi que l’atmosphère soit pesante, lourde.

Andrew de son côté, prend en photographie toute la pièce, notamment des détails de la mappemonde et le bas-relief où le Pharaon Noir est représenté et le trône.

À chaque photo, lors du déclenchement du flash, les gemmes se mettent toutes à briller en harmonie. Et à chaque photographie, à chaque flash, les gemmes restent allumées plus longtemps. Une seconde, trois secondes, sept secondes, onze secondes quinze secondes… Voyant cela, Cousine commence un peu à paniquer. Andrew, stop ! La dernière et sixième photo fait briller les gemmes plus de vingt secondes ! Tout le monde retient son souffle. C’est long… puis les gemmes s’éteignent.

D’un coup, et c’est étrange, je prends conscience que j’ai soif, très soif. Je le dis à haute voix et soudain, j’ai faim, très faim. Et tout le monde ressent la même chose, Cousine a les lèvres gercées par le dessèchement. L’un des gardes a l’air en mauvais état. C’est la panique complète. On sort de la pièce et on redescend les escaliers à toute vitesse. Impossible de dire combien de temps se passe. Nous arrivons dans la salle avec les colonnes comme dans un rêve. Aussitôt la dernière personne sortie, la trappe de l’escalier disparaît derrière le bloc qui a repris sa place. Comme dans un rêve…

On ne s’attarde pas, on sort. À l’extérieur, il fait nuit, et c’est une nuit profonde, il est au moins 3 ou 4 heure du matin. On est tous complètement déboussolés.

Du bruit nous provient de la porte nord. Quatre soldats égyptiens arrivent, les armes brandies et nous menacent. On lève tous les mains par réflexe. Les gardes qui étaient avec nous se mettent à parler avec les nouveaux gardes. Kenneth comprend quelques bribes de la conversation. Il s’agit de nouveaux gardes en faction qui sont là jour et nuit après notre disparition.

Notre disparition ?

Kenneth demande dans son arabe débutant quel jour nous sommes.

11 avril 1925

Nous sommes le 11 avril 1925 et il est 3h40 du matin. Nous sommes tous soufflés lorsque Kenneth nous donne la date… Et une pensée s’insinue en nous… la nouvelle lune sera le 23 avril. La date se rapproche. Et surtout, nous avons passé 5 jours dans la colonne ! 5 jours ! D’où la faim qui nous tenaille et les signes évidents de déshydratation.

L’un des gardes ne se sent pas bien, il se met à trembler et tombe à terre. Les autres s’approchent de lui et lui offrent à boire. Il boit comme un damné.

Soudain, le retour à la normalité nous fait comme une claque. Le 11 avril, 5 jours plus tard. Nos affaires ont disparu, notre petit guide aussi et Fay doit s’inquiéter, et Dorothy ? Plus de guide, plus de chameaux, plus d’affaires… Rien.

On demande aux militaires s’ils peuvent nous ramener à notre voiture, garée près de la cahute du chamelier. Ils discutent entre eux. L’un d’eux est désigné pour nous conduire là-bas, mais ils nous demandent 30 £.

Épuisés, nous ne négocions même pas. On monte sur les chameaux et on file dans le désert en direction de notre véhicule. La traversée nous prend 2 à 3 heures. On arrive au parking vers 7 h du matin. On est sur les rotules. On paie le militaire qui s’en va. Avant de repartir on lui demande s’il sait si le chamelier va revenir ce matin. Il nous dit qu’il est là tous les jours, à partir de 8 h.

Après un bref échange, on décide tous d’attendre l’homme et de lui demander nos affaires.

Effectivement, le chamelier arriver sur les coups de 8 h. Il a l’air un peu surpris de nous voir, d’autant que nous affichons une mine horrible : épuisés, sous-alimentés, déshydratés et à bout de nerf… On lui réclame nos affaires. Oui oui, il a tout gardé puis il nous dit : 5 £ par chameau.

Pardon ? Nous comprenons mal. Il nous vend nos propres affaires ? Business nous dit-il… il ne savait pas si on reviendrait, et de toute façon les affaires étaient sur ses chameaux… On l’insulte en bon anglais, et ça défoule. Toutefois… il nous faut payer. Je vois Kenneth lever le bras, un rictus, mais on empêche notre ami de commettre l’irrémédiable. D’autant que des touristes pointent leur nez juste à ce moment… On donne 20 £ et ô miracle, on récupère toutes nos affaires. Toutes !

Tout le monde râle longtemps encore lorsque nous arrivons enfin à Memphis.

L’après-midi débute à peine lorsque nous arrivons au centre-ville de Memphis. C’est une grosse ville très touristique où nous pourrons trouver sans mal des magasins et boutiques, des hôtels et même recruter de nouveaux guides. Andrew va directement dans une boutique de photographe faire développer ses prises de vues et acheter de nouveaux rouleaux de pellicules. Le photographe lui annonce qu’il lui faudra 15 jours pour développer les photos de l’agent du Bureau, ils croulent sous le travail et les délais… Andrew comprend très vite qu’il faut ajouter un « pourboire » s’il veut avoir ses photos rapidement. Combien pour ce soir ? 2 £ de plus que le tarif habituel par photo. L’agent manque de s’étrangler… Quel pays ! Le tarif de base est déjà de 2 £, si on double, pour six photos, le calcul est simple, Andrew doit débourser 24 £. Bon… s’il faut payer… Le photographe prend l’argent et la pellicule et lance un « à ce soir » à Andrew.

Pendant ce temps nous avons choisi un hôtel. Dans la chambre, je vais dans la salle de bains et je m’ausculte. Dans le miroir, je ne vois rien d’anormal. Ma barbe n’a pas poussé en cinq jours, ce qui est totalement impossible. Rien. On ressent tous une fatigue énorme qui nous plombe, tout le monde est las, voire déprimé, mais physiquement nous n’avons absolument rien. C’est absolument incompréhensible.

Lorsque Andrew nous rejoint, nous sortons nous renseigner sur la fouille de Clive. Visiblement elle est facile à trouver. Il s’agit du gros camp fortifié près de la ville. Paraît-il que les membres de l’équipe en sortent peu, qu’ils vivent en vase clôt. Clive est devenu complètement paranoïaque à cause de sa mauvaise expérience avec le vol de la momie. Nous aurons certainement peu de chance de les croiser en ville.

On décide alors de racheter un peu de matériel en vue d’une expédition à la Pyramide Rouge. Quelqu’un soulève même l’idée de faire sauter à la dynamite la Pyramide Rhomboïdale. Malgré la fatigue qui nous harasse, on fait un peu de shopping. Malheureusement, malgré les joies de cette activité très divertissante, notre moral ne remonte pas. On se traîne sans joie dans les boutiques de Memphis.

En fin de journée Andrew retourne au photographe récupérer ses clichés. En l’attendant, on discute tranquillement.

Andrew revient, il est très perturbé. Il nous montre les photos qu’il a prises. Rien d’inquiétant, on voit bien les bas-reliefs, les peintures. Pourtant Andrew semble agité. Quand on lui demande ce qu’il a, il devient blanc. Je ne vous montrerais pas la dernière photographie nous dit-il. Elle est perturbante.

Ses paroles sont inquiétantes. En quoi la photo du trône serait-elle perturbante ? Qu’y voit-on.

Andrew nous répond franchement : ce qu’on y voit… la photo est très étrange… elle nous montre en vénération devant le trône. Et le Pharaon Noir y est assis, nous dominant de toute sa hauteur. Nous sommes au sol, à genou, l’échine courbée…

Nous disant cela, une voix tonitruante retentit et nous ordonne de nous incliner devant notre dieu !

Je me retourne vers mes compagnons. Nous sommes dans la salle du trône au sommet de la pyramide au moment exact où Andrew prend la dernière photographie. Le flash vient d’illuminer la salle. Un homme, gigantesque y est assis et il nous fixe. Il est entièrement noir, mais ce n’est pas sa couleur de peau, non c’est un noir profond, une obscurité qui le couvre. Il ne manque que les étoiles pour qu’il soit un ciel nocturne… Son crâne est légèrement déformé, trop grand, c’est dérangeant mais cela lui procure une forme de beauté quasi irréelle.

La voix retentit de nouveau. Il nous somme à nouveau de nous incliner. Puis il sourit, il a l’air de s’amuser franchement.

Andrew lui demande : « Qui êtes-vous ? »

La voix retentit, semble venir de partout : « Vous osez m’interroger ? Vous savez déjà qui je suis. »

Je demande alors : « Êtes-vous Nephren-Ka ? »

Son regard se tourne vers moi : « Oui, c’est l’un de mes nombreux masques. »

Nyarlatothep !

Cousine recule de quelques pas puis soudain enlève sa veste : les gemmes ! les gemmes ! éteignez les gemmes ! Et elle couvre une gemme de son vêtement. Andrew et Kenneth l’imitent. Le Pharaon Noir sourit. C’est totalement inutile. « Vous êtes ici par ma volonté, parce que JE le veux. Vous êtes ridicules de vous débattre, vous ne pouvez rien faire que je ne veuille. »

Un garde sort son arme et le vise. L’homme s’effondre, pris de convulsion. Le second garde et moi ne bougeons pas. Je suis trop fasciné. Quelque chose dans les traits, ou la voix ou…

Le Pharaon Noir reprend : « Regardez bien où vous êtes, regardez ce que vous avez perdu, l’un de vous est déjà mort, les autres ne tarderont pas. Vous n’avez rien à gagner contre moi, vous êtes insignifiants alors que mes adeptes sont légions. Vous pensez m’empêcher de mener à bien mes plans, avec seulement une poignée de personnes. Je vous écraserai si vous osez vous opposer à MA volonté. »

Et il rit. Son rire est effrayant et tellement beau. Nous sommes captivés. On ne se rend même pas compte que la salle est dans l’obscurité totale en dehors de la lueur émise par les gemmes et le corps noir profond du Pharaon Noir.

Le Pharaon Noir continue à nous rabaisser, nous disant que nous ne sommes que ses objets, des enfants au regard de sa puissance. Jamais nous ne pourrons gagner contre lui. Ses sbires nous arrêteront, au mieux nous ne pourrons que les ralentir, mais déjà ils sont légions, nous ne sommes rien.

Son discours est un peu répétitif, il tente de nous intimider, de nous écraser. Mais face à un géant mystérieux de 3 m de haut, on ne peut qu’être impressionné si ce n’est mort de peur. Pourtant il semble attendre, sans faire de geste, semblant amusés de nous observer. J’ai la désagréable impression d’être une souris piégée par un gros chat noir…

Chassant la boule dans mon ventre, je lui parle alors de Carlyle. Il tourne son regard vers moi. C’est tellement fascinant et dangereux à la fois…

« Carlyle » dit-il ? « Un espoir et une déception ! » Sa main s’ouvre et dans une flamme apparaît un paysage africain. On voit des hommes se matérialiser, Carlyle et ses acolytes ainsi que des ouvriers noirs. « Une déception » répète le Pharaon Noir. Soudain, la vision se brouille, du sol apparaît des créatures qui emportent les noirs, des cieux d’autres créatures qui attaquent les blancs puis… Le Pharaon Noir referme la main et la vision disparaît. Un rictus sauvage déforme son visage trop long.

Je vais alors poser une autre question mais le Pharaon Noir me coupe. « Silence ! Vous m’agacez, pauvres êtres, avec vos questions insipides. » Puis le ton redevient plus doux. « Je vous propose d’exhausser vos vœux les plus intimes. Que voulez-vous ? »

Il se tourne vers Kenneth. De mon côté, je ressens une irrésistible envie de tout dire, tout avouer. Kenneth est en train de parler, j’entends sa voix lointaine. Je crois que j’entends ensuite ma propre voix, celle d’Andrew, de Cousine et du soldat encore debout. Parlons-nous en même temps ? Chacun notre tour ? Difficile à dire, tout est confus, et c’est surtout cette envie extrême de « faire plaisir au Pharaon Noir ».

Nous parlant à tous, ou à chacun individuellement, là encore c’est confus, il nous dit qu’il a le pouvoir d’exhausser le souhait que nous venons d’exprimer. Le Pharaon Noir sourit, il n’est pas notre ennemi, non, il est là pour sauver l’Homme de lui-même. En effet, il ajoute qu’il ne peut pas nous laisser faire, car nous avons besoin de dieux pour nous guider, sinon le pire sera à venir et l’humanité périra sous la puissance des rayons de mille soleils.

Devant lui, du néant des griffes déchirent la réalité, un effet de flou, un peu comme la réverbération de la chaleur sur le sol, entoure la vision d’une ville. Le Caire ! Nous sommes au Caire et nous voyons le plateau de Gizeh. Le Sphinx est enfin désensablé. La voix continue, il nous suffit de faire quelques pas pour voir réaliser nos vœux les plus chers, juste quelques pas et de franchir la vision.

Andrew, peut-être le plus fort moralement d’entre nous, fait un pas, mais en arrière. « Je refuse », dit-il. Cousine et Kenneth le suivent, un pas en arrière. Je ne bouge pas. L’autre garde non plus, même s’il montre des signes d’affolement. Un pas, juste un pas en avant. La tentation…

Le silence est lourd. Le Pharaon Noir ne sourit plus. Il nous menace. À genoux chiens ! Vous avez choisi, vous périrez alors dit-il en se levant du haut de ses 3 mètres. Il irradie d’un gigantesque flash lumineux qui nous oblige à nous jeter à terre. La lumière envahit tout et…

Nous sommes dans notre chambre à l’hôtel de Memphis. Nous sommes tous bouleversés. Avons-nous rêvé ? Nous sommes-nous souvenus d’un événement que nous avons tenté d’oublier pour conserver un peu de raison…

La photographie d’Andrew aurait déclenché un flash-back d’une scène qui a eu lieu dans la pyramide et que nos esprits ont tenté d’effacer de nos mémoires. J’ai l’impression d’entendre encore le rire du Pharaon Noir résonner dans mes oreilles…

Acte 9
Du 7 avril au 11 avril 1925

Pendant nos différentes péripéties, Fay était à l’hôtel. Nous avions convenu avec elle que notre voyage ne durerait que 2 à 3 jours grand maximum. De fait nous aurions dû être de retour le 7 avril. Durant les quelques jours, Fay a veillé sur Dorothy et le bar de l’hôtel, tout en prenant un peu de repos pour réfléchir et écrire quelques nouvelles à son frère. Il est presque vital que nous ayons, chacun à notre tour, un temps de pause bénéfique, manière de souffler un peu. Les événements s’enchaînent rapidement, les horreurs se suivent et, nous le voyons bien, cela ébranle notre moral. C’était donc au tour de Fay de ralentir un peu le rythme. Malheureusement les choses ne sont jamais aussi simples...

Le 7 au soir, ne voyant personne, Fay descend se renseigner au bar où elles retrouvent les habitués de l’hôtel. Là elle dresse l’oreille, à l’affût de la moindre information sur… d’éventuels problèmes survenus à des touristes dans le désert. Au bar, c’est l’ambiance habituelle, quelques Hollandais payent un verre à notre amie et Fay remontera dans sa chambre non sans avoir tenté de glaner quelque information à notre sujet.

Dans la matinée du 8, Fay assise au bar pour prendre son petit déjeuner, aperçoit notre petit guide, Ahmet, revenir à l’hôtel en quête de travail. L’enfant est seul, en attente de nouveaux mécènes. Voyant Fay, il se met à l’interpeller et à baragouiner des mots incohérents à toute vitesse. Fay sent venir les ennuis, elle commande un double whisky puis elle prend le petit à part avec elle pour le calmer et le questionne.

Ahmet semble gêné, troublé de parler de nous. Il lui révèle que nous avons disparu dans une pyramide. Laquelle demande alors Fay ? La bizarre dit-il, celle qui a un côté plus haut que l’autre. Ils sont entrés, il y avait une longue descente puis une grande salle avec deux colonnes. Le grand monsieur a ouvert quelque chose dans la colonne et le garde qui était avec nous n’était pas content. Ils m’ont dit d’aller dehors chercher d’autres gardes et de rester avec les autres à l’extérieur. Un des gardes est descendu puis on a attendu longtemps. Lors de la relève, on est tous descendu dans la grande salle et il n’y avait plus personne !!! C’est impossible madame ! Le plus bizarre c’est qu’il n’y avait qu’une seule sortie et on ne les a pas vu revenir à l’extérieur. C’est impossible ! Plus personne, disparu.

Tout en racontant son récit, le pauvre enfant s’est mis à paniquer. Fay le calme comme elle peut. Elle lui fait boire une bonne gorgée de son double W. L’enfant fait une drôle de tête. « Non madame, je ne peux pas boire de l’alcool ! ». Réalisant son erreur, Fay avale d’un trait son verre et se lève.

Le récit d’Ahmet l’a un peu bouleversé. Mais dans quoi se sont-ils encore fourrés ??? Il n’y a qu’une chose à faire...

Le sang battant dans ses tempes, elle remonte prévenir Dorothy qu’elle va s’absenter elle aussi. Partant à notre recherche, elles conviennent que Fay devrait revenir dans les 3 jours qui viendront. Fay s’engouffre comme une tornade dans sa chambre et se met à préparer deux-trois affaires.
Quand, au bout d’une bonne heure, elle redescend enfin, avec toutes ses affaires, elle retrouve Ahmet dans le hall. Elle lui demande alors, calmement, de tout lui raconter depuis le début. Et lui de tout dire.

« Le premier jour, nous sommes allés à El Wasta, et là nous avons rencontré Nyiti. Mais concernant la vieille dame, il reste vague, comme s’il était… dégoûté (?).
Nyiti n’était pas belle, elle était vieille, et il lui manquait la bouche et les mains, on ne comprenait pas ce qu’elle disait. Et elle bavait tout le temps en faisant des bruits horribles. Cette femme leur a remis un objet, mais il ne sait pas quoi. Pour lui, c’est forcément une sorcière. Et son fils était lent, et il lui manquait un bras, et l’épaule aussi. Ils étaient bizarres, le monsieur était gentil, mais ils sentaient… la mort. Et ils faisaient peur. Le mauvais œil ! Ils ont discuté longtemps, le monsieur a raconté une longue histoire, il y avait un homme dans le désert, un fou, un démon, des pyramides.
Quand ils ont fini de parler, il faisait nuit et vos amis ne savaient pas où aller. Je leur ai expliqué l’hospitalité musulmane et l’homme bizarre -celui qui reste tout le temps dehors- il a voulu dormir dans une belle maison. La dame aux bijoux aussi, une très grande maison. Le docteur, il parlait jamais, il semblait dormir debout. Du coup, ils m’ont envoyé demander l’hospitalité dans plusieurs maisons...
La nuit, on a dormi chez des gens très gentils, à El-Wasta. Après on est parti pour Memphis mais le grand a dit que les pyramides n’étaient pas loin et la dame aux bijoux a voulu y aller, le docteur il voulait pas mais la dame aux bijoux lui a crié dessus et il a eu peur. Alors on est parti visiter les pyramides. Et c’est là qu’ils ont disparu ! Dans la pyramide bizarre. Dans la salle aux deux colonnes, le grand, il en a ouvert une et ils m’ont fait monter. Personne ne les a vus sortir. Personne. C’est impossible madame, on était devant avec les gardes. Ils ont… été mangés par la colonne !!! »

Fay lui demande alors s’il a des grands frères. Oui Madame, j’ai quatre petits frères, deux sœurs et deux grands frères. Fay lui intime l’ordre de ramener ses frères pour qu’ils partent avec elle. Il a l’air interloqué. Mais Madame, ils travaillent, eux ne peuvent pas partir. Impossible. Fay insiste, et met Ahmet mal à l’aise (à moins que ce soit son haleine alcoolisée ?). Ahmet refuse. Fay lui demande alors de venir avec elle, il accepte à la condition, bien sûr, qu’il soit bien payé.

C’est donc le 8 dans la matinée que Fay, accompagnée de Ahmet, est partie à notre recherche. Fay avait loué une voiture. Le véhicule est chargé de toutes les armes qu’elle aura pu trouver. Une fois le chargement terminé, elle prend la route du sud en direction de Memphis.

Elle y arrive aux alentours de 16 h, soit 2h17 min avant la tombée de la nuit calcule-t-elle. Avec les deux heures de jour restant, elle empaquette une lampe torche, deux bouteilles de whisky, des allumettes, des clopes et des torchons puis s’apprête à partir pour les pyramides.

Comprenant ce qu’elle est en train de faire, Ahmet lui déconseille d’y aller la nuit. Le désert grouille de militaires et la situation est quelque peu tendue à cause de notre disparition. Il y aura beaucoup de patrouilles, et elle ne parle pas l’arabe. Fay lui jette un regard torve… L’enfant comprend… il ira avec elle… pas le choix.

Il continue pourtant à essayer de la dissuader. Le bruit court que nous aurions soudoyé les soldats pour nous laisser faire quelque chose. Des militaires corrompus, cela entache la réputation de l’armée égyptienne. L’enfant insiste, non c’est une mauvaise idée, les militaires sont vraiment trop sur les nerfs. Il y aura au moins 12 soldats autour de la pyramide, on n’arrivera pas à les soudoyer… et le voyage sera trop long, faut 2 à 3 heures pour rejoindre les pyramides, il fera nuit, il y aura trop de dangers.

Fay, fatiguée de sa journée de voiture, se laisse rapidement convaincre. Elle demande alors à Ahmet de leur trouver un hôtel, ce qui semble le rassurer.

Le 9 avril, il n’y a toujours aucune nouvelle de notre groupe. Le soleil se lève à 5h30. Avant que les premiers rayons ne filtrent dans sa chambre, Fay s’étire, et va prendre un café accompagné d’une clope. Elle se sert ensuite un petit déjeuner rapide et dès que la lumière du jour apparaît dans l’orient lointain, Fay sort de l’hôtel d’un pas décidé. Ahmet la suit, un peu traînant, les yeux encore lourds de sommeil…

Vers 8h30, Fay arrive près de la cahute du chamelier, malheureusement, elle ne remarque pas notre véhicule garé sur le parking non loin de sa voiture. Elle paie un chameau et part prestement vers les pyramides.

La pyramide bizarre décrite par Ahmet devait être la Rhomboïdale, aussi, elle met le « cap » vers cette dernière. Effectivement, arrivant près de ce monument, on ne peut qu’être frappé par sa dissymétrie. L’angle est déroutant, le sommet est plus court d’un côté que de l’autre et…

Fay remarque qu’il y a en effet une douzaine de soldats qui patrouillent aux abords de la pyramide. Au loin, elle voit une entrée barricadée gardée par 4 soldats en faction. L’entrée principale est aussi gardée par 4 soldats et elle distingue une patrouille de 4 militaires qui fait des rondes autour de la pyramide. 4 et 4 et 4… oui, ils sont bien 12… La police du sable, pense soudain Fay avant de sourire nerveusement. Ahmet, à côté d’elle, lui désigne l’entrée barricadée : c’est là qu’ils ont disparu ! Là.

Elle est vite repérée par la patrouille qui s’approche d’elle. Elle remarque que les soldats sont bien armés. Ils lui bloquent la route et lui demandent la raison de sa présence ici. Puis sans attendre sa réponse, ils lui ordonnent de faire demi-tour et de partir. C’est interdit hurlent-ils.

Fay tente de négocier, rien à faire. Interdit répètent-ils, interdit, interdit, interdit !

Elle insiste, ce sont mes amis qui ont disparu, mes AMIS !!!!

Fay sort son atout majeur : le charme. Soudain, un militaire s’approche près d’elle et lui ordonne violemment de partir. Aucun arrangement n’est possible, surtout pas après la suspicion de corruption… Fay pointe la pyramide du doigt, l’air menaçant et lâche un « je reviendrais » avant de faire faire demi-tour très dignement à son chameau.

Fay décide alors de se rendre à la Pyramide Rouge. Depuis la Rhomboïdale, il faut presque 4 h de chameau pour s’y rendre. Le trajet est éprouvant. La première idée qui vient à l’esprit de Fay, lorsqu’elle voit la Pyramide Rouge, c’est qu’elle n’est pas si rouge que cela. En effet, le couvrement du monument devait être rouge, mais il est reste très peu, et plutôt en hauteur. Elle remarque quelques touristes, des Américains, et beaucoup de soldats. Depuis la disparition des Américains, le gouvernement a renforcé la sécurité des sites. La pyramide est visitable. Fay paie l’entrée. La pyramide est plutôt petite par comparaison aux autres. Il n’y a qu’une seule entrée, comme sur toutes les pyramides à l’exception de la Rhomboïdale. Le plan est simple. Le chemin d’accès descend puis remonte jusqu’à la chambre funéraire qui est vide.

Le tour est assez vite fait. Sortant, Fay décide d’aller à la Pyramide Blanche. Là-bas, le même cas de figure : quelques touristes et beaucoup de soldats. Dans le désert, Fay a croisé quelques patrouilles. La Pyramide Blanche visitée, Fay prend la direction de la Pyramide Noire et rejoue le même scénario. Des soldats, beaucoup, et aucun indice ou passage secret.

Fay commence à désespérer, l’épuisement de la journée s’accroissant d’heure en heure. Fay retourne alors à la Rhomboïdale. Se mettant à une bonne distance de la pyramide, elle se met à observer de loin les soldats et compte les rotations des patrouilles. Elle décide alors de rester sur place cette nuit. Elle s’éloigne un peu, se mettant hors de portée des patrouilles et monte le camp.

La nuit venue, Fay se remet en route vers la pyramide. Alors qu’elle s’approche aussi silencieusement qu’elle le peut, une patrouille l’intercepte. Les gardes sont en alerte, ils s’arment et la chargent. Ahmet hurle, les militaires beuglent. Fay arrête son chameau et lève les mains bien haut.

La peur saisit la femme et l’enfant. Les gardes ralentissent un peu, ils ne chargent plus Fay. Elle tente de discuter à nouveau, les suppliant d’entrer pour trouver ses amis. Les soldats la menacent, mais cèdent à ses pleurs. Vous entrez puis vous dégagez, vous ne revenez plus ! Tel est le deal qu’ils lui imposent. Avant cela, les soldats fouillent Fay… un peu trop longtemps. Fay comprend de suite, connaissant les hommes, dans sa déveine, elle saisit sa chance et se cambre légèrement, puis ferme les yeux…

Les soldats amènent Fay devant la pyramide, tout le monde est à pied. Fay est au centre du groupe. Les soldats sont autant excités que menaçant. Fay force un peu sur son charme et semble avoir amadoué les militaires. Elle entre dans la pyramide, mais par la face nord. « Non, non, l’autre côté, mes amis sont passés par l’autre entrée » dit-elle en montrant du doigt le côté ouest. Elle demande à passer par l’autre entrée. Les soldats refusent. C’est cette entrée ou rien.
La visite de la pyramide est assez courte. Fay arrive dans une salle vide puis ressort. À l’extérieur, elle essaie de convaincre les soldats de lui ouvrir la barricade. Malheureusement, ils la chassent loin du site.

Sans plus aucun espoir, Fay reprend la route de Memphis qu’elle regagne au petit matin. Nous sommes alors le 10 avril et Fay, après avoir pris une douche durant plus d’une heure, se repose alors jusqu’au milieu de matinée, vers 10h30.

Perclue de fatigue, et très inquiète, Fay se force à se lever. Elle s’arrange un peu et décide d’aller au Bureau du Protectorat Britannique. Arrivée à l’office, elle se présente comme une amie des Américains disparus. L’agent prend Fay très au sérieux et l’amène dans son bureau. Il lui fait remplir des déclarations de disparition. Elle reste au moins 4 h dans son bureau. Vers 14 h, l’officier l’invite à déjeuner. Durant le repas, l’officier Johnson dit à Fay qu’ils vont enquêter dès le lendemain. Il ira à la Pyramide Rhomboïdale avec un petit détachement, 4 personnes au maximum. Fay est interloquée. 4 ? Seulement 4 ?! C’est bien peu. Allez-y bien armés. Et elle tente de négocier une place parmi eux. L’officier ne résiste pas aux charmes de l’américaine. Il cède rapidement. La raccompagnant à son hôtel, l’officier Johnson lui conseille de se reposer car demain, ils partiront tôt.

Fay toujours inquiète pour nous, regagne sa chambre puis va faire une sieste.

Le lendemain, le 11 avril, au petit matin, une voiture avec des soldats arrive à l’hôtel de Fay. L’officier Johnson vient chercher Fay devant sa porte. Le groupe arrive vers 9h30 à la Rhomboïdale. Après un tour d’inspection de la porte nord, ils se rendent à la porte ouest. À 11 h précises, ils entrent dans la pyramide côté ouest.

Fay arrive enfin dans la salle aux deux colonnes. Ahmet désigne l’un des piliers et dit qu’il s’est ouvert quand le « grand » a touché quelque chose. Fay scrute de son regard l’énorme pilier. Elle ne voit rien. Johnson interroge Ahmet en arabe mais semble perplexe. Il avoue à Fay qu’il ne comprend pas le récit de l’enfant. Ahmet, lui, panique de plus en plus. Le grand, le grand, il a touché la colonne et elle s’est ouverte. Dedans il y avait un escalier ! Fay cherche un indice, regarde, mais ne voit rien. Rien ne l’interpelle ni n’accroche son regard perçant. Vers midi trente, un soldat égyptien arrivant dans la salle en courant. Johnson se tourne vers Fay, visiblement il y a des nouvelles. Il invite Fay à sortir. Elle dit à Ahmet de suivre les soldats, elle voudrait rester seule quelques minutes dans la salle. Johnson hoche la tête et sort. Une fois seule, Fay touche, gratte, lèche, frotte la colonne. Rien ne se passe. Elle crie nos noms qui résonnent dans la salle. Seul le silence lui répond. Notre amie semble désespérée. Elle sort.

Tout le monde est réuni au campement des soldats. Ils écoutent la radio. Fay les rejoint, il est à peine 14 h. Il fait beau et chaud. À la radio, les autorités de Memphis viennent de signaler que les 4 Américains seraient de retour, dans un hôtel à Memphis. Les touristes se sont enregistrés sous leurs noms à l’hôtel avec leurs cartes d’identités. Johnson règle l’affaire, ils n’ont plus rien à faire ici. Ils quittent le site vers 15 h.

C’est sur les coups des 18 h que Fay arrive enfin à l’hôtel. À l’accueil on la renseigne sur la chambre que nous avons prise et s’y précipite, suivie de près par Johnson et les militaires anglais.

11 avril 1925

Dans notre chambre, nous venons d’avoir la vision du Pharaon Noir, ou plutôt nous nous sommes souvenus de la scène survenue dans la salle du trône. Je suis pris d’une petite crise de panique, j’ai soudainement chaud, et j’ai du mal à respirer. Si j’avais eu toute ma tête j’aurais reconnu la crise, là, impossible de se calmer. Je crie. Mon comportement semble inquiéter les autres qui ont aussi mauvaise mine que moi. Je me précipite à la fenêtre pour respirer de l’air frais…

En pleine crise de panique, on entend toquer à la porte et celle-ci s’ouvre à la volée révélant une Fay essoufflée. Devant elle, elle voit Nick à la fenêtre, l’air hagard, et Patterson en train de faire des gestes bizarres. Ni une ni deux, l’agent attrape le médecin et ils s’enferment dans la salle d’eau. Fay réagit rapidement, elle bloque l’accès à la chambre aux militaires qui tentent d’entrer afin de nous donner quelques secondes pour nous arranger.

Dans la salle d’eau, j’hyperventile, j’étouffe. Andrew tente de me calmer et m’asperge d’eau pour me rafraîchir. Je sens déjà que la nuit va être difficile (j’ai gagné 7 h de malus panique…). Dans la salle principale, Cousine essaie de se donner une contenance et Fay temporise avec les soldats. Johnson ordonne aux soldats de rester dans le couloir. Écartant Fay délicatement, il entre dans la chambre. À l’intérieur, il s’efface et laisse Fay agir.

Fay s’adresse à Lily et lui demande comment elle va. L’esprit de Cousine tourne à 100 km/h. Lily dit que « nous sommes fatigués, car nous nous sommes perdus dans le désert et que nous avons eu très peur. D’ailleurs ce pauvre Cousin Nick a fait une insolation. Il est dans la salle d’eau et se rafraîchit un peu ». Fay joue le jeu, mais Johnson semble moyennement convaincu. Fay demande alors au britannique si nous pouvons prendre du repos avant d’aller voir les autorités. L’homme est un gentleman, il accepte, mais avant cela il veut s’assurer de nos identités et demande à voir nos papiers d’identité. Lily et Kenneth présentent les leurs et Fay fouillent nos affaires à la recherche de celles de Patterson et la mienne. Dans le sac de Patterson, elle voit, entouré d’un chiffon, un objet qui a l’air lourd. Le militaire observe attentivement toutes les cartes puis déclare que c’est lui qui viendra nous voir demain matin afin de remplir ensemble la paperasse. Fay raccompagne alors les soldats à l’extérieur de l’hôtel, monte Ahmet dans sa chambre afin qu’il se repose puis vient nous rejoindre.

Fay nous rapporte alors sa recherche, comment elle a visité toutes les pyramides du site et comment nous nous sommes certainement manqués de peu ce matin. Lily lui raconte brièvement ce qui nous est arrivé, depuis El-Wasta et la cabane de Nyiti jusqu’à notre disparition. Lui montrant la tablette d’argile, Fay reconnaît ce qui est certainement le reste d’un couvrement de la Pyramide Rouge. Le récit de la Pyramide Rhomboïdale l’intrigue particulièrement. Kenneth a appuyé sur une croix ansée et un bloc a disparu, faisant apparaître un escalier. Nous avons alors gravi pendant longtemps -bien que nous ne puissions pas dire combien de temps- toutes les marches pour arriver dans une grande salle où il y avait six colonnettes avec de grosses gemmes dessus, un immense trône d’obsidienne orné de pierres précieuses, des cartes et peintures sur les murs.

Le rappel de cette pièce entraîne un petit débat sur les choses à faire. Cousine voudrait faire sauter la colonne pour bloquer définitivement l’accès à la chambre du Pharaon Noir. Andrew est tenté par l’action à faire. De mon côté, je m’y oppose. À mon sens, il ne faut rien toucher. La colonne, la salle, les colonnettes, l’ensemble correspond à la prison du Pharaon Noir. Il ne peut en sortir. Andrew serait d’avis de sortir ou briser l’une des gemmes. Encore une fois, je m’oppose à l’idée. Lily rétorque que n’importe qui, pourvu qu’il soit guidé par le Pharaon Noir, peut arriver jusqu’à lui et l’invoquer. En soi, c’est vrai. Et pour cela il suffit d’éclairer les gemmes. Je suis d’accord avec cette idée. Mais je pense que justement, ces pierres sont là pour quelque chose et tant qu’elles sont là, l’entité maléfique ne peut en sortir. Pour moi, c’est sa prison. Cousine n’est pas d’accord.

Le débat s’éternise un peu, chacun avec ses arguments. Pourtant nous sommes tous d’accords sur le danger que cela représente.

Épuisés, l’un de nous suggère qu’il est temps de prendre du repos. Je me calme un peu, mais je sens que ça me travaille. J’ai du mal à me reposer et je ne m’endors pas avant 4h30 du matin. Je tente de m’automédicamenter, mais je suis maladroit, confus. Le calmant que je me suis administré met plus de 20 min avant de faire effet. Toutefois, je ne crache pas sur un peu de sommeil… d’ailleurs je dors jusqu’à midi.

12 avril 1925

Kenneth est le premier d’entre nous à se lever. Andrew le suit de peu pile au moment où Johnson revient pour nous faire remplir notre déclaration.

Cousine a monté un scénario que nous reprenons tous ensemble. Nous nous sommes égarés dans le désert et avons eu des insolations plus ou moins fortes. D’ailleurs Fay souligne que nous sommes tous très bronzés, et levant un sourcil, nous demande si nous sommes vraiment restés enfermés dans une pyramide plus de 5 jours…

C’est curieux car personne n’avait remarqué ce bronzage marqué. Je n’avais rien vu lorsque je me suis ausculté quand nous sommes arrivés dans la chambre, plutôt focalisé sur des marqueurs éventuels du temps passé dans la pyramide, comme la pousse de la barbe ou d’autres indices. Curieux…

Johnson nous écoute attentivement et note dans son rapport nos témoignages. Il nous annonce qu’il devra en rendre compte aux autorités britanniques.

L’homme s’apprête à partir quand Fay, au culot, lui demande s’il peut nous recommander afin de pouvoir entrer dans la zone de fouille de Clive, afin de faire un peu de « tourisme ». Elle tente de jouer un peu de son charme mais l’homme paraît plus gêné qu’autre chose. Non, il ne peut rien pour nous, cela ne relève pas de l’autorité militaire et il n’a aucune relation avec l’expédition. Leur devoir est surtout de veiller à ce qu’aucun objet archéologique, appartenant au patrimoine égyptien, ne sorte du pays. Cousine prend la balle au vol et demande s’il connaît quelqu’un qui pourrait intercéder en notre faveur. Hélas, il ne le peut et nous conseille de nous y présenter par nous-mêmes.

Lorsqu’il part enfin, il est 12h30. Il semble être satisfait de notre déposition. Nous allons tous manger un bon gueuleton pour nous requinquer et nous ne sortons de table qu’après les 14 h passées.

On demande alors quel est le chemin pour la fouille Clive. Sur place nous comprenons pourquoi les descriptions parlent d’un camp militaire, car l’accès à la fouille est fortement surveillé. Le camp est très vaste et nous voyons des patrouilles à l’intérieur et des gardes dans un planton à l’extérieur.

Effectivement, l’entrée est composée d’une petite casemate adossée à un portail. Il y a deux gardes. On s’approche et demande ce qui est fouillé là-bas. Il semble que ce soit une nécropole ou un ancien temple. Les gardes restent vagues. Par rapport à la manchette de journal que nous avions lue, je me demande alors si le journaliste n’avait pas un peu exagéré sa description pour faire du sensationnel. De loin, comme cela, il est difficile de savoir si ce sont des militaires ou des soldats privés. Au loin, on peut voir de nombreux ouvriers travailler laborieusement.

Pendant que nous discutons, mon regard se pose sur un chat noir qui nous observe. Son attitude est étrange, il semble écouter notre conversation. Je sais que les chats ont ce genre de posture mais notre récente aventure avec des félidés est encore présente dans mon souvenir. Je m’inquiète un peu. Je désigne le chat à mes amis. Andrew observe le chat puis jette un œil sur les environs. Il y a une douzaine de chats tout autour de nous. Rien que de banal. Ils décident de ne pas s’en occuper mais la présence de ce chat en particulier me met mal à l’aise.

Les gardes à l’entrée parlent un mauvais anglais, on demande à Ahmet de traduire pour nous. On demande alors de rencontrer Martin Winfield de la part d’amis de JWVH. L’un des gardes entre alors dans le camp puis revient peu après avec un occidental. Il se présente comme étant Winfield. On se recommande de JWVH que nous avions rencontré au Caire. L’homme nous dit alors de lui passer le bonjour de sa part et de celle de toute l’équipe.

Nous lui posons alors quelques questions sur la fouille, mais il nous répond que des banalités. Et il nous refuse l’accès. Pendant que le groupe discute entre eux, je demande alors à Winfield s’il est possible de rencontrer Miss Broadmoor. Winfield répond qu’elle est indisposée par la chaleur. Je lui demande alors quel rôle elle joue dans la fouille. Il s’agit d’une mécène fort généreuse qui a souhaité être présente, pour l’exotisme. J’insiste un peu, en lui disant que je ne voudrais qu’un entretien purement amical, JW nous a dit qu’elle était potentiellement medium et que cela nous intéresse. Winfield dénigre que ce sont des choses de « bonne femme ». La discussion tourne court. Il nous salue et nous conseille de visiter Gizeh puis il s’en va. Passant près des gardes, il fait quelques gestes en nous désignant.

L’accès à la fouille semble s’être refermé pour nous… Que faire ?

Dans la rue, en nous éloignant un peu de la zone de fouille, nous discutons de notre prochain plan à mettre en œuvre. Cousine veut débaucher un des ouvriers pour lui poser des questions sur les travaux qui sont faits par Clive et son équipe, quelles sont leurs recherches et leurs motivations. Je propose en plus d’utiliser l’ouvrier pour faire passer discrètement un mot à Miss Broadmoor.

Nous attendons l’heure de la fin du travail. Un groupe d’ouvriers arrive à la porte, les gens discutent, fument une cigarette puis se dispersent en groupe ou individuellement. Nous suivons discrètement l’un des ouvriers solitaires qui rentre certainement chez lui avant de l’aborder. L’homme nous regarde sans mot dire. Cousine lui glisse un petit billet. Nous voulons seulement poser des questions sur la fouille. L’ouvrier nous décrit la zone en cours d’investigation. Il s’agit d’un temple ceinturé par une nécropole. À l’heure actuelle, ils n’ont pas d’indices sur la divinité à qui est dédié ce temple, toutefois il a l’air assez ancien, vraisemblablement il daterait de la Ière dynastie. Il y a du mobilier funéraire en abondance. D’après les encadrants, il pourrait s’agir d’un temple où officiaient les prêtres qui momifiaient les cadavres. Ces informations sont très intéressantes. Nous l’interrogeons alors sur les occidentaux qui encadrent la fouille. Bien sûr, elle est dirigée par le professeur Clive. Martin Winfield lui sert de bras droit, c’est son assistant le plus proche. À eux deux, ils dirigent la fouille. M. Sprech est le responsable du mobilier archéologique. Toute découverte lui est soumis et il dirige un secteur de la fouille. James Gardner participe à la fouille, conseille, oriente mais ne dirige pas. Il s’occupe aussi de la logistique, sous le contrôle de Winfield. Quant à Miss Broadmoor, elle ne travaille pas, elle profite seulement de l’expérience. Quand il évoque Miss Broadmoor, on lui demande s’il pourrait nous rendre service en remettant discrètement un billet à la dame. On comprend vite que pour 10 £, l’homme peut le faire. Sur le billet, nous avons noté que nous étions des « amateurs éclairés » et que nous souhaiterions discuter et échanger avec elle au sujet de ses capacités de medium, d’échanger au sujet d’expériences que nous avons eues. Nous lui donnons rdv dans un salon de thé égyptien de Memphis le lendemain à 10 h. Et on signe du nom de Vernon Sullivan. L’homme empoche le billet et nous nous quittons.

Nous terminons la journée du 12 tranquillement. Nous allons manger en ville, la fouille étant assez isolée et éloignée du centre. De retour à l’hôtel nous allons au bar pour essayer de « sociabiliser ». Notre préoccupation du moment, c’est l’histoire des Américains perdus dans le désert. Nous guettons la moindre rumeur à ce sujet. Par ailleurs nous remarquons qu’il n’y a aucune information qui fuite sur la fouille de Clive.

Andrew sort fumer dans la cour de l’hôtel. Il y a bien quelques chats mais l’agent ne remarque rien qui ne sorte de l’ordinaire. De retour à l’intérieur, un petit plan de bataille est mis au point. Certains souhaitent retourner de nuit sur le site. Personnellement, j’en ai ma claque, je me sens encore un peu déstabilisé et surtout très éprouvé. Non, je reste à l’hôtel avec le petit Ahmet. De leur côté Andrew, Fay et Lily eux, veulent y retourner. Quant à Kenneth… il pleure encore son Silas. Je quitte alors mes amis pour monter prendre du repos.

Cousine and co retournent en voiture vers le site de Clive. Ils se garent non loin et pour plus de discrétion, terminent la route à pied. Arrivés à proximité, ils s’aperçoivent qu’il y a de très nombreux gardes en faction. La zone de fouille n’est pas éclairée, mais ils peuvent voir les lumières des lampes tamisées qui proviennent, au loin, du campement, de la base de vie placée in situ. Ils voient aussi de nombreuses barricades appuyées sur de vieux remparts, des grillages. Des tentes servent aussi de barrière et au loin, les lueurs de lampes torches, comme des feux follets, virevoltent au-dessus de la fouille : les lampes des rondes… Il semble quasiment impossible de pénétrer dans le camp sans se faire repérer. Le tour fait, le groupe décide alors de rentrer à l’hôtel pour s’octroyer quelques heures de sommeil…

Acte 10
13 avril 1925

Debout de bonne heure, nous prenons tranquillement notre petit déjeuner. C’est étrange avec toute l’agitation des derniers temps comme parfois, un simple petit déjeuner peut servir de catalyseur pour retrouver un peu de paix intérieure. On attend l’heure du rendez-vous. Chacun se prépare puis vers 9 h, nous partons pour le salon de thé. Il s’agit de réfléchir à ce qui va suivre. Je suis choisi avec Fay pour nous entretenir avec la dame anglaise. Andew sera posté à une table proche et Cousine sera au bar en train de siroter… un thé ?

Une fois en place, nous attendons. Nous discutons rapidement avec Fay sur les mots à dire, surtout ne pas faire d’impairs.

Vers 10 h arrivent deux personnes, un homme et une femme. La femme porte un grand chapeau à bord large et semble âgée d’une soixantaine d’années. L’homme porte un costume et à l’air très sérieux. En entrant, l’homme lui ouvre la porte et s’efface pour la laisser passer. Galanterie anglaise. Le couple nous repère, nous nous levons pour les accueillir faisons les présentations. Nous nous excusons de l’invitation un peu cavalière, mais il est difficile d’accéder aux fouilles. Ils se présentent à leur tour, Miss Broadmoor et M. Gardner. La présence de l’homme est évidente, il est là pour s’assurer qu’il n’arrive rien à la dame âgée, qui paraît un peu distraite et « ailleurs ». Ils ont prétexté une affaire de logistique pour être venu, Miss Broadmoor lui a parlé de cet étrange rendez-vous, il a donc tenu à l’accompagner. Nous nous installons à table et passons commande de thé. Fay, pour commencer la conversation évoque JWVH, disant que nous venons de sa part. La dame lève un sourcil, l’homme demande : ah bon ? Comment va-t-il ? Fay répond qu’il fouille un petit temple et qu’il va bien. Sa réponse était un peu trop hâtive, comme pour écarter un sujet délicat. Et elle voit de suite qu’Agatha Broadmoor tique un peu sur la façon dont elle a répondu. Fay réagit à l’instinct. Elle évoque immédiatement les problèmes d’alcool de JWVH et détourne le sujet. Reprenant la parole, je reviens vers le sujet. Je regarde Miss Broadmoor et lui dit que nous sommes intéressés par ses talents de médium. Effectivement nous sommes très sensibles à ce genre de choses, c’est d’ailleurs la mode des spirites aux États-Unis. On lance la piste des rêves particuliers, et on tente de l’appâter avec le thème des chats. Le choix paraît curieux avec du recul, mais sur le moment cela a semblé être une bonne idée. Au bout d’un petit moment d’échange de banalités, on lui pose la question sur ses liens avec Nitocris. La première question qui nous vient à l’esprit, c’est l’identification. Comment savaient-ils que c’était Nitocris, comme s’ils savaient déjà où la chercher. La dame nous rapporte que, peu avant le départ pour le Caire, Henry l’avait convoquée pour lui montrer des documents attestant la présence de Nitocris dans la Pyramide de Mykérinos. Il s’agissait de papyrus et de traductions, mais aussi d’un ouvrage du VIIe siècle, Al Azif (je n’ai pas bien saisi le nom sur le moment) localisant la sépulture de la reine dans cette pyramide. Avant même le départ, toute l’équipe était surexcitée. M. Gavigan, cet ange, était ravi de cette expédition.

Au moment de la découverte, avant même de voir le sarcophage, Miss Broadmoor a ressenti qu’il s’agissait bien de Nitocris. C’est difficile à expliquer puisqu’il ne s’agit que de sensations, mais elle en était certaine. Puis elle a ressenti comme un malaise, une drôle d’impression. La reine semblait gênée, perturbée par quelque chose. Elle était en peine. Miss Broadmoor a ressenti ce trouble dans l’esprit de la reine et s’est mise en tête de la libérer, de lui rendre la paix de l’âme afin qu’elle puisse quitter librement ce monde. En clair, l’anglaise s’est mise en tête d’exorciser Nitocris. Cette action lui permettrait, elle en est sûre, d’atteindre enfin son repos millénaire qu’elle mérite tant. Quand elle parle de Nitocris, on sent une réelle passion dans sa voix et aussi une digne déférence très anglaise, elle mentionne toujours Nitocris en faisant précéder son nom de son titre royal.

Nous nous tournons vers M. Gardner, et l’interrogeons sur ses motivations. Très féru des réseaux souterrains, il aurait vu, lui aussi, lors de la préparation de l’expédition, des documents anciens mentionnant voire prouvant l’existence des réseaux souterrains sous le plateau de Gizeh. Il est formel, il existe un passage secret ou des tunnels, ouvrant sur une rampe depuis la chambre funéraire secrète. C’est comme cela que la momie a été volée. Je ne sais comment ni même qui, mais quelqu’un a évoqué une créature antique insondable, une entité surnaturelle qui a enlevé et la momie et le sarcophage et les gardes… (cela m’a sorti un peu de ma rêverie dans laquelle j’étais plongé, toujours hanté par l’image du Pharaon Noir, si effrayant, si attirant, si… de loin j’entends presque les pensées de Cousine « tu rêvasses encore Janisse ! » sentant presque une claque imaginaire sur l’arrière du crâne). Du coup, un peu à côté de la conversation, je parle du Sphinx (mais pourquoi ?). Gardner réagit. Le Sphinx, ah le Sphinx ! Certainement le 1er roi de l’Égypte qui s’est fait représenter sur cette sculpture monumentale ! Savez-vous, et j’en suis convaincu, que toute une ville se cache dessous, il y a tout un réseau de galeries et même des gens qui y vivent, juste en dessous, et le sphinx en est le gardien ! Pendant quelques secondes, je repense à mes amis de la Société Archéologique et du peu que j’ai entendu sur les fouilles de Reisner, il faudra que l’on aille y jeter un œil. Puis Gardner parle de la fouille de Memphis. Ici on fouille un temple, dont le plan est assez bien lisible. L’abondance du mobilier funéraire, surtout des outils leur permet d’identifier que c’était le lieu où se réunissaient et travaillaient « les croque-morts de l’Antiquité ». Ils ont mis au jour tout un lot d’outils servant à traiter les morts, notamment une paire de pinces pour être le cerveau par le nez. Il semble fasciné.

Fay revient sur le sujet de Nitocris. Elle voudrait en savoir plus sur les « problèmes » de la reine. Oh ce n’était qu’une simple sensation. Évoquant l’idée que nous aimerions bien assister à une séance, elle nous dit que c’est compliqué, qu’il faut qu’elle tombe en transe et que cela ne se commande pas. Il faut attendre le bon moment. Mais lorsqu’elle sentira venir ces choses, elle nous invitera volontiers. Nous lui donnons notre adresse à l’hôtel du Caire où elle pourra nous adresser un petit mot. Elle nous parle un peu des séances qu’elle pratiquait avec ses amies anglaises, de ses expériences avec une planche wija. À ce moment, Fay a compris que la gentille dame était un peu illuminée, exaltée, ne vivant pas vraiment dans notre réalité. Gardner lui, n’y croit pas du tout, et sans être impoli, il repousse toute association que l’on pourrait faire entre lui et ces croyances de « bonnes femmes ». Lui, il est archéologue, matérialiste et son credo, c’est la ville souterraine sous Gizeh. La dame était d’ailleurs en train de parler des forces de l’esprit, lorsque je leur parlais du vol de la momie. Ils semblèrent gênés. Pour « dédouaner » l’expédition Clive, je parle de sectes, de fous adorateurs qui auraient entendu dire qu’il s’agissait de Nitocris et voler ainsi sa momie. Elle réagit, ses yeux brillent. Oui, en Égypte, il y a toute sorte de sectes.



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Lotin
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » lun. avr. 22, 2019 4:56 pm

Pendant la discussion, Cousine au bar, est restée stoïque, écoutant chaque parole. De son côté Andrew a sorti les photographies de la chambre du Pharaon Noir et au fur et à mesure de sa consultation a perdu patience et a semblé s’agacer tout seul.

Finalement, la conversation prend fin lorsque Gardner s’excuse, prétextant qu’il est l’heure de partir, qu’ils ont quelques courses à faire pour l’expédition avant de rentrer. Je me lève et tend mon bras à la dame afin de la raccompagner à l’extérieur. Gardner me laisse faire, il nous précède et nous ouvre la porte. J’accompagne Miss Broadmoor dehors, fier comme un paon sans trop savoir pourquoi. Soudain, et l’instant ne dure qu’une seconde, une infime fraction de temps où Gardner ne la regarde pas, la dame se penche vers moi et me chuchote quelque chose à l’oreille. Gardner tourne la tête et la dame redevient la gentille anglaise un peu illuminée. Ils sortent, et la porte se ferme. Fay n’a rien perdu de la scène. Et elle demande ce que la dame m’a dit discrètement et à l’insu de Gardner. Je lui répète les paroles d’Agatha : « il se trame quelque chose, je ne sais quoi, mais c’est pour bientôt, quelque chose va arriver, nous serons tous de retour au Caire, à Gizeh dans deux jours ». C’est tout. Fay est perplexe, les autres, qui nous ont rejoint, aussi. Était-ce un avertissement, un appel au secours, une menace ?

Comme il n’est pas tout à fait 11h, l’entretien ayant duré à peine 50 min, on prend quelques vivres et on fonce voir la Pyramide Rouge, Fay nous ayant dit que la tablette que nous a donnée Nyiti provenait certainement de ce site.
Sur les coups de 13 h, nous louons un chamelier et on file en plein désert. On croise encore de nombreuses patrouilles de militaires. Arrivés devant l’édifice, nous prenons le temps de le regarder. Le volume actuel de la pyramide ne correspond certainement pas à celui qu’elle devait avoir à l’origine. Il lui manque tout son revêtement. De nombreux blocs jonchent le sable alentours. Rechercher une correspondance avec la tablette de Nyiti sera certainement une gageure. Soudain Andrew affirme qu’il est un homme d’intérieur, et que c’est certainement à l’intérieur que l’on trouvera des indices. On entre visiter la pyramide. Elle fait un peu pauvre d’aspect. La chambre funéraire est vide, il reste bien quelques bas-reliefs ici ou là, mais il n’y a plus aucune trace de couleur, l’ensemble fait très usé, très érodé. Andrew inspecte finement la chambre funéraire. Nous prenons notre temps à la recherche d’une chambre secrète ou d’un trompe-l’œil. Mais on ne détecte rien.

Dans la pyramide, je me sens soudainement mal. Cet endroit… c’est… comme dans la salle du Pharaon Noir. Soudain, j’étouffe. Je cours vers l’extérieur, complètement affolé. Je m’étends sur le sable chaud, face au soleil. Ah le soleil, chasse ces ténèbres qui me hantent. Le soleil, les feux du soleil, les mille feux des mille soleils. Non ! Faut que je me calme, respirer régulièrement. Du calme, du calme. J’arrive à m’apaiser réussissant de peu à éviter une véritable crise de panique. Mon regard se porte sur la pyramide. La tablette est en argile. La pyramide est haute, quoi que plus petite que les autres. Quelques touristes cherchent à monter jusqu’à son sommet. J’ai soudainement l’envie d’en faire l’ascension. Je monte ! Andrew étant sorti pour voir comment j’allais, me voit monter. L’agent du Bureau me suit. On grimpe sur tout l’extérieur. L’ascension n’est pas aisée du fait de la taille des blocs. De temps en temps on voit de restes de basalte qui a dû être coloré en rouge. Le liant argileux est un peu rouge, c’est la seule matière qui a conservé quelques pigments d’autrefois. On grimpe sur la face sud, celle qui est tournée vers la Rhomboïdale. On peut voir parfois sur un bloc, un signe gravé, mais rien de probant. Il s’agit seulement de marques sur les pierres. Aucun signe occulte ou surnaturel.

Au sommet la vue est magnifique, mais on n’y trouve rien concernant notre enquête. La tablette pourrait effectivement provenir d’ici mais… on ne peut en être sûr.

On profite de la vue et de ce moment d’éternité suspendue. C’est beau. On en oublierait presque nos problèmes. Tout en bas, on voit les autres, minuscules. Il est temps de redescendre. Notre séjour à Memphis est terminé, on le sait.

Nous sommes de retour à l’hôtel vers 21 h où l’on y passe notre dernière nuit. Le lendemain nous prenons la route pour le Caire de bonne heure. Nous sommes le 14 avril 1925 et demain, il va se passer quelque chose…

14 avril 1925


Le lendemain matin, nous repartons pour le Caire où nous arrivons à notre hôtel en fin de matinée. À peine avons-nous le temps de poser nos affaires dans nos suites qu’il nous faut rapidement décider nos futures actions à faire. Le temps nous est compté, il nous faut agir et être efficace. Nous avons pleinement conscience de l’urgence sourde qui pèse sur nous. Miss Broadmoor nous a bien dit qu’ils revenaient tous le 15 avril sur Gizeh. Ici, proche du Caire ! Il faudra que nous soyons prêts. Or c’est demain !

On sent bien l’urgence de la chose, même si elle reste totalement indéfinissable. Surtout que nos moyens d’agir sont maigres, les choix limités. Qu’il est difficile de mettre en œuvre une riposte efficace quand on ne connaît même pas la nature de la menace ni même véritablement où elle aura lieu. Gizeh, c’est précis mais tellement vague. De jour ? De nuit ? Devant les centaines de touristes qui se pressent pour visiter les monuments ? En toute discrétion dans la ville secrète dont Gardner est le fervent défenseur de son existence ? Autant d’interrogations qu’aucun de nous n’a de réponse à y donner. On ressent tous cette démesure de l’ignorance. Malgré cela, le moral semble assez bon et ce malgré le récent traumatisme entraîné par la rencontre avec notre ennemi suprême, mais surtout la révélation de son existence. Le Pharaon Noir est bien parmi nous, ce n’est pas un fantasme d’adorateur pour légitimer le pouvoir d’un petit cercle d’initiés avide de domination.

Au fur et à mesure de la discussion sur la mise en œuvre, les échanges fusent. Une équipe va aller sur le terrain pour s’entretenir dans un premier temps avec Ali Kafour, pendant que Kenneth, seul, se charge de la logistique et prépare les voitures de tout le matériel dont nous aurons besoin. Effectivement l’ancien militaire est le mieux à même de préparer notre opération du lendemain.

Avec Cousine et Andrew on prend l’un des véhicules et on se rend au musée. Fay se sentait lasse, trop d’émotions survenues à l’idée de nous avoir perdus, elle est montée prendre du repos et oublier les désagréments du désert.

Cousine s’installe au volant et démarre en trombe. Andrew reste sur le banc passager et scrute nos arrières. Il est persuadé que nous allons être suivis. Toutefois, je suis sceptique. Comment pourrions-nous être suivis alors que nous revenons tout juste d’un long périple ? Notre trace est-elle si facile à suivre ?

Pourtant, les faits me donneront tort. Andrew repère très rapidement une voiture qui semble emprunter le même itinéraire que nous. À l’intérieur, il distingue nettement cinq mines patibulaires au regard chafouin et coupable. « Là, regardez, cette voiture, ces hommes à l’intérieur, ils ont un teint coupable ! » s’écria l’agent en désignant le véhicule à Cousine. La réaction de Lily est sans appel : « Il faut les semer ! ». Moi encore tout éberlué… « On est suivi, mais ce n’est pas possible ! » et je suis limite en panique réalisant que nous n’échapperons jamais à nos ennemis invisibles, où que nous allions. Le Pharaon Noir avait raison, et je frissonne à cette pensée. Ils sont partout !

Comme on le dit vulgairement sur les pistes de courses, Cousine appuie sur le champignon. Son second mari, je crois, je perds totalement le compte de ses mariages, était pilote il me semble. Et l’heureux homme semble lui avoir donné quelque leçon. Lily enclenche la troisième. La vitesse de notre allure montre progressivement. La voiture derrière nous tenter de se faufiler dans la circulation du Caire afin de ne pas nous perdre. Cousine continue d’accélérer progressivement. Elle est tellement concentrée qu’elle en oublie d’être frivole. Nous sommes sur l’artère principale et ça circule un peu. Comme il est l’heure de la pause du déjeuner, la circulation reste fluide.

Soudain Cousine fait faire une embardée à notre voiture, elle tourne brusquement dans une rue secondaire plus étroite. « On va les semer dans les petites ruelles ». Andrew semble approuver le plan. « Mais, mais... », balbutiai-je misérablement en regardant devant nous la petite rue encombrée de chariots, de vélo, de piétons, de marchandises, de tout un tas d’obstacles. C’est que Lily n’en démord pas, elle continue sa lente mais constante accélération. Le regard fixé sur la route, Cousine pilote habilement, je dois le reconnaître. « Derrière ! » s’écrit Andrew. Je tourne la tête. En effet, la voiture est toujours là, à distance, mais toujours là. On a pris un peu de distance, c’est déjà ça.

Cousine réagit à l’instinct. Elle s’engouffre dans la petite ruelle suivante, et elle accélère à fond cette fois. La ruelle est encore plus étroite que la précédente. On toucherait presque les habitations de part et d’autre. Cousine accélère encore.

Soudain un chat blanc traverse la route. Cousine a un haut le cœur. Surprise, elle fait un léger écart. La voiture fonce à presque 60 km/h. À cette vitesse folle le moteur hurle et l’embardée nous projette quasiment contre les maisons. Mais Cousine tient bon la trajectoire, elle évite aisément le félidé, qui lui semble avoir pris tout son temps pour traverser la courte ruelle. Ô Baastet, que nous fais-tu ?

À nouveau Cousine change de direction en prenant à l’intersection suivante. Elle ne relâche pas l’accélération. Puis encore une ruelle, puis une autre. À l’arrière, Andrew lâche un « c’est bon, nous ne sommes plus suivis ». Par mesure de précautions, Cousine continue encore un peu son jeu de virevolte. Une fois certaine d’être en sécurité, elle ralentit un peu la cadence. Effectivement, à l’arrière aucune trace du véhicule suspect. On se calme un peu, même si on fait encore quelques détours dans le labyrinthe des rues afin d’être totalement certains de ne plus être suivis, on rejoint rapidement l’artère principale en direction du musée.

Finalement, nous n’avons pas tant perdu de temps que cela. Nous sommes au musée pile pour la reprise de 13 h. Alors que Cousine décide de rester dans la voiture, par mesure de précaution dit-elle, le moteur encore chaud, nous descendons avec Andrew et nous préparons à rencontrer Ali Kafour.

À l’accueil nous sommes reçus par un jeune homme qui nous demande l’objet de notre visite. Au nom du professeur Kafour, il devient blême. « C’est que, dit-il, le professeur Kafour est décédé des suites de l’incendie de sa maison il y a 2 jours ». Sous le choc, je ne comprends pas très bien ce qui se passe et j’insiste pour rencontrer Kafour. « Mais nous l’avons vu il y a peu de temps ! ». Andrew pose sa main sur mon épaule pour me calmer. « Nick, Nick, calmez-vous. ». Je suis déconfit. Andrew semble aussi touché, mais il reste maître de ses émotions. Un frisson me fait violemment trembler, j’ai l’impression de sentir des mains noires, gigantesques, nous presser de toute part…

Encore une défaite… Nous rejoignons Cousine pour lui annoncer la triste nouvelle. Puis nous mettons les gaz vers l’hôtel afin de rejoindre les autres membres de notre si petite équipe…

De son côté, Kenneth prépare méticuleusement un véhicule. Il remplit la voiture d’armes, provisions, matériels. Soudain, une idée germe dans son esprit. Il entend encore parfois, dans son esprit, mais surtout dans ses rêves, les fracas de la guerre. Cette musique infernale, le bruit de la violence des explosions lui suggère fortement d’employer de la dynamite pour résoudre tous nos problèmes. C’est le mieux, se dit-il.

Se renseignant parmi les « commerces » qu’il fréquente, il comprend vite que cet explosif reste l’apanage de l’armée ou des exploitations minières qui possèdent une licence d’exploitation. Même au marché noir, c’est une denrée rare, très rare. Il serait trop difficile, au vu des délais d’intervention de s’en procurer avant demain. Marmonnant quelques jurons incompréhensibles dans sa barbe mal entretenue, le géant continue son marché. Il décide de se tourner vers une méthode rudimentaire mais qui a fait ses preuves, celle du petit artisanat maison, et achète de quoi nous faire quelques bombes incendiaires transportables.

De retour à l’hôtel, nous trouvons Kenneth en pleine tentative d’artisanat. Une forte odeur d’essence plane dans notre suite… On ne pose pas de questions, le militaire nous expliquera en temps voulu. Nous lui exposons la mauvaise nouvelle et le fruit des réflexions que nous avons eues lors du petit débat qui s’est tenu dans la voiture durant le trajet retour. Nous souhaitons nous renseigner sur l’affaire Kafour, peut-être y aura-t-il un indice sur nos ennemis.

À peine le déjeuner achevé, nous prenons la route pour le journal de Nigel Wassif. Le journaliste est à son bureau, il nous accueille toujours avec son sourire enjôleur. On discute sur les banalités du moment. Il nous apprend que l’affaire des touristes égarés dans le désert continue de faire vendre le journal. Il s’en frotte les mains ! Cousine l’entreprend alors, pour changer de conversation, sur les dernières nouvelles urbaines, notamment les faits d’incendie. M. Wassif voit très bien où elle veut en venir. Il devient grave et nous parle tristement de l’incendie du domicile de son ami Kafour. La maison a pris feu, lui et sa femme sont morts durant la catastrophe. La maison se serait totalement effondrée sous l’incendie violent. Il ne reste plus rien. A priori, il s’agit d’un accident domestique, c’est tragique, mais pas banal. Cela arrive de temps en temps. À notre demande, il nous donne l’adresse du domicile de Kafour.

Pour changer de sujet, je pose des questions sur la fouille de Reisner sur le plateau de Gizeh, le fameux lieu où quelque chose doit arriver demain… La fouille s’est achevée il y a une bonne semaine et le professeur est rentré chez lui. Il va débuter un cycle de conférences sur les résultats des découvertes. Nous n’aurons jamais l’occasion de le rencontrer…

Sortant du journal, nous décidons d’aller inspecter les ruines de la maison d’Ali Kafour.

Trouvant l’adresse indiquée par Wassif, nous arrivons devant la maison entièrement carbonisée. Effectivement, elle s’est effondrée sur elle-même, il ne reste rien du tout en élévation. Cela nous procure instantanément une sorte de nausée.

Après avoir fait un rapide tour, la thèse de l’incendie domestique ne nous paraît absolument plus crédible. Pendant que Kenneth inspecte les ruines, nous restons sur le trottoir. Je remarque un chat noir, assis près de nous et qui nous regarde. Encore un chat. Oui, je sais, il y en a partout mais tout de même… je repense au temple caché dans la vieille ville et au sort horrible de JWVH… obsession ou fixation morbide sur les félidés… il faudra que je me traite… Pendant que je me perds dans mes pensées, Kenneth a exploré les décombres. Il remarque que les parties extérieures de la maison ne sont pas trop affectées par l’incendie. La puissance de la combustion provient du centre, quelque chose est tombé sur la maison et le souffle incendiaire a balayé l’édifice. Kenneth nous montre le petit jardin attenant à la maison. « Regardez ! » dit-il laconiquement. Dans l’herbe, on distingue nettement le souffle qui a couché toutes les plantes arrangées avec soin, certainement par Kafour et sa femme. Elles sont toutes inclinées dans le même sens radiant depuis le domicile des défunts. Plus de doute, il pense immédiatement à une bombe tombée du ciel sur la bâtisse. Mais le plus curieux c’est qu’une bombe aurait forcément alerté tout le quartier. Là, un coup d’oeil rapide nous montre que malgré tout, tout semble encore paisible dans le quartier. Nous racontant sa théorie, Kenneth nous fait part de ses doutes. Cousine veut interroger le voisinage pour confirmation. On tape à la maison d’en face. Une femme nous ouvre la porte. Andrew prend la parole. Il se présente comme un journaliste qui enquête sur l’incendie de la maison. La femme répond normalement à ses questions. L’accident aurait eu lieu en fin de soirée. Et il n’y a eu aucun bruit. La femme semble un peu gênée, ce qui alerte les sens affûtés de notre agent du Bureau. On ne la fait pas à un agent rompu à l’art subtil de l’interrogatoire. Andrew oriente habilement ses questions. La femme, mise en confiance, se livre plus facilement. Peu après 23 h, il lui a semblé avoir vu une énorme boule de feu descendre du ciel et écraser la maison. Andrew remercie la bonne dame de son récit, lui disant que son témoignage sera certainement publié prochainement.

Cette méthode nous évoque la magie malfaisante d’Omar Al-Shakti. Le souffle court, on met au point un petit plan. Cousine veut absolument la peau du sorcier. Encore un trophée dont elle serait fière ! Elle se met bille en tête de le trouver et de le descendre comme le vil animal qu’il est. Même s’il est tard, plus de 17 h, on se met alors en route pour la villa de Gezira Mohammed où se terre Omar Al-Shakti.

On arrive aux alentours du village de Gezira Mohammed vers 20 h. C’est un tout petit village. Al-Shakti n’habite pas dans le village même, mais dans une villa, sur une île sur le fleuve, mais des bâtiments plus techniques sont construits sur les deux rives. Il s’agit d’une immense exploitation agricole. Le domaine est très éclairé, on le distingue nettement depuis la rive ouest du Nil. Il ressort tel un phare au milieu de cet océan nocturne d’une belle soirée égyptienne. Pour peu, on pourrait presque prendre plaisir de cette petite excursion le long du majestueux Nil. Mais nous ne sommes pas là pour cela.

Depuis la rive, on aperçoit de grands bâtiments agricoles et plus loin de petites lumières plus ténues. Il s’agit certainement des bâtiments servant de résidence. Ils sont au centre de l’île, loin à l’intérieur du domaine. L’ensemble est fermé par un grand mur très haut qui mesure plus de 2,50 m de hauteur. Il est bâti en pierre sèche au module assez régulier. Du bel ouvrage. On aperçoit également des groupes de 2 à 3 personnes qui semblent patrouiller. Ils portent tous à leurs ceintures de larges armes blanches coupantes. Se hissant sur le mur, Kenneth arrive à distinguer en plus une vingtaine de personnes supplémentaires en train de patrouiller dans tout le domaine proche de nous, ce qui lui laisse penser qu’il y a au moins une centaine d’hommes armés dans les jardins de la propriété.

Entrer semble particulièrement difficile… Les bâtiments agricoles sont bien gardés. Après quelques palabres à voix feutrée, on décide de tenter notre chance sur l’île, et d’entrer, si on le pourra, dans la demeure de Shakti.

On redescend le Nil afin de chercher une embarcation et de passer par l’autre rive. Andrew en repère une de loin et s’avance dans les eaux pour la préparer. L’essentiel est d’être discret et on laisse faire l’agent du Bureau. Il s’agit du frêle esquif d’un paysan, très vraisemblablement, qui s’en sert pour la pêche. Cela nous fait mal au cœur de « voler » un pauvre hère mais… la fin ne justifie-t-elle pas les moyens ? Moyennement convaincu, nous laissons pourtant Andrew mettre l’embarcation à l’eau. Une fois la barque prête, on monte tous dedans. Nous sommes très à l’étroit et surtout nous sommes trop lourds, à quatre dans une coquille de noix faite pour 1 à 2 personnes… On traverse tant bien que mal, utilisant nos mains pour guider ce bateau ivre. Malheureusement le courant nous fait dériver, et on manque de peu de rater l’île. Il a fallu aussi écoper tout le long de la traversée. C’est d’un cheveu que nous réussissons notre traversée dans l’obscurité.

Une fois les pieds mis sur l’île, on explore très rapidement les environs. Il fait sombre et on avance à tâtons. Le moindre bruit semble résonner comme un coup de tonnerre. La tension monte. Au bout d’un court instant, on tombe directement sur l’enceinte du domaine. Kenneth se hisse à nouveau au parapet et aperçoit une cinquantaine de personnes en train de s’activer. Les nombreux hommes montent dans des camions de transports et attendent un départ qui paraît imminent. En fait, ça grouille de partout, et il y a une hyperactivité. Cela semble très louche… dans quelques heures nous serons le 15 mars, que nous réserve le sort ?

En longeant la clôture on débouche non loin du portail d’entrée où l’on se garde bien de se montrer. Même Cousine réussit à être discrète. Le portail est gigantesque aussi, et semble aussi très bien gardé. Une petite route en part et doit certainement mener à un débarcadère. Kenneth soumet à la volée l’idée de faire brûler le débarcadère afin de les ralentir. Déjà il a conscience que l’action ne fera que freiner nos adversaires et ne les empêchera pas de nous nuire. Malheureusement dans le noir total, la recherche du débarcadère ne sera pas aisée et l’on risque de perdre plus de temps qu’à être efficace.

Mais que faire ? Cousine souhaite entrer dans la propriété et faire sauter la tête d’Omar. Là encore, le plan semble mal engagé, il y a une véritable armée à affronter, si déjà l’on arrive à franchir le mur de clôture. Al-Shakti semble bien protégé… sans oublier qu’il est un sorcier redoutable… Non, cette action est vouée à l’échec irrémédiable.

Encore une fois, que faire ?

Kenneth et Cousine ne se démontent pas. Les camions vont sûrement à Gizeh. Il y en a peut-être même déjà. Allons-y et on avisera sur place. Cette idée lancée à la volée semble être adoptée par mes compagnons. On fait alors demi-tour et on se rend à Gizeh. Point de repos ni de nourriture pour les braves. Nous sommes las et épuisés, je soupire de désespoir avant de sentir la main de ma cousine gifler l’arrière de mon crâne. Andrew suggère avec humour qu’il en a assez de sentir le sable dans ses chaussettes… Ah ! Un allié ! Andrew aussi semble manifester de la fatigue et surtout l’envie de rentrer. Mais rien n’y fait pour décourager nos intrépides amis. On rebrousse chemin et on prend la direction de Gizeh malgré la fatigue plombant nos gestes.

Ce n’est que sur les coups de 2 h du matin que nous arrivons à Gizeh. Tout le monde semble épuisé et affamé. Autour de nous tout est obscur, et surtout tout est fermé. Kenneth et Cousine veulent prendre leur marque et inspecter les environs. Je déclare forfait et décide de dormir dans la voiture. Andrew, inquiet pour moi, choisit de rester à proximité de la voiture, fumant une clope en attendant les deux autres.

Kenneth et Cousine passent sous la tête du Sphinx et soudain, prise d’un accès de violence incontrôlable, devant la statue immense Cousine se met à lâcher des insultes vulgaires à l’encontre du Pharaon Noir. Rarement a-elle craqué, le visage du Sphinx a certainement servi de déclencheur. Aussi se défoule-t-elle comme elle peut. Kenneth l’accompagne de bon cœur, et tout deux exorcisent leurs peurs dans des jurons tonitruants. Un peu après, une fois calmés, ils partent faire une ronde autour du Sphinx sans rien voir en particulier.

De son côté, Andrew scrute la profondeur des ténèbres, se repassant le souvenir de nos périples, depuis New York jusqu’à aujourd’hui. L’agent semble perplexe. Un plan semble se dessiner mais… quelque chose échappe à la sagacité de l’officier fédéral.

Autour de la voiture, tout semble calme, il n’y a aucune activité sur le plateau. Au loin, depuis le Sphinx, Kenneth repère quelques militaires en faction autour des principales pyramides. Malgré la présence des forces armées, avec Lily, ils décident de se rendre aux pyramides. En vain !

Ils se font rapidement arrêter par cinq militaires en faction. Les hommes pointent leur fusil vers eux en criant. Ils hurlent à nos amis de s’arrêter. Kenneth lance quelques mots en arabe, c’est peu, mais les hommes relâchent un peu la pression. Après avoir passé une bonne heure à discuter, les gardes les escortent jusqu’à la voiture en leur intimant de repartir le plus vite possible.

Pendant sa faction Andrew a fumé quelques cigarettes, attendant et profitant du silence nocturne pour passer en revue les derniers évènements, toujours à la recherche du petit détail qui coince dans l’enchevêtrement de sa mémoire. Et moi, je dors, la nuque raide, sur l’inconfortable fauteuil arrière de la voiture.

Au bout d’une heure, la fatigue était là, bien installée, pesante telle une chape plombée sur les paupières de l’agent. Alors qu’Andrew s’affaissait contre la voiture, des lueurs ont troué la noirceur du désert révélant Kenneth et Lily cernés par des militaires. Bondissant, Andrew me réveille aussitôt. Les yeux pleins de sommeil, et la nuque tordue par ce siège automobile très inconfortable, on regarde sans mot dire l’escorte s’approcher de la voiture. Nos amis se font invectiver, et on comprend aisément, il faut partir sans tarder. Puis les militaires font demi-tour et s’enfoncent dans le désert.
Il ne nous reste plus qu’à rentrer au Caire. Il est 4 h du matin, on met moins d’une heure trente pour rentrer à l’hôtel. C’est le petit matin, nous sommes totalement épuisés.

Nous sommes le 15 avril, et c’est aujourd’hui qu’il se passe quelque chose.

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