[CR] Les Masques de Nyarlathotep

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Lotin
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin »

Acte 11
15 avril 1925

Le réveil vers midi est difficile. La nuit fut longue, et pour presque rien. On fait un gros petit déjeuner bien copieux. Nous sentons tous que nous aurons besoin de tenir longtemps. Puis chacun part préparer ses affaires. Je demande à la réception de nous préparer des en-cas à emporter et des gourdes d’eau. Ne pas refaire 100 fois les mêmes erreurs…

Une fois que chacun est prêt, sac à dos sur le dos, nous nous mettons en route, laissant Fay et Dorothy à l’hôtel. Nous avons eu que peu d’échanges avec nos amies. Elles savent que nous allons sur le plateau de Gizeh et que la nuit dernière ne nous a pas apporté son lot de révélations. Ne sachant pas non plus ce que nous allons y trouver, il est difficile de le leur expliquer. Tout au plus, elles savent que nous avons vu de nombreux camions remplis d’hommes qui s’affairaient dans le domaine de Shakti. Fay était avec moi lors de la conversation avec Miss Broadmoor, elle sait que quelque chose doit avoir lieu et nous en avons eu confirmation avec l’agitation de la nuit. Et puis, il nous paraît à tous être une bonne idée de laisser deux d’entre nous à l’hôtel pour veiller sur nos affaires, surtout si nous ne revenons pas de cette expédition. Elles auront alors la lourde tâche de contrecarrer les plans abjects des fidèles du Pharaon Noir. C’est avec un étrange sentiment que nous les quittons, le cœur un peu serré.

En début d’après-midi nous arrivons sur Gizeh. Sur le parking on repère de nombreux camions, et Kenneth en est absolument certain, il s’agit bien des véhicules qu’il a vus dans le domaine de Shakti.

Sur le plateau, il y a beaucoup de touristes mais aussi beaucoup d’égyptiens. On remarque que certains portent des croix ansées. En fait, plus on observe et plus on en croise. De quelques individus au départ, ils sont plusieurs dizaines, peut-être une trentaine au maximum, mêlés aux touristes. Ils se promènent, l’air de rien, par groupe de 2 ou 3 personnes, certains vont dans le désert, d’autres dans les pyramides, entrent, sortent. Ils donnent l’étrange impression de passer le temps.

Pendant que mes amis les surveillent, je décide d’aller voir le lieu où se sont déroulées les fouilles de Reisner. C’est un peu à l’écart, dans un endroit moins fréquenté, à plus de 200 m des pyramides. Au bout d’un moment, à force de contourner les très nombreux sondages, je me rends compte que je suis absolument seul et hors de vue. Le silence est presque pesant, beaucoup plus que la chaleur en fait.

Regardant dans les sondages, je comprends rapidement quelle est la principale occupation du site : il s’agit d’une nécropole. Encore ! Au bout d’un moment, je vois une très belle stèle funéraire, dressée devant moi et… oui… je reconnais le cartouche, c’est celui de Snéfrou ! À proximité, caché par un énorme tas de déblais et vraisemblablement caché à la vue de tous, il y a un trou profond. Un passage ! Cherchant à me localiser un peu mieux, je mémorise l’emplacement de la stèle en me fixant sur la pyramide de Mykerinos qui me domine à 200 m au sud-est.

Terriblement excité par ma découverte, je reviens rapidement vers mes amis. Voyant Kenneth, fumer une clope en surveillant d’un œil un groupe de 3 personnes, je m’approche de lui et lui fait part de ma découverte. Aussitôt Kenneth s’élance vers les autres. On se réunit autour de la voiture, on s’équipe et on va voir ce fameux passage. J’espère que je ne me suis pas trompé…

Arrivés aux abords, on tente d’éclairer un peu mieux l’ouverture. Il s’agit d’une sorte de puits ouvert dans le sol. On craque une fusée éclairante et elle tombe dans une pièce située à 7 ou 8 m du niveau de sol. Et au bruit que fait la fusée en tombant, nous devinons que le sol est pavé ou dallé. On se jette un regard mutuel. Tout le monde sait ce qu’il reste à faire…

Kenneth pense que la descente est faisable. Il attache fermement une corde à la stèle, pierre très lourde qui supportera le poids de chacun sans bouger. Qui va descendre le premier ? Je suis volontaire. Je descends lentement, en respirant avec le ventre pour ne pas céder, dès le départ à une crise de panique. La descente est longue et la corde, rêche, me brûle un peu les mains. Finalement j’arrive dans une grande pièce plus ou moins carrée. J’allume ma lampe et scrute les alentours. Mon regard se porte sur les croix ansées qui ornent l’un des murs. Soudain, je remarque qu’il n’y a aucune ouverture, pas de porte, pas d’accès communiquant vers une autre pièce. Rien du tout. Une simple salle nue, fermée de toute part. Mû par un instinct que je ne saurais définir, je m’approche du seul mur avec les croix ansées. Il a l’air… comme différent. Depuis la surface, les autres me crient des choses, demandent si je vais bien, ce que je vois, etc. Je ne réponds pas et m’avance vers ce curieux mur. Il semble couvert d’un enduit d’argile, sorte de trompe-l’oeil et effectivement, lorsqu’on le gratte avec l’ongle, il y a un petit dépôt qui se met sous l’ongle. Pendant mon investigation Cousine a eu le temps de descendre et de me rejoindre. Je lui montre le phénomène et son instinct lui crie de « dézinguer le mur ». Je suis d’accord. Nous sommes rejoints par Kenneth qui ni une ni deux commence à entamer le revêtement argileux à l’aide de son énorme couteau. Je me mets au travail avec lui pendant que Cousine discute avec Andrew. On met au jour un mur de brique de faible épaisseur. Malheureusement le décroûtage d’une bonne surface prend du temps. Une fois le mur apparent sur une bonne largeur, on se met à piquer les joints afin de le désolidariser. Au bout d’un moment les briques viennent naturellement. Kenneth en arrache une et… derrière encore un parement en brique. Cette fois elles sont plus épaisses et mieux bâtie. Le liant entre les éléments est un peu plus solide. Ce ne sera pas une mince affaire que de démonter ce second mur.

À l’extérieur le jour décline rapidement alors que nous nous acharnons à tour de rôle sur le mur mieux bâti. Le travail est long et fastidieux. Nous sentons bien que le temps passe très vite, trop vite et qu’il nous est compté. Enfin on dégage suffisamment de briques pour voir ce qu’il y a derrière.

Justement, il n’y a rien, que le noir absolu dans une sorte de tunnel. L’espace dégagé n’est pas encore suffisant pour que nous puissions nous y faufiler. De rage Kenneth donne de violents coups d’épaule contre le mur mais… rien à faire, il ne branle pas. On reprend pendant un temps encore le travail fastidieux de démontage des éléments.

Il est près de 22 h lorsque réussissons à aménager un passage suffisamment large pour que tout le monde puisse passer. On mange sur le pouce les quelques en-cas préparés par l’hôtel, on boit un peu. On essaie de converser, de plaisanter mais rapidement tout tombe à plat et le silence nous écrase.

On ne peut plus reculer désormais. On s’avance dans le tunnel, chacun avec sa lampe torche dans une main et une arme de préférence chargée dans l’autre.

Le tunnel est taillé dans le socle rocheux du plateau. Il règne une odeur de renfermé, terreuse, presque comme s’il y avait des champignons, ou un sous-bois. On n’entend aucun bruit. On ne voit aucune lumière. Tout en s’éclairant à la lampe torche, on avance prudemment dans ce boyau qui mène on ne sait où. Le tunnel fait 2,50 m de large pour une hauteur équivalente. Au bout de quelques mètres, on ne s’éclaire plus que de deux torches, afin de ne pas trop attirer l’attention si jamais on débouche quelque part. Avec Cousine on passe devant et on éclaire la piste, l’arme à la main, bien entendu. Cousine a son fusil, Kenneth aussi, Andrew et moi nos calibres. Tout le monde respire doucement et chuchote au lieu de parler. Le lieu est étouffant. Le tunnel suit une trajectoire plutôt rectiligne quoi que parfois ascendante ou descendante. Il nous est totalement impossible d’évaluer la distance parcourue ou encore de déterminer notre emplacement.

Plus on s’enfonce et plus l’odeur de sous-bois devient forte. Des champignons phosphorescents parsèment les murs. Leur couleur est étrange, du vert foncé tirant sur le violet. M’approchant d’un de ces champignons, je suis pris d’un haut le cœur. L’odeur est trop forte. Andrew, toujours curieux prend un échantillon. Ils sont très spongieux et sentent très fort. D’ailleurs au fur et à mesure l’odeur passe d’entêtante à désagréable puis à étouffante. Nous sommes contraints de nouer des mouchoirs sur nos visages. Malgré cela, l’odeur passe toujours à travers le tissu et s’infiltre dans nos narines pour y stagner.

On marche longtemps. La progression n’en finit plus. Je me sens un peu à l’étroit. Oui, le boyau est étroit, 2,50 m de haut, c’est peu, j’ai l’impression d’être écrasé par la masse. Et si ça s’écroulait ? 2,50 m. Je le touche presque du bout des doigts, c’est si peu, si tant, si tout, si proche, là mon doigt touche presque, presque… Ah ! Mon cœur bat la chamade, je n’en peux plus. L’air est irrespirable. Le tunnel si petit. Mais comment Kenneth peut-il tenir debout dans un boyau aussi petit. Impossible…

Ma tête chavire, la pierre… m’appuyant contre le mur, je sens une pulsation, lointaine, douce, régulière. Les murs ne sont pas froids. Ils me parlent ! Ils communiquent. Tutum… Tutum… une pulsation. Ils sont vivants ! Je le savais, nous sommes dans un organisme, une gigantesque trachée humaine, les murs respirent avec moi, en même temps.

Je manque de rendre l’intégralité de mon en-cas sur le sol. La nausée me donne des vertiges. Les autres s’arrêtent, me regardent presque avec pitié. Je leur dis ce que je ressens. Je suis certain que les murs sont vivants. Lily me regarde avec pitié. « Mon pauvre Janisse… » dit-elle. « Regarde, je vais poser la main sur le mur et je suis certaine de ne rien sentir, est-ce que ça te rassure ? » dit-elle en posant la paume de sa main contre la paroi.

Hélas… sa mine étonnée et surprise ne fait que prouver mes dires. « Mais… mais » dit-elle sous le choc… « il a raison, les murs vibrent ». Et elle de devenir aussi blême que moi, ce qui m’arrache un sourire en coin. Les autres ne tentent pas l’expérience, dégoûtés et jetant des regards inquiets autour de nous…

Au bout d’un moment, je lève la main. « C’est bon, continuons, même si c’est difficile, on doit continuer… ».

La progression se poursuit. Le tunnel change, il devient totalement irrégulier, ça monte, ça descend, il y a des virages dans tous les sens. Nous sommes complètement désorientés. Et puis… un choix se pose devant nous. Un embranchement. Le tunnel principal d’où nous venons se poursuit droit devant, mais on voit nettement à quelques mètres l’embranchement d’un second boyau, plus étroit, plus irrégulier. À partir de cette artère, sur le boyau principal, on peut voir des petits bonhommes représentés sur les parois. Ils sont tous orientés vers là où mène le tunnel, en position d’adoration. Ils nous rappellent ceux peints sur la fresque avec le Pharaon Noir. Nous sommes sur le bon chemin… et ces petits êtres nous l’indiquent.

On décide de rester sur l’artère principale, par commodité et on se laisse guider par la longue file d’adorateurs sur les parois. Alors que l’on progresse, nos lampes éclairent un prochain virage quand… du bruit… un bruit d’eau. Quelque chose coule. Des gouttes qui tombent… On regarde seulement à l’instant que le sol est de plus en plus humide. La pierre semble suinter d’un liquide rouge foncé, épais, collant, visqueux. Je suis certain que c’est du sang, je le savais, nous sommes dans un organisme. Je pousse un cri : « c’est du sang !!! ». Mes paroles ébranlent mes camarades. Tout le monde frissonne de dégoût et se trouve perturbé.

Mais Lily se reprend, elle veut continuer à tout prix. On se secoue un peu, afin de se délester de nos mauvaises impressions et on continue la progression au prix d’un effort de volonté surhumain. Au fur et à mesure de l’avancée nous rencontrons de nombreuses artères secondaires, mais nous restons sur la voie principale jusqu’à une nouvelle division. La voie principale se scinde clairement en deux. Gauche ou droite ?

Un coup d’œil rapide à une montre nous apprend qu’il est plus de 23 h. Nous marchons depuis une bonne heure dans cette cavité si étouffante. J’avoue clairement que je ne souhaitais pas continuer. Andrew semble indécis, penchant plutôt de mon avis. Cousine et Kenneth veulent à tout prix continuer. Après une longue discussion, sur ce que nous devrions faire, et se laissant convaincre, on décide de poursuivre l’exploration.

On prend la voie de gauche sur laquelle on voit encore les personnages en position d’adorants. Le tunnel est de plus en plus irrégulier. Une odeur nauséabonde inonde nos narines. Cette odeur nous envahit, elle est partout. Elle est portée par un courant d’air venu de derrière nous. Une gigantesque bulle de pourriture nous entoure, brûlant nos gorges et nos poumons. Avec Kenneth on se met à rendre tripes et boyaux. L’odeur est trop forte.

Il est maintenant proche de minuit et l’odeur est insoutenable, indescriptible un mélange de pourriture et de champignon. Puis elle passe, emportée par le courant d’air. On calme les hauts le cœur. On attend quelque instant avant de reprendre la marche. Le tunnel se poursuit et on arrive à nouveau devant un embranchement. Afin de ne pas se perdre, on prend encore à gauche.

On avance prudemment quand soudain Kenneth, à la queue de la file, se retourne. Son instinct lui crie qu’il y a quelque chose derrière nous, une présence. Il hurle. Nous n’avons même pas le temps de nous retourner que nous sommes poussés à terre. On trébuche, poussés vers l’avant par une masse imposante. C’est Kenneth qui nous a bousculé. Il a aperçu deux grandes silhouettes monstrueuses et hurlant de peur, il a alors reculé sur nous en nous écrasant.

La première silhouette est celle d’un individu avec une tête de faucon, la seconde a une tête de crocodile. Derrière se tiennent deux jambes sans tronc. Les créatures ont cherché à saisir Kenneth avant qu’il ne s’effondre sur nous. Mais c’était sans compter sur son instinct du danger ! On est à terre. Kenneth ne prend pas le temps de réfléchir -les présentations seront pour plus tard- et tire dans le tas, espérant viser le faucon, mais celui-ci s’élance et jette sa main griffue sur le visage de Kenneth. La confusion règne et ni Kenneth ni le faucon ne touchent leur cible. Le crocodile se précipite sur Andrew et la paire de jambes court vers nous. Andrew tire trois coups rapprochés et fait mouche deux fois, le crocodile est ébranlé. Il touche son torse sanglant. Il semble gravement blessé. Bravo Andrew !

Mû par un réflexe insensé, je tire sur le faucon, en priant le ciel de ne pas toucher Kenneth. Ma balle se perd dans le tunnel. Cousine reste calme, retient son souffle et vise. Pendant ce temps Kenneth et Andrew tirent à nouveau. L’adversaire d’Andrew s’effondre enfin, tandis que celui de Kenneth laboure de ses griffes le torse de l’ancien militaire. Kenneth crie de douleur. Le militaire semble en mauvaise posture, l’être étrange le domine.

Derrière, les jambes s’arrêtent net, semblent réfléchir un court instant puis font demi-tour, comme si elles fuyaient de peur. La situation paraît pittoresque, presque ridicule. Les cris de douleur de Kenneth nous tirent de notre rêverie improbable. Je tire sur le faucon. Oui ! Une touche. Cousine prend son temps, vise et… la créature explore sous l’impact. Victoire ! Triple hourra pour Cousine !

Je m’approche de Kenneth et je lui prodigue quelques soins urgents. Il faudra faire mieux lorsque nous sortirons. On regarde les créatures. Il ne s’agit pas de masques, non, pas du tout… Ils portent des toges de cultistes et sont entièrement nus dessous. Ce sont des hommes aux visages d’animaux. Ils ont autour noué autour du cou une croix ansée. Avec Kenneth on récupère chacun toge et amulette.

Soudain, du côté vers là où nous nous dirigions, comme un faible écho, Kenneth et Andrew perçoivent des voix, très lointaines, des chants peut-être. Oui, c’est très ténu, très discret, c’est loin mais plus trop. On devrait pouvoir les rejoindre rapidement.

On reprend la route avant d’arriver à une nouvelle intersection. Le bruit vient du boyau de gauche, et on distingue au loin une lueur. On poursuit la route et au bout d’une soixantaine de mètres, il semble que le boyau débouche sur quelque chose.

Les douze coups de minuit sont passés depuis longtemps. Techniquement nous sommes le 16 avril et il aurait dû se passer quelque chose…

16 avril 1925

On arrive en vue d’une pièce immense, gigantesque, titanesque. Impossible d’évaluer sa surface, elle est… démesurée. Devant nous il y a comme une avancée avec un pont. Près de la sortie de notre tunnel se tient en plein milieu du passage une énorme stèle colossale. Elle ressemble beaucoup à une stèle qui a été dégagée entre les pattes du Sphinx et qui se situe au niveau de son cou. Ou encore elle évoque aussi la stèle du cimetière des pauvres, dans le désert, mais en beaucoup plus grand. Elle est énorme, certainement plus de 3 m de hauteur. Sa présence nous cache à la vue des personnes qui pourraient être présentes dans la salle.

Soudain on réalise que l’on entend énormément de bruit. On n’ose pas encore s’avancer pour voir. Au loin, à l’autre bout du pont, on dirait comme un trône lui aussi d’une taille assez imposante. L’ensemble est bâti dans une pierre verte. De la stèle au trône, il y a au moins une centaine de mètres. Sur ce pont nous surplombons une pièce gigantesque, immense dans laquelle il y a plusieurs milliers de personnes. S’il n’y avait pas eu la stèle pour nous cacher lors de notre arrivée, nous aurions débarqué en plein milieu d’un traquenard mortel. Nous nous faisons aussi discrets que possible.

Cette pièce est ceinturée d’une colonnade de piliers d’ébène titanesque dont chaque colonne mesure plus de 40 m de hauteur. Au plafond les piliers se rejoignent comme des ramifications d’un arbre géant et malsain. Il y a aussi, au loin, un escalier qui descend. Une lumière rougeâtre semble pulser depuis le rez-de-chaussée.

Un tour d’horizon rapide nous laisse entrevoir une fosse, comme un grand bassin ou une piscine de près de 500 m² au bas mot, pleine d’eau, au centre supposé de la pièce. L’eau paraît frissonner en surface. Cela fait froid dans le dos…

Plus proche de nous, il y a un escalier qui monte à la surface. Au centre, on peut voir un autel entouré de 4 braseros. Dessus il y a une momie et trois objets sont disposés à côté d’elle : un bracelet, une ceinture et une couronne. Les objets sont disposés intelligemment par rapport à la momie : le bracelet près de la main, la ceinture à hauteur du bassin et la couronne près de la tête.

Regardant un peu mieux le trône, on s’aperçoit qu’il est à peu près à taille humaine et surtout qu’il est biplace. Ce trône est fait pour recevoir deux personnes. Devant les sièges, il y a un escalier qui descend vers l’autel. Derrière le mur, contre le trône, il y a d’énormes brèches de 30 à 40 m, comme si le mur avait été salement arraché par une créature démesurée. Dans la brèche, il y a un noir insondable, un noir absolu.

Tournant notre regard vers les gens en bas, on voit qu’il y a beaucoup d’hommes, quelques femmes aussi et surtout de très nombreuses créatures hybrides. Le spectacle est saisissant. On voit des têtes de cheval, de taureau, de chacal, d’hippopotame, de crocodile, de faucon, de babouin, de tout le bestiaire égyptien au grand complet. On voit aussi d’autres jambes sans tronc qui gambadent dans les allées.

C’est totalement surréaliste !

C’est démentiel !

Le plan ? Quel est le plan ? On semble paniquer un peu… Que doit-on faire ? On discute rapidement sans pour autant se mettre d’accord. Avec Andrew, on décide de prendre le rôle de cultiste et de descendre dans la salle. Cousine et Kenneth préparent leurs fusils et se mettent en position.

Adieu Andrew, se sera certainement un aller simple !

Pendant qu’on se prépare, une procession arrive dans la salle. Une cinquantaine de personnes débouche depuis une porte contre le mur dans notre angle mort. Certains sont nus, d’autres ont des toges. Les personnes nues sont placées devant le bassin. Autour ça chante très fort. Certains groupes de 5 à 6 personnes sont pris de frénésie meurtrière et se mettent à frapper l’un d’entre eux avec une masse munie d’un clou, réduisant cette personne en charpie sanguinolente. Et c’est fréquent. Cousine soupire un « tant mieux, qu’ils se tuent entre eux ! ».

Soudain, un silence se fait. J’en ai presque la chair de poule. Un frisson nous glace le sang. Puis, tout aussi soudainement, une clameur sourde monte peu à peu : NITOCRIS ! NITOCRIS ! NITOCRIS ! NITOCRIS !

Une autre procession entre par la même porte. Une dizaine d’hybrides puis une centaine de personnes. Enfin 12 personnes vêtues du même habit de cérémonie que celui que nous avons aperçu sur Gavigan. Puis à nouveau une centaine de personnes suivis de 10 hybrides qui ferment la marche. Une symétrie parfaite, une chorégraphie parfaitement orchestrée. La peur nous saisit. Personne n’ose broncher. On retient même notre respiration, de peur de se faire repérer.

Les douze prennent place autour de l’autel. Les personnes nues, autour du bassin sont jetées dedans. Certains coulent directement, d’autres semblent surnager sur quelque chose… sur… des ossements ? Ceux dans l’eau paraissent mourir instantanément. Les chanceux qui surnagent essaient de bondir hors du bassin, en hurlant de terreur. Ils sont couverts de sangsues énormes, noires qui les vident de leur sang en quelques secondes. Ça hurle ! L’eau se colore progressivement en rouge. On replonge les sacrifiés échappés, qui finissent par périr dans le bassin. Alors que les derniers meurent dans la douleur, les douze « prêtres » lèvent les bras et chantent.

Un nouveau groupe entre. On voit nettement James Gardner et Agatha Broadmoor attachés, ligotés, prisonniers. Gardner a le visage tuméfié. On les place à genoux près de l’autel. Dans le bassin les corps morts se mettent à bouger, à trembloter. Les sangsues en ponctionnant les dernières gouttes du liquide vital vermeil font vibrer les corps décédés. C’est totalement abject.

Deux prêtres sortent des couteaux et d’un mouvement rapide, ils égorgent Gardner et Broadmoor. Gardner s’affaisse. Nous avons le souffle coupé. Non ! Impossible ! Non ! Mes jambes tremblent. Cousine chancelle. Impossible !

De nombreux bras soulèvent Broadmoor et oriente le jet de sang issu de sa trachée ouverte vers la momie. C’est immonde. Elle se vide de son sang, les yeux révulsés. Avant que le voile blanc de la mort ne recouvre son regard, mes yeux plongent dans les siens. Je suis sûr qu’elle nous a vu. C’est insensé. Totalement… j’en perds mes mots. Nous sommes tétanisés de peur et de dégoût. Pauvre lady, vidée telle… un cochon à l’abattoir sans aucune dignité humaine.

La lumière des braseros diminue sensiblement, parfois un crépitement écœurant nous fait comprendre que du sang est tombé dessus. Même si on ne la sent pas, l’odeur nous prend à la gorge...

Il nous faut agir. Vite ! Il est trop tard ? Que faire ? C’est la panique. Un plan germe dans notre esprit troublé. Tout le monde court vers le trône aussi vite que possible, Cousine reste au milieu, en joue, Kenneth s’avance le plus près de l’escalier pendant qu’Andrew et moi descendons pour brûler l’infâme momie. Andrew pense faire cet acte héroïque et je suis censé lui couvrir sa retraite. Moi aussi, j’en suis certain, je ne reviendrais pas. Peu importe, il faut mettre un terme à tout ceci.

Ça paraît tout aussi dément mais…

On s’élance. En quelques secondes nous sommes repérés par ceux du fond de la pièce. Ce n’était pas bien malin de notre part… Une ligne d’au moins 200 personnes se met en branle et nous coupe l’accès à l’autel en seulement une poignée de secondes. Une énorme vague de fond s’avance vers nous, la lame au poing.

Le plan a foiré. Totalement. Entièrement. C’est à l’eau. Pourtant mû par un certain espoir de faire le bien, une dernière fois, nous courrons à perdre haleine.

Sauf que... nous n’avons pas tous le même physique. Kenneth a atteint le premier le trône. On aurait dit qu’il marchait sur l’air. En quelques enjambées il a eu le temps de parcourir toute l’avancée. Aussitôt il jette sa première bombe incendiaire. Il est rapidement rejoint par Andrew alors qu’avec Cousine bien que courant à pleine vitesse, nous nous traînons sur le pont. Pas le même physique…

Le feu de la bombe ne fait absolument rien. Ils sont tous pris de frénésie. Certains corps prennent feu et tombent à terre. Peu importe, d’autres s’avancent à leur place, piétinant les salopards qui sont en train de flamber. Ils veulent notre mort et rien ne les arrêtera. La foule n’est qu’un corps mouvant et il fond sur nous.

Soudain, la momie bouge. Subtilement puis de manière ostentatoire. Elle se redresse doucement, comme si elle était sûre d’elle et nous regarde. Est-ce qu’elle sourit ? Ça semble improbable mais je suis certain qu’elle se moque de nous. Kenneth, toujours le plus rapide, tire sur la créature. Une balle en pleine tête ! Bang ! La détonation résonne dans nos oreilles.

Peine perdue. La balle semble rebondir comme si la créature était de métal ou de pierre. L’effet est vain !

Il nous faut fuir de toute urgence. Avec Cousine nous sommes au milieu du pont. Mais que fait-elle ? Elle pose un genou à terre et vise la momie. Bang… même résultat que Kenneth. Même pas une bandelette effilochée. Cousine lance un juron de catholique irlandais et met en joue un prêtre. Bang ! Il chancelle ? Un mort ? Hourra pour Cousine ! Pour l’honneur…

Le corps mouvant de la masse de cultiste montre l’escalier. Kenneth ! Andrew ! Cousine ! Vite, il faut fuir. Venez vite ! Je me retourne prêt à bondir vers des tunnels d’où nous venons à peine de sortir. Cousine ne bouge pas. Elle semble… se remettre à tirer ? Non !

Je l’attrape par les épaules, cela semble la faire sortir de la torpeur. Je fais demi-tour, certain qu’elle me suit, et on s’élance. Vite, c’est une question vitale désormais même si je sens bien qu’elle semble bouder de ne pas avoir pu occire la créature terrible qui s’est réveillée en bas. Tant pis, nous aurons d’autres occasions.

Kenneth et Andrew se sont aussi élancés à notre suite. Vite, il faut fuir !!!

Leurs longues foulées leur permettent de nous rattraper alors que nous arrivons à hauteur de la stèle. Nous jetons une bombe incendiaire en espérant freiner nos poursuivants avec une barrière de flamme.

Nos amis nous doublent aisément et s’enfoncent dans les couloirs ténébreux. On tente de leur emboîter le pas, mais ils nous distancent très vite.

Très rapidement, nous ne voyons plus que leurs dos disparaître, dévorés par les ténèbres du souterrain.
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Lotin
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La mort des investigateurs...

Kenneth

La masse terrible des dévots sanglants se précipite devant moi. Un chaos irrépressible d’un millier de gueules acérées fini d’engloutir l’escalier qui les recrache sur la passerelle jusqu’à nous. Tandis que cette foule encombrée de plus de jambes que de têtes accélère, bien que ses membres s’entravent, se repoussent, chutent, se frappent ou se piétinent, les miens me quittent. Ils sont sur nous ! Quel que soit le calibre que je tiens alors fermement dans mes mains tétanisées, je suis impuissant face au flot nauséabond au travers duquel aucune balle ne saurait y faire un trou. La fuite est inévitable, l’issue désespérée. Les faces inhumaines et les êtres sans visages sont anormalement déformés de hurlements que je n’entends pas. Mes oreilles étouffent du tintement saccadé du flux de mon sang. Ma vue assourdie par les palpitations de ma pupille, rétrécit son champ sur les regards effrayés de mes amis. J’exprime à mon souffle une profonde inspiration et la décharge primitive révolte mon corps.

Je me mets à courir et à rebrousser chemin sur le pont en direction du tunnel. Je repars en tête, dépasse chacun de mes compagnons et, Fly, you fools ! une fois passé la stèle, je m’engage seul dans ces galeries détestables. Je cours comme une bête traquée prise au piège dans ce dédale. À droite ! Je ne sens plus la brûlure de mes muscles qui n’ont d’ailleurs plus de sens dans ce cauchemar sans fatigue. Très vite, je ne perçois plus rien de ce que deviennent mes amis.

Ma haine grandit à mesure que je m’enfonce dans l’enchevêtrement de boyaux bilieux et la colère me monte au nez avec une très forte odeur de sang. Je pense d’abord que c’est le mien que mon corps altéré rejette hors de moi. Mais cette odeur se fait bientôt assommante et s’agite dans l’air avec des piaillements inaudibles. Les grouillements macabres et les trépignements fanatiques forment bientôt un caillot vrombissant prêt à déboucher dans la veine que je fuis ! À l’instant ! J’étends le premier animal debout devant moi quand s’abat l’un des multiples bras de cette troupe avide. Mon corps exsangue s’effondre sur un genou. Je déplie aussi vite ma jambe sur l’appui et me rejette dans la course sans tourner le regard. J’atteins alors une salle vide depuis laquelle part une rampe qui mène à l’extérieur. Je m’y engouffre avec l’air vif qui me pique les yeux, et les étoiles de leur lueur étamée.

Hors du monstre, j’aspire un souffle amer et corrompu. Je cours le long de la pyramide mais les sables sans prises s’agrippent sur moi. Mes érinyes me poursuivent à l’extérieur qu’elles ne craignent plus et jappent déjà vers leur curée les cris de l’hallali (La la li !). D’un vol, les dunes se déploient devant moi en un gigantesque sphinx plus sombre que la nuit. Il dévore ma vue et je ne me souviens plus si je pleure ou si je m’endors, si je rêve ou si je meurs.


Andrew

Dans ce genre de moment, il semble que chacun oublie tout ce qui l’entoure et ne pense plus qu’à une chose, survivre. C’est précisément ce à quoi pense alors Andrew en s’élançant à l’aveugle dans des galeries interminables, sûrement infestées désormais de ces créatures hideuses. L’agent ne regarde pas derrière, et sans savoir ce qui est advenu de ses amis, il fonce dans les boyaux malsains en espérant revoir la lumière du soleil, peu importe le prix, peu importe les pertes. La lumière mouvante de la lampe torche éclaire par flashes les parois humides, parfois un boyau plus petit rejoint celui suivi par Patterson et l’écho des galeries apporte les mêmes hurlements fanatiques que ceux qui résonnent derrière lui. Ils sont partout. Andrew espère seulement une sortie, un miracle improbable dans ce dédale hideux déjà parcouru pendant de longues heures en sens inverse. Les hurlements se rapprochent, à quelques mètres une intersection, l’agent s’engouffre à droite sans réfléchir, tentant surtout d’échapper aux cris effroyables qui le poussent. Ses muscles brûlent, son sang bout dans ses tempes mais le rythme ne faiblit pas. Contrairement à la lampe torche qui n’éclaire plus que par intermittence, laissant de temps à autre Patterson dans l’obscurité pendant de longues secondes.

Mais la noirceur s’éclaire soudain d’une lueur, d’abord très discrète. L’agent joue son dernier souffle sur cette course, alors qu’il revoit se dresser la momie sur son autel. Le tunnel semble comme traversé par un grand puits, la lumière vient d’en haut, du désert ! Pas le temps de s’arrêter ni même de ralentir. Andrew approche du bord en courant, évalue la distance et s’élance dans le vide pour tenter de s’agripper à la paroi qui lui fait face. Galvanisé d’effroi, Patterson s’accroche, glisse mais se rattrape, un pied bien calé, une main crispée sur un décrochement rocheux, plus rien ne bouge durant cinq secondes. Il reprend son souffle et après un rapide regard vers les hauteurs, s’élance dans une ascension risquée. La paroi est très abrupte et l’agent maintenant très faible. Après quelques mètres éprouvants, les cris se font plus lointains. Le cœur de Patterson est prêt à exploser, mais il faut parvenir jusqu’en haut, encore quelques mètres… L’horizon lumineux l’attire, il semble hypnotisé par ce soleil qu’il pensait ne jamais revoir. Au bout de quelques minutes, il s’agrippe enfin aux bords de la gueule et alors qu’il enfonce ses mains dans le sable brûlant en quête d’une prise improbable, épuisé, il entend les râles et les appels enragés de ses poursuivants. Certains ont en effet réussi à s’agripper comme lui à la paroi et ont aussi entamé l’escalade jusqu’au jour. L’espoir quitte alors Andrew et c’est une fois de plus par réflexe de survie qu’il rampe pour s’extirper de ce réseau qui, décidément, ne veut pas le laisser fuir. Du sable plein le visage, les tempes bouillantes et le corps mortifié, l’agent fait un tour rapide d’horizon du regard. Ses yeux brûlent de cette lumière trop vive. Au loin, il croit distinguer les sommets de pyramides. Les pieds lourds pris dans les sables mous, la bouche sèche, il s’élance à nouveau dans une course éperdue. Et alors qu’il recommence à s’interroger, lui reviennent les images du Pharaon Noir sur son trône de pierre, la salle des gemmes et des hiéroglyphes. Mais surtout la prophétie du dieu noir.

Soudain, un tremblement de terre. Quelques secousses d’abord légères, puis une véritable onde qui jette l’agent à terre. Le désert semble parcouru de vagues énormes, des gerbes de sable s’envolent et les dunes semblent s’animer. D’abord figé par la frayeur que lui inspire ce terrible spectacle, Andrew tente finalement de se redresser. C’est alors qu’apparaît, émergeant des dunes, un gigantesque être à la face féline. La créature pousse un hurlement qui résonne dans le désert. Là, à quelques centaines de mètres de cette créature de sable, Andrew tombe à genoux. La fatigue, le désespoir peuvent bien l’envahir maintenant. C’est ici que tout finit, ces puissances nous dépassent, leurs pouvoirs sont inimaginables et notre quête si dérisoire. Un grand voile blanc aveugle alors Andrew qui sourit béatement avant de disparaître, avalé par le désert.


Lily Grace

Il fallait avancer, gagner quelques mètres sur cette sorte de passerelle étroite, suspendue au-dessus de la foule monstrueuse.

Le plan était simple. Peut-être même simpliste. En fait, il n’y avait pas vraiment de plan…

Lily Grace courut aussi vite que possible derrière Kenneth et Andrew, Nick sur ses talons. Le bruit était assourdissant : des cris d’agonie se mêlaient aux litanies impies et aux imprécations barbares. Elle posa un genou à terre et prit une longue inspiration. Elle devait faire abstraction de tout ce qui l’entourait et se concentrer sur les hommes qui s’agitaient là-bas sur l’estrade et peut-être sur la créature, couverte de bandelettes, encore allongée.

C’était difficile de viser à la lumière tremblante des torches. Il fallait que les garçons gagnent du temps. Elle les vit, au seuil de son champ de vision, arrivant au bout du pont au niveau du grand trône. Mais au même instant, les prêtres se tournaient vers les marches, vers eux.

Oh non ! ils étaient déjà repérés !

Il y eut un mouvement de foule ou plutôt un raz de marée. Elle se ressaisit : les prêtres ! L’un d’eux leva les mains en direction de ses compagnons. Calmement, enfin, autant que possible elle l’aligna dans son viseur et pressa la gâchette. Elle le toucha, mais il ne tomba pas.

La chose couverte de bandelettes se mit à bouger. Elle en était sûre, elle ne rêvait pas : la momie reprenait vie.

Ils avaient réussi ! Ces salauds avaient gagné !

Lily Grace changea de cible : la momie. Respiration. Ne plus bouger juste l’index, lentement… la balle siffla. Elle l’avait touchée, elle en était sûre, la créature avait ressenti l’impact. Mais juste une seconde et elle s’était redressée comme si de rien n’était.

Lily Grace entraperçut une des bouteilles préparées par Kenneth qui s’élevait dans les airs. Mais non ! Elle n’allait pas assez loin ! Elle s’abattit au pied des marches et le feu jaillit, embrasant plusieurs fanatiques. Le mouvement s’arrêta net, mais à peine le temps d’un battement de cils ; Lily Grace n’eut même pas le loisir d’esquisser un sourire. La horde s’élançait sur les marches, piétinant les victimes des flammes, dans la bousculade ceux qui étaient jugés trop lents étaient précipités au sol. Kenneth et Andrew rebroussèrent chemin. Il était impossible d’atteindre l’estrade. Nick aussi faisait demi-tour, il lui tapa l’épaule.

« Il faut partir, cousine, c’est fichu ! »

Elle jeta un dernier coup d’œil à la momie : elle était assise sur son piédestal.

« Shit ! »

Lily Grace rejeta le fusil sur son épaule, ramassa les deux bombes incendiaires. Et se précipita derrière Nick. À peine avait-elle atteint le tunnel qu’un rideau de flammes s’éleva. Un de ses compagnons avait balancé un cocktail. Une odeur de chair brûlée commençait à planer dans l’air déjà vicié.

Une course effrénée s’engagea, dans ses boyaux étroits et suintants. Les vociférations de la horde ne diminuaient pas. Très vite, Nick et elle perdirent leurs deux compagnons de vue. Ils fuyaient, le souffle court. Son cousin et elle n’étaient pas des athlètes, loin de là !

Un embranchement !

« Droite ou gauche ? » demanda Nick.

« Gauche ! » répondit-elle avec une assurance qui la surprit. En fait, elle n’en savait rien. Peu importe. Il fallait avancer. Juste avant ce carrefour elle brisa une des bouteilles. Ça ne les arrêterait pas, elle le savait. Mais ça en éliminerait un ou deux, cela les ralentirait un instant et cela masquerait la direction qu’ils prenaient. Toutes les secondes comptaient.

Elle avait l’impression que ses poumons aussi étaient en feu. Les battements saccadés de son cœur raisonnaient douloureusement sur ses tympans. Ses jambes devenaient dures comme de la pierre. Seule la peur l’aidait à continuer, encore et encore.

Ils tournèrent, parcoururent des souterrains sans fin. Les échos de leurs poursuivants diminuaient, puis à nouveau s’amplifiaient.

Sans vraiment savoir comment ils se retrouvèrent dans la grande salle par laquelle ils étaient arrivés quelques heures auparavant. La corde pendait encore depuis un trou noir béant de la surface.

Lily Grace se débarrassa de la dernière bombe sur le seuil. Nick l’aida à monter sur la corde. Elle sentit les muscles de ses bras trop maigres qui se contractaient.

« Oh my God ! Comme c’était pénible ! » mais pourquoi n’avait-elle pas fait un peu plus de sport dans sa vie !

Lentement elle parvint tout de même à grimper. Les nerfs plus que la force… elle s’agrippa au bord, s’extirpa maladroitement. Puis elle se retourna pour aider Nick. Il était écarlate, probablement à bout de force. Elle vit aussi en bas, la horde monstrueuse qui les avait rattrapés. Des projectiles montaient. Elle essaya de prendre la main de son cousin. Un grand couteau lui taillada l’épaule, elle vit le sang mais ne sentit rien… pour le moment, se dit-elle.

Elle réussit tant bien que mal à accrocher la manche de Nick. Elle tira de toutes ses forces. Enfin, ils finirent par s’extraire de cet enfer.

Leur soulagement était immense. Mais pas le temps d’en profiter : ils savaient qu’ils ne pouvaient pas traîner. Il fallait avancer.

Ils se mirent à courir dans le sable, un nouvel obstacle, leur demandant encore plus d’efforts. Ils prirent la direction des voitures. Ils espéraient y retrouver Kenneth et Andrew.

C’est alors que survint un bruit extraordinaire qui les glaça jusqu’aux os. Un mélange entre une explosion et un rugissement.

Presque malgré elle, Lily Grace se retourna. Sous la lune pâle, une forme titanesque se souleva des sables du désert. Un monstre sombre, avec une tête humaine et une couronne de pharaon. Une aura de noirceur l’entourait, mais il était bien visible, hélas…

Elle sentit une douleur immense irradier depuis son épaule blessée. Ses jambes refusèrent de bouger et dans le même instant elle réalisa qu’elle n’avait plus aucune raison, aucune envie même d’avancer. Plus rien de tout cela n’avait d’importance.

Le sol se déroba, elle tomba. Nick s’éloignait en hurlant.

« Non ! Pas par-là cousin ! Les voitures sont de l’autre côté ! Oh... Tant pis… »

Juste avant que ses yeux ne se ferment, elle vit la horde hideuse et braillarde qui se précipitait sur elle.


Nick

On s’engouffre dans le tunnel après avoir jeté une dernière bombe. Les flammes éclairent d’une lueur orangée le boyau, plongeant le reste dans les ténèbres. On court à perdre haleine. C’est la course de notre vie. J’entends la respiration lourde de Cousine dernière moi, à moins que ce soit la mienne qui est renvoyée par l’écho étranglé des murs en… pierre-chair. Nous sommes poursuivis. On entend le pas massif des centaines d’hommes courir sur le pont, loin derrière. Cela paraît si irréel, comme dans tambours dans les profondeurs, selon une cadence infernale qui tuerait mille galériens d’un coup d’un seul. Boum boum boum boum boum boum boum. Le martèlement des milliers de pieds m’obsède. Ils sont si nombreux. Tellement de bruit si soudain, des cris, des hurlements, rien de bienveillant.

Un embranchement. « Gauche » hurle Cousine. « Non, droite » m’entends-je hurler. On est venu de par la gauche, il faut aller à droite ! Je ne sais pas, je ne sais plus si on a pris à gauche, ou à droite, peu importe. Toujours des galeries. On court, l’haleine courte. J’ai un point de côté. Un coup d’œil me laisse apercevoir Cousine, les joues écarlates, prête à éclater. Nos lampes torches ne sont que des minces points lumineux. C’est difficile. C’est totalement désespéré. Le corps mouvant nous suit, tel un flot inarrêtable. Il ne se fatigue pas, il suinte de partout. C’est désespéré. Je suis presque tenté de m’arrêter et de les attendre, l’arme au poing. J’ai du mal à respirer, je ne suis que douleur et peur.

Puis soudain, la salle ! Oui, la salle par laquelle nous sommes arrivés. Je passe entre les parois du mur que nous avons démonté avec Kenneth il y a tellement peu, il y a tellement longtemps. Tout cela ressemble à un rêve. Non Nick, arrête. Tire Cousine de là.

J’attrape Lily par la manche et la propulse vers la corde. Elle s’y agrippe comme une alcoolique à son ichor. Elle monte, appuyée sur mon dos puis mon épaule, je la maintiens de mes bras tremblant comme je peux. Elle se hisse. Je les entends, ils sont là, tout proche. J’ai peur, je n’en peux plus. Cousine est suffisamment avancée pour que je me hisse à mon tour. A peine deux-trois mouvements que je sens une main saisir mon pantalon. Non non, ne pas regarder en bas, non, bouge tes pieds, bouge tes pieds. La main lâche, je monte.

L’espoir est là ! Oui, nous montons. Cousine est sortie. Aller Nick, courage, quelques mètres.

Soudain, la corde bouge, se tend. Au sol, je sens des centaines de mains tirer dessus. Non, non, non, non ! La corde se tend au maximum. J’ai un petit sourire. C’est plus simple de monter sur un axe bien tendu. Mais un mouvement transforme mon sourire en rictus. Alors que je monte trop lentement, je sens que la distance augmente. La pierre ! Elle bouge. C’est impossible ! Elle fait plusieurs tonnes et… de trop nombreuses mains arrivent à la faire se mouvoir. C’est donc ainsi que je meurs ? La pierre va passer par le puits et je vais m’écraser au sol parmi cette foule monstrueuse ? Au moins la pierre fera un carnage et Cousine pourra fuir vers la voiture.

Adieu ! Si près de la sortie ! À portée de main… Je vois la pierre devant moi. Mon Dieu, Cousine, pousse-toi, elle va t’emporter !

La pierre tombe au moment où je lâche la corde en faisant un bond misérable et maladroit. Ma main frôle le bord et… je ne chute pas ! Cousine m’a attrapé par la chemise. Pourtant lancé par mon élan et totalement déstabilisé par les lois de la physique que nous essayons de contrer, je me prends l’ouverture du puits juste sous le menton. J’entends un craquement qui déchire ma mandibule, je sens que mes dents se brisent, j’ai des éclats d’ivoire et d’émail plein la bouche qui explose dans un panaché de douleur.

Mes pieds pendent dans le vide, au sol la pierre a réduit quelques cultistes en bouillie sanguinolente. Cousine me hisse, j’attrape le sol extérieur comme un dément, plantant mes ongles ravagés tels des ancres dans le sable du désert. Je vois que Cousine est blessée, la tête, peut-être l’épaule. Elle a dû recevoir un projectile de ces salauds.
J’ai le souffle court. Même si l’espoir nous revient, nous sommes sortis de ce dédale monstrueux, il nous faut rejoindre nos compagnons et la voiture. Puis fuir, loin, très loin !

Reprenant notre souffle un court instant, on s’élance à nouveau dans une fuite désespérée. Est-ce la rumeur du corps mouvant que j’entends loin derrière nous ? Nous ne les avons pas semés, pas encore. Vite, à la voiture !

Nous courons tant bien que mal dans ce désert nocturne, presque ébloui par la lumière étouffée des étoiles, d’ailleurs où sont-elles ses étoiles ? Un bruit, un gigantesque capharnaüm, un tremblement de terre rugit à nos oreilles. Malgré la noirceur de la nuit, on peut voir au loin, derrière les pyramides, une colonne de sable qui n’en finit pas de pousser hors du sol. Elle se dresse, titanesque, nous domine. Un horrible visage, plus noir que l’obscurité d’où nous sortons, se dégage peu à peu. Cousine tombe à terre. Elle me dit quelque chose, mais je ne l’entends pas. J’ai la tête qui tourne, prise de vertige à la contemplation de ce sphinx aussi noir que son maître. Je fais quelques pas tout en chancelant, où que j’aille, je sens son regard brûlant sur moi. Ce regard qui me consume déjà.

Au loin la rumeur gronde de plus en plus. Ils sont là, plus que quelques instants.


Alors je ris, en attendant que tout devienne noir.
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Lotin
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin »

Pour l'épisode kenyan et vu sa létalité, j'ai un peu modifié le déroulé de la campagne. J'ai préparé des prétirés pour faire jouer une nouvelle équipe à mes joueurs juste le temps de ce scénario et le temps que leurs personnages récupèrent (hopital et sanatorium) de leurs mésaventures égyptiennes.

J'ai fait jouer la rencontre entre certains de ces nouveaux personnages et Fay Watson, la plus valide d'entre eux. La joueuse a décidé d'elle même qu'un jeu de séduction et une relation sentimentale pouvait se développer entre son personnage et Butch, permettant à ce dernier de lui envoyer des lettres (objets du CR du Kenya).

Les nouveaux personnages étaient Nelly Barrett surnommée Bee, pilote d'aviation (choisie par le joueur du Docteur Mason), Jim Butcher Cole surnommé Butch, détective privé envoyé par Mrs Carlyle (et joué par la joueuse de Fay Watson), Bimalinder Sahib Gurajala, surnommé Guraj, soldat de la Couronne britannique (incarné par le joueur du détective BoI Andrex Patterson), Pistorius van Goebeek dit Jagger/Jaeger, chasseur (personne ne l'incarnera, il accompagnera les personnages), Willy Cooper surnommé Lucky, trafiquant d'armes et agent de renseignement (joué par le joueur de Kenneth Cowan) et Lady Jane Campbell, surnommée Milady, archéologue (jouée par la joueuse de Lily Grace Franklin). Un groupe très tourné vers l'Afrique et permettant à mes joueurs de faire une pause et d'aborder le Kenya d'une façon différente.

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SAISON 2 EPISODE 4 – NYAR SHTHAN, NYAR GASHANNA !

Suite à des signalements à travers le monde, la Couronne anglaise se décida à envoyer une équipe de mercenaires pour enquêter sur des évènements à venir au Kenya. Miss Erica Carlyle, alarmée par les courriers et les missives envoyées par les investigateurs américains, envoya un homme de confiance retrouver Fay Watson au Caire. La partie du récit qui suit alterne les courriers que Butch a envoyé tout au long de son enquête à Fay et les points de vue des mercenaires au Kenya.


Acte 1


Jeudi 21 mai 1925
Correspondance de Jim « Butcher » Cole à Fay Watson (extrait)

Très chère Fay,

Le Kenya m’accueillit en ce 21 mai sous un soleil de plomb alors que le petit avion de Nelly Barrett survolait les vastes plaines arides de la côte orientale du Kenya. Je n’eus pas le loisir de faire connaissance avec mon pilote, tant le vrombissement du moteur empêchait toute velléité de conversation, ni autant, je l’avoue, que la morosité qui s’empara de moi à mesure que nous nous éloignions de votre charmante compagnie. Le voyage, bien qu’interminable, fut cependant une expérience à couper le souffle ; le Kenya m’apparut magnifique, déserts arides flirtant avec jungles luxuriantes.

Nous arrivâmes à Mombassa à la tombée de la nuit dans un vaste hangar. J’y retrouvai Lady Jane Campbell et Bimalinder Sahib Gurajala que vous rencontrâtes au Caire et fit connaissance avec deux hommes, missionnés pour nous aider dans notre expédition. Se présentant sous les noms de Lucky et de Jaeger, nous nous serrâmes la main froidement. Lucky avait installé un campement de fortune afin de passer la nuit dans le hangar et nous distribua sans attendre des armes qu’il sortit d’une lourde malle. J’optais pour un fusil et un revolver tandis que, du coin de l’œil, j’observai l’homme ranger dans ses vastes poches, grenades et dynamites. J’eus, l’espace d’un instant, le sentiment de ne pas m’être suffisamment préparé pour ce voyage.

Un dîner frugal fut rapidement distribué et l’atmosphère se détendit peu à peu, chacun faisant connaissance avec les autres. Bee, Jaeger et Lucky semblaient se connaître depuis longtemps et Milady paraissait très à son aise et sûre d’elle, planifiant déjà les actions à entreprendre le lendemain. Je me félicitais alors d’avoir compulsé vos notes et vos récits, seuls liens qui m’unissaient à ce petit groupe, et leur fit part de ce que j’avais pu apprendre sur Jackson Elias et sa venue dans ces contrées. Seul le grand Indien resta silencieux.

[...]

Acte 2

Dimanche 24 Mai 1925

Correspondance de Jim « Butcher » Cole à Fay Watson (extrait)

Très chère Fay,

Je comprends aujourd’hui votre insistance à la prudence car à peine étions-nous arrivés dans le cœur de Mombassa qu’un groupe d’hommes déjà semblait nous suivre. Je vous passerais les détails de notre visite, pendant la nuit suivante, à l’entrepôt d’Ajha Sing où nous pûmes récupérer ses livres de comptes.

En revanche, je ne sais comment vous décrire le voyage que nous entreprîmes le lendemain à bord du train qui ralliaient Nairobi. Ah ! Que n’ai-je prêté plus attention à vos récits ? Me pardonnerez-vous de ne pas avoir cru aux péripéties de vos amis en Égypte, mettant sur le compte de la déshydratation et de la fatigue ces histoires abracadabrantes ? Aurais-je pu anticiper alors ce qui nous arriva ?

Nous pûmes partir à bord du train de 8h30, le samedi matin. Il était surprenant de voir autant de monde se bousculer aux guichets. En effet, en sus des Occidentaux attirés par les safaris, beaucoup d’Asiatiques, d’Indiens, d’Arabes et d’Africains montèrent, respectivement, dans leurs wagons. Des plus aisés aux plus pauvres ; soit les « blancs », les « bruns », les « noirs ».

Notre petit groupe pris place dans le sixième et dernier wagon, nous préparant à plus de 15 h de trajet.

C’est alors que, peu de temps après le déjeuner, alors que je contemplais la vue par la fenêtre près de mon siège, je vis au loin une étrange lumière. Étrange, car elle s’avançait vers nous, à vive allure. Je n’eus aucun réflexe, me contentant, ébahi, de la regarder se rapprocher jusqu’à ce que dans un fatras assourdissant elle se jette dans le wagon, me brûlant une partie du visage. Je ne saurais décrire ce qui se passa ensuite, tant la douleur annihilait tous mes sens. Il me sembla voir Bee, devant moi se jeter sur Jaeger, tandis que Milady se précipitait sur un des seaux remplis de sable, disposés dans le couloir.

Guraj me raconterait plus tard, qu’une seconde boule de feu était apparue de son côté, le touchant violemment, et que les multiples tentatives de nos compagnons pour les étouffer finirent par avoir raison de ces abominations.

Les gens hurlaient, paniqués, le wagon était calciné à de nombreux endroits et le train s’arrêta au milieu de nulle part. Nous restâmes ainsi deux heures le temps que les employés fassent le nécessaire pour assurer la suite du voyage.

Mais le plus étonnant, chère Fay, est que ces boules semblaient venir pour nous, seulement pour nous. Aucun autre wagon ne fut touché par les flammes ; Lucky s’en assura en faisant le tour des autres compartiments. Guraj et moi-même, les plus violemment touchés, étions persuadés qu’elles nous visaient délibérément, nous laissant très affaiblis, comme si elles avaient siphonné notre énergie.

[...]


Acte 3

Extrait du compte-rendu de Jim « Butcher » Cole à Erika Carlyle


Hôtel Hampton House, Saint Michael’s Road, Nairobi, Kenya

Lucky, Bee et Jaeger commencent à préparer notre future expédition dans la région d’Aberdare (site du massacre et montagne du vent noir).

Guraj, Milady et moi-même nous rendons au King African Rifle. Sur place, nous sommes reçus par le sous-secrétaire des Affaires Internes M. Roger Coryndon (un fonctionnaire tout sourire, la quarantaine, arborant une fine moustache). Surpris que nous nous intéressions à cette « vieille affaire » de l’expédition Carlyle, il nous apprend qu’il supervisait l’enquête et nous montre le rapport. Nous n’apprenons rien de plus que ce que nous savons déjà : la découverte de cadavres près du village de N’dovu par Sam Mariga près de trois mois après que l’expédition a été portée disparue ; votre arrivée et la reprise des recherches ; la découverte d’une douzaine de corps et l’exécution de cinq hommes de la tribu Nandis ; l’affaire classée.
Nous acculons Coryndon, en insistant sur les propos du lieutenant Selkirk, qui faisait partie du peloton de recherche. Ce dernier est décédé en 1922 suite à l’incendie de sa maison. Il avait insisté auprès de Jackson Elias sur les corps démembrés, non décomposés ou de l’absence de cadavres d’hommes blancs. Le sous-secrétaire finit par nous avouer le caractère très étrange de cette affaire et d’avoir sciemment bâclé les recherches en accusant à tort les Nandis, une ethnie pourtant pacifique.

Acte 4

Lucky

Forts des informations que nous avions réussi à recueillir dans l’épisode précédent, nous décidions de nous rendre à l’ACK, la Kikuyu Central Association, dans le but de rencontrer Jomo Kenyatta.

Tout de go et toujours très encombrée de nous-même, notre compagnie bruyante et sans gêne fit irruption dans le vaste hall de la MJC. Les quelques Kikuyus qui courraient ça-et-là ; certains portaient des cartons remplis de tracts, d’autre des banderoles imprimées ; s’arrêtèrent un moment, interdits devant cette rencontre si contrastée. Nous demandions à voir Mr Kenyatta. On nous le désigna d’un geste. Confiants et, par savoir-faire... nous lui racontions tout ainsi que les moindres détails de notre enquête. Sans montrer aucune surprise devant nos paroles ineptes appuyées de grands gestes et de mimiques, il nous surprit tous par sa réponse dans un anglais impeccable. Il paraissait déjà savoir. Il nous aiderait : en nous indiquant un homme habillé d’une veste...jaune ! Certains focalisés sur cet indice de taille, n’entendirent à peine qu’il s’agissait surtout de le filer le plus discrètement possible jusqu’à l’endroit secret où notre destin rencontrerait les honneurs d’une mission réussie. A cheval sur cet espoir et avec un professionnalisme jusque-là jamais mis en pratique, nous le suivions attentifs à travers les quartiers les plus sombres de Nairobi. D’angles morts en coins de rues, nous arrivions enfin devant la porte coulissante d’un hangar que souleva l’homme de plus en plus étrangement habillé en jaune... Une voiture était garée à l’intérieur et il s’y installa, au volant de laquelle il mit le contact en nous fixant. Après quelques minutes à se demander si tous ces efforts valaient bien le risque d’y monter... nous nous y résolurent fiers et impudents.

Entassés au fond de l’habitacle, tous les regards fixaient la route qui nous emportait à l’extérieur de la ville. Très vite la route se changea en une piste cahoteuse interminablement douloureuse pour nos culs, qui s’acheva par un coup de frein à main qui nous projeta les dents contre les dossiers avant de la voiture. Par les fenêtres nous ne distinguions plus rien du dehors hormis la nuit émaillée de multiples rangées de petites dents : des enfants nous fixaient depuis l’extérieur et remplissaient les vitres de leurs visages ventousés.

A la fois exaspéré par ce voyage et effrayé du spectacle à destination : je forçais la portière d’un grand coup de latte qui s’ouvrit sur un bruit sourd et quelques couinements douloureux qui s’échappèrent. Nous nous trouvions devant un petit groupement de huttes disposées en cercles. L’assemblée des enfants hagards qui nous englobait reflua devant un grand homme qui s’avançait vers nous. Vêtu d’une sorte de toge d’un blanc immaculé il tenait dans la main une baguette dont le souvenir me revient cinglant. Il s’approcha et se présenta : Okomu. Après quelques salutations nous l’informions de nos recherches et j’évoquais le nom de Bundari. Sans avoir eu le temps de finir de prononcer son nom ni de voir d’où cela provenait, je sentis une vive douleur au visage concentrée de façon longiligne sur ma joue gauche...Ce @&*?§ !!! venait-il réellement de me fouetter le visage de sa trique ? Je retentais l’expérience pour m’en assurer : « Bun...SLASH ! ». Une larme de rage et de douleur roula depuis mon œil jusqu’à la commissure de mes lèvres crispées sur ma repentance forcée.
Après un silence sévère, il nous fit signe de le suivre. Nous nous dirigions alors vers une grande hutte conique autour de laquelle semblait être organisé le village. Ses murs blanchis à la chaux dépassaient par intermittence avec éclat d’une haute palissade enroulée qui la ceignait. L’entrée à l’espace sacré ne nous permettait d’y être admis qu’en file indienne, rangés derrière Okomu. L’étroit parcours bordé de canisses circonvoluait jusqu’à la hutte en méandres elliptiques interminables de sorte qu’il nous semblait ne jamais se rapprocher du centre. Après un long parcours silencieux dans ce dédale d’église, nous atteignîmes enfin l’entrée de l’oracle enfariné.

Notre compagnie entra en silence. Au centre de la pièce unique que couvrait la hutte : un vieil homme assis en tailleur s’y trouvait les yeux fermés. Okomu nous fit nous assoir face à lui. Après quelques minutes sans parler j’entrouvris la bouche pour la renfermer instantanément sur un coup sec de baguette qui fit vibrer l’air endormi de l’espace. Tout le sang vint se fracasser sur mes tempes mais tous les regards froncés de mes camarades à mon intention m’obligèrent à ravaler la bave qui moussait d’entre mes dents. Quelques instants plus tard, Okomu nous apporta une série de calebasses contenant cacahuètes, plantins frites et lait. Nous nous ruions dessus pensant qu’il s’agissait de s’acquitter du rite pour inaugurer la suite... pourtant, la bouche encore pleine, les regards tournés alors alternativement vers Okomu et le vieil homme, il ne se passait rien. J’avalais alors ce que j’avais engouffré et tira la langue pour lui assurer que l’hostie était prise. Je n’en tirais rien ! Sauf le coup de baguette qui me fit la remballer moins vite que ma mâchoire s’y referma. La véritable épreuve commençait. Celle de l’infinité du temps que nous passerons à fixer ce qui ne se passe jamais.

Très vite et assoiffé par ces apéritifs, une très grosse envie de Pale Ale s’empara de ma bouche aride et la mit à l’épreuve du silence. Agité, il faisait grand bruit et je fus pris en chasse par Okomu qui veillait de son nerf de bœuf. Il devançait les remous internes de mon impatience en les faisait instinctivement refluer d’un regard avant même qu’ils m’innervent. Un combat de regards s’installa de façon pesante pendant près de 2h suspendues à nos barbichettes. Il ne se passait toujours rien et à mon avis ce vieil homme était déjà mort et nous assistions de façon ironique à sa momification. Une légère agitation provenant du groupe émergea avant de retomber sur les regards assourdissants de notre garde chiourme.

3h... puis 4... puis 5... J’envisageais ma propre mort au sein du cycle abrutissant du Samsara. J’imaginais déjà l’animal que je deviendrais dans la prochaine vie à moins que cet Okomu ne s’amusât déjà à nous y transformer dans celle-ci. Je serais un Staffordshire. Je fixais alors Okomu en sortant les canines quand un léger grognement saisit ma gorge : « SLASH ! Kaï ! ».

6h... puis 7... puis 8... J’étais maintenant un albatros, un roi de l’azur maladroit et honteux. Je devenais complétement cinglé.

9h ! 9 heures d’attente puis le vieil homme ouvrit les yeux. Sans surprise il nous fixa.

Milady, notre chef de groupe désignée immédiatement par nos regards forcés dans sa direction, commença un interrogatoire que Bundari interrompit par quelques prophéties professées alors qu’il nous souhaitait la bienvenue. S’adressant à Bee : « Bonjour à celle qui vole comme une abeille mais toujours fidèle à sa reine ». Puis se tournant vers Milady : « Comment allez-vous ? Vous avez interrompu votre chasse aux démons du désert pour vous attaquer à un mal plus grand encore ? ». Lançant un regard à Guraj : « Et vous ombre fidèle qui avez semé la mort sur bien des terres, avez-vous choisi celle qui accueillera votre dépouille ? ». Le silence était pesant alors que le vieil homme faisait le tour de chacun, avec un sourire il s’adressa à Lucky : « Toujours à fuir quelque-chose, prenez garde à ce que cette chance ne vous quitte pas ! ». Etait-ce un avertissement ? L’homme semblait affectionner les phrases mystérieuses comme celle lancée à Butch : « Votre dette est immense mais c’est une pierre après l’autre que l’on construit sa maison ». Il termina par Jaeger : « Prenez garde à ce que le chasseur ne devienne pas la proie ! ».

Abasourdis devant son omniscience, l’homme semblait nous connaître, nous restions quelques minutes muets. Assurés alors qu’il nous serait d’une grande aide dans notre mission, Milady reprit l’enquête et l’entretint du Culte qui nous menait jusqu’ici. Tout nous indiquait que notre quête s’orientait vers la Montagne du Vent Noir depuis laquelle la prêtresse M’Weru régnait. Les abjectes manifestations qui s’y intensifiaient depuis peu nous persuadaient de l’imminence de l’insupportable office.
Bien que surarmés il nous paraissait clair qu’aucun arsenal commun ne pourrait en venir à bout. C’est alors que Bundari fit signe à Okomu de nous apporter deux objets : le premier était un long fouet chasse-mouche à l’extrémité duquel pendait une sorte de toupet. « Cela vous permettra de reconnaître ceux qui sont touchés par le mal ».
Le deuxième objet consistait en une cage faite de branchettes dans laquelle était enfermé une sorte de petit animal à l’anatomie inconnue ou inconcevable, mais qui s’apparentait à une espèce de caméléon adapté à la bipédie et dont la bouche était une large fente placée au sommet de son crâne, qui claquait entre ses deux yeux globuleux roulant de façon autonome dans chacune de leur orbite. Elle portait le nom de Celle. Bundari semblait la connaitre et l’aurait capturée de « l’autre côté de notre monde ». Il nous faudrait la nourrir continuellement de mouches : « tant que tu lui en donnes, elle avale ». « Vous n’aurez qu’une occasion de la libérer de sa cage, uniquement au bon moment ».

Forts, moins des enseignements que de ces objets confiés nous repartions droit par la porte à travers les canisses et les enfants du village qui ne riaient plus, vers notre automobile qui pulvérisa un large nuage de métaux lourds sur ce village où nous avions trop attendu, en direction de Nairobi.
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Lotin
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

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Acte 5

Lucky

Mardi 26 Mai 1925

Nous partions à la recherche de Sam Mariga. Employé comme jardinier dans les jardins de quelques grandes propriétés de Nairobi. Il s’agissait d’un grand homme d’une cinquantaine d’année à l’allure imposante qui après quelques explications sur notre entreprise, s’engageait à notre service pour l’expédition à venir, du moins jusqu’à N’Dovu.

Surpris que tant de succès résultent davantage de notre sagacité que de coercition, nous étions cependant résolus à punir sauvagement un autre complot : Tandoor Singh !

Nous nous rendons à l’adresse relevée dans les carnets de compte. Milady, armée du chasse-mouche, Guraj et moi-même (Lucky) de bien d’autre instruments inquisitoriaux, entrons dans le magasin encombré d’objets d’importation. Sans vraiment chercher à jouer les acheteurs nous suivons Milady jusqu’au comptoir duquel un homme enturbanné nous fixe étonnamment de façon suspicieuse. Arrivé à son niveau, nous encadrons Milady qui prend alors l’initiative de la mission. Après quelques arabesques emphasées, totalement abusives, de sa couverture et de son chasse-mouche qu’elle fait claquer une énième fois près de l’oreille irritée de l’honnête commerçant, elle s’arrête sur la main gauche de ce dernier affairé à fouiller sous le comptoir. Un rapide regard rapide de Milady du côté gauche dans ma direction et j’abas sans réfléchir ma machette sur le bras de l’indien que je sectionne et qui hurle ! (dans une langue suspecte). Quelques instants après, Butch entre en trombe dans le magasin et claque la porte derrière lui qui s’ouvre presque instantanément sur deux hommes armés de coutelas. Une détonation fracassante pulvérise le premier. Je tire sur le second et Butch au plus près s’occupe de le désarmer puis de l’abattre. En quelques secondes, le calme retombe sur le papier peint de ce qui ne semblait pas être une boucherie au premier abord.

Rapidement, on passe tous derrière le comptoir qui ne contient rien de particulier. A l’arrière nous atteignons une chambre dans laquelle nous récupérons le registre des comptes de la compagnie, ce qui nous permet rapidement de comprendre que Tandoor Singh faisait transiter des objets de culte à destination de la Montagne Noire.
On atteints ensuite une dernière salle remplie de caisses de thé... En en bougeant quelques-unes, nous trouvons l’accès par un escalier en terre battue à une cave d’environ 20 m² probablement creusée à la main. Au fond de cette pièce, une caisse en bois supporte une étrange statue que nous distinguons à peine. Sur les murs de part et d’autres, de petites alcôves aménagées dans la roche sont maculées de la cire noire de quelques bougies et de cônes d’encens incinérés.
Nous nous approchons de la statue qui se déforme à mesure que l’on s’en approche : elle représente une sorte de nain difforme d’1,20 m de hauteur dont trois tentacules lui tiennent place de jambes et agitent quatre bras dans le style hindou. Son visage grimaçant accueille deux paires d’yeux. A ses abords, une forte odeur de putréfaction nous accable. J’entreprends de fouiller à ses pieds et je découvre avec horreur le charnier qui y était dissimulé.

A la gauche de la statue, un bureau de pierre que l’on crochète contient plusieurs objets que nous récupérons : un hachoir à viande maculé de sang séché dont le manche est gravé des mêmes symboles que l’on retrouve sur la statue ; un paquet de douze cônes d’encens ; une jarre en pierre taillée on fond de laquelle on devine des fragments verdâtres d’un probable fruit séché (lol) qui exhale une forte odeur de sang ; une robe JAUNE ! portant les mêmes symboles ; ainsi qu’un livre en hindi : le Volume Noir – Cthaat Aqua Dingen, comportant un éphéméride rappelant la date du 14 janvier 1926 qui correspond à une fête religieuse hindou.



Acte 6

06 juin 1925
Extrait de la correspondance de Jim « Butcher » Cole à Fay Watson

Sweet Fay,
Me voici dans le petit village de N’dovu, aux portes de la montagne du vent noir et confie ces quelques feuillets à Sam Mariga, notre guide depuis Nairobi, qui refuse, par superstition, de se joindre à nous pour la suite de notre périple.

Nous partîmes le jeudi 28 mai au petit matin en compagnie de Sam, de deux porteurs, de deux mules et de notre nouvelle compagne de route Celle, cette étrange créature. Afin de ne pas effrayer les porteurs et notre guide nous avions recouverts sa cage d’un drap. Depuis que le sorcier au village nous l’avait confié, nous prêtions attention à la nourrir le plus souvent possible de mouches, et il est vrai qu’elle (ou il ?) ne semblait jamais en avoir assez. Par précaution, Lucky était même allé récupérer des abats dans les poubelles des bouchers afin de faire sa propre culture de larves et de mouches. Nous pouvions presque en rire…
Nous suivîmes un petit sentier pendant presque 3 heures avant de définitivement s’enfoncer dans la jungle luxuriante. Cette forêt m’apparut magnifique, à la fois majestueuse et angoissante tant la végétation était dense. Nous ne pouvions voir le ciel qu’à travers de fins interstices. La chaleur et l’humidité ambiante eurent vite raison de nos forces, et nous étions obligés de marcher précautionneusement, traversant des ruisseaux, enjambant des troncs d’arbres, se frayant un passage parmi les fougères géantes. Les prochains jours allaient être extrêmement fatiguant. Il nous faudrait entre 4 et 7 jours pour atteindre N’Dovu puis encore 2 jours jusqu’à la montagne. Sam avait prévu de faire une halte dans un village du nom de Swara.
Nous installâmes le premier soir notre campement pendant que Jagger et Lucky partirent chasser. Ils ne revinrent qu’à la nuit tombée avec une antilope des forêts. J’avoue, qu’après cette dure journée, le repas fut excellent. Nous instaurâmes des tours de garde pour la nuit et je m’effondrai sur ma couche dans un sommeil sans rêve.
Le lendemain fut assez semblable à la journée précédente. Nous continuâmes à marcher tant bien que mal à travers les cèdres géants, les camphriers ou les figuiers sans croiser âme qui vive et seuls les bruits d’une faune jusqu’alors inconnue répondaient à la lourdeur de nos pas.
Pendant la nuit cependant Guraj et Milady virent une ombre (menaçante ?) passer au-dessus d’eux. Difforme et énorme, cette silhouette passa plusieurs fois, sans un bruit, occultant la clarté des étoiles. Cette vision fantomatique qui se répéta les nuits suivantes ne firent qu’accroître notre malaise à mesure que l’on se rapprochait de notre but.
Le troisième jour, nous remarquâmes que Celle devenait de plus en plus apathique. Était-ce la chaleur ? Le manque de soleil ? D’eau ? Un régime alimentaire exclusivement constitué de mouche était-il suffisant ? Son état semblait empirer de jour en jour et nous nous inquiétâmes de plus en plus, sous l’œil inquiet de nos porteurs, auxquels nous avions bien du mal à leur cacher la créature.
La veille de notre arrivée au village Swara, Sam nous raconta une histoire bien étrange. Le sorcier de ce petit village avait défié par moquerie la sorcière M’Weru et depuis celui-ci avait été maudit, devenant moins qu’un homme. Avec les dires de Sam et ceux du chaman que nous avions rencontré quelques jours plus tôt, cette sorcière devenait de plus en plus réelle à nos yeux.
Le lendemain matin, dimanche, nous ne pûmes que constater la disparition de nos deux porteurs. Jagger repéra leurs traces, ils avaient rebroussé chemin, fuyant la montagne noire et M’Weru. Sam ne sembla pas s’en étonner et s’occupa de réorganiser nos bagages. Lourdement chargés, nous avancions encore plus difficilement, voyant au loin, le soleil descendre vers l’horizon. Sam, estimant le chemin encore long jusqu’à Swara nous suggéra de passer une nuit de plus dans la forêt mais, d’un seul écho, nous insistâmes pour continuer jusqu’au village, mû peut-être par la volonté dérisoire d’être en sécurité, de retrouver la civilisation.
Nous arrivâmes à la nuit tombée, épuisés. Le village était muni d’une douzaine de huttes ceints par une petite palissade ou des buissons épineux. Un petit groupe d’habitants vint à notre rencontre et rapidement, après avoir parlé à Sam, nous proposèrent une petite hutte dans laquelle nous pourrions passer la nuit.
Nous remarquâmes la présence d’un couple de sexagénaires, en safari probablement, avec leurs porteurs.
Milady se décida alors à rencontrer le sorcier maudit sous le regard désapprobateur des habitants du village et sous les imprécations de Sam de nous tenir à l’écart de leurs affaires. Le chef nous accorda cependant son autorisation et nous indiqua une hutte à l’écart des autres maisons.
Nous entrâmes dans une cabane délabrée, en ruine et une odeur immonde nous prit à la gorge. Le vieil homme, aveugle, était prostré sur un matelas de fortune, à l’agonie. Milady interrogea Sam du regard, scandalisée par l’état du vieillard, laissé à l’abandon. Sam lui expliqua que plus aucun contact n’était permis et réitéra sa demande de ne pas nous mêler de cette histoire.
Milady apporta néanmoins de l’eau à l’homme, tentant de comprendre quelques mots parmi ses balbutiements incompréhensibles. Nous finîmes par laisser l’homme à son triste sort et rejoignirent, accablés, notre hutte. En chemin, je fis un détour vers les deux touristes anglais qui se présentèrent sous les noms de Bill et Mary Withcombe. Après quelques échanges insipides, je les laissai et retrouvai mes compagnons, non sans penser, ironiquement, que ces deux-là semblaient bien peu préparés à leur expédition.
Comme j’eus tort !
Les cris de Bee et de Lucky me réveillèrent brutalement dans la nuit. Une vingtaine d’hommes armés de gourdins à piques et de filets accouraient vers nous. Postés devant la hutte Lucky et Bee tentaient de les retenir, lançaient des grenades, tiraient. Lucky cria « la Thompson » et je sortis dehors, l’arme en main. D’autres hommes accouraient vers nous, ils étaient bien une trentaine maintenant, les deux occidentaux parmi eux. Nous allions être submergés. Sam hurlait « Fuyons ! ».
Nous rentrâmes dans la hutte. Gurag avaient fait une brèche à l’arrière de la cabane et sans réfléchir je fonçais, à sa suite, attrapant la cage de Celle et un fusil au passage. Nous réussîmes à nous frayer un chemin à travers les buissons, mus par une rage folle, sans prêter attention aux épines qui nous lacéraient le visage, détalant face aux javelines qui fusaient vers nous.
Nos assaillants ne semblèrent pas vouloir nous suivre au-delà du village mais nous courûmes néanmoins vers le nord jusqu’au petit jour, sans s’arrêter, chutant. Le matin nous trouva épuisés, effrayés, trempés. Bee avait juste eu le temps de prendre un petit sac, l’eau allaient nous manquer. Nous continuâmes à marcher jusqu’à ce qu’à bout de force, nous fûmes contraints de s’arrêter. La forêt nous renvoyait les échos de groupes de gens mais impossible de savoir s’ils étaient à notre recherche ou pas. Risquant de se faire repérer, nous fîmes cependant un feu sur lequel nous pûmes cuire quelques morceaux de viandes que Gurag et Jagger avaient réussi à chasser au bout de plusieurs heures de recherches.
Je loue leur courage et leur ténacité en ces heures sombres !
La nuit tombée, nous revîmes encore passer au-dessus de nous l’ombre menaçante. Sam, morose, restait silencieux, fixant l’horizon crépusculaire. Je jetais un coup d’œil à Celle. Son état semblait s’être empiré, apathique, elle remuait à peine. Nous marchâmes ainsi pendant trois jours. Trois jours avant qu’enfin, à l’orée de la forêt, les toits de chaumes du village de N’Dovu apparaissent à nos yeux.

Cela fait trois jours que nous nous reposons et reprenons des forces. Demain, dimanche 7 juin, nous partons en direction de la montagne noire. Les habitants du village nous ont dépeins un paysage maléfique, siège d’une divinité ennemie, emplis de monstres, nous décrivant des éclairs et des boules de feu. Peu ont acceptés de nous parler, tant la peur se lit sur leur visage. Parfois, un vent violent se lève, provenant du nord, leur apportant les échos saccadés de chants étranges ; ces dernières semaines, ils ont vu de nombreuses personnes se diriger vers le nord, signe qu’à nouveau la montagne va se réveiller.
Sam ne nous accompagnera pas, mais nous promets de rester et de nous attendre pendant sept jours. À son regard, j’ai comme l’impression qu’il ne croit pas à notre retour. Je souhaite qu’il se trompe.

[...]



Acte 7

Récit de Sam Mariga

Lorsqu’il arriva au village, éreinté, les traits tirés, l’œil fuyant, se précipitant vers moi comme s’il voyait là son sauveur, je sus qu’il faudrait du temps avant que je ne sache ce qu’il s’était passé exactement là-haut. Quelques jours plus tôt, nous avions senti et entendu ce terrible vent noir s’abattre sur nous, accompagnés de chant maléfiques, nous obligeant à rester cloîtrer dans nos maisons.

Jagger resta presque trois semaines prostré, n’acceptant à manger et à boire que de ma part. Dès qu’une autre personne s’approchait de lui, il paniquait, baragouinant des imprécations dans un langage que je ne comprenais pas, ; ou des prières.
Peu à peu, à mesure que le vent se calma, il reprit un peu de constance et je pus au bout de quelques jours mettre de l’ordre dans les évènements qui se produisirent depuis leur départ du village.

Ils marchèrent pendant deux jours complets, évitant les nombreux groupes de gens qui s’avançaient d’un pas décidé vers la montagne. Ils arrivèrent sur le plateau le mardi par un raccourci que leur avait indiqué un certain Oroku.
D’après Jagger, plus de 10 000 adeptes s’entassaient là, massés au pied de la montagne. Des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants venus des quatre coins du monde. Il était difficile pour eux de ne pas se faire remarquer et attendirent que la nuit tombe pour s’approcher.
Un sillon serpentait sur le flanc sud du mont jusqu’au sommet. À mi-chemin de ce passage en lacet, ils virent une silhouette, féminine (M’Weru ?), sortir d’une cavité creusée dans la roche. Les chants commencèrent :« cette nuit est celle de notre grandeur et notre Seigneur nous confie le fruit de sa semence ; cette nuit le terrible enfant vient raffermir notre foi par la terreur ! ».
La foule commença à cet instant à se déshabiller, complètement, tout en scandant « Nyar Shthan Nyar Gashanna, Nyar Shthan Nyar Gashanna, Nyar Shthan Nyar Gashanna... ».
À cet instant, irrémédiablement, le récit de Jagger devenait de plus en plus confus, les yeux exorbités, il n’arrivait plus à se concentrer et regardait frénétiquement au-delà de moi, au-delà de la hutte, au-delà du village ; comme si à nouveau il se retrouvait sur le plateau. À contempler, effrayé, les éclairs se multipliant sur la crête de la montagne, la foule, enragée, se frapper les uns les autres, l’apparition d’une fumée noire, dense, étouffante, obscurcissant les étoiles.
Une forme noire émergea sur le sommet, reposant sur trois pattes, avec deux bras et à la place de la tête un énorme tentacule rouge…« la langue sanglante ! » exhultait Jagger, « elle nous appelle : « ils chevauchent la montagne comme ils chevauchent l’univers… ». Un escalier apparut entre les pattes du monstre, et d’un seul homme, la foule se précipita à l’assaut de la montagne. La bête attrapait parfois une poignée d’hommes, les jaugeant et les rejetant au loin tels de vulgaires fourmis.
C’est à ce moment que Jagger rebroussa chemin, poussé peut-être par ses compagnons, qui ne revinrent pas.

Nous restâmes quelques jours de plus au village, puis je décidai qu’il était temps de rentrer à Nairobi. J’emmenai Jagger avec moi qui, encore parfois, semblait s’évader loin au nord.



Acte 8

Correspondance de Fay Watson à Jim Butcher Cole (lettre remise en main propre à Jagger lors de son retour à Nairobi)

Cher ami,

Je pris pour que ces lignes vous trouvent en bonne santé. Votre dernière lettre n’émanait rien de bon, et je vis, depuis, dans l’angoisse de ne plus vous revoir.
Prenez soin de vous, je vous en conjure ! Mes promenades quotidiennes dans Suez ne me ravissent plus autant qu’avant, et je me surprends à marcher sans penser, jusqu’à me retrouver dans des endroits inconnus.
Mes amis se remettent tranquillement. Je remercie chaque jour Miss Carlyle pour leur avoir trouvé une maison de repos aussi parfaite, de même que la villa ou nous logeons avec Dorothy. La vue sur le golfe est splendide et nous ne nous lassons pas de flâner le soir sur la terrasse, lorsque la chaleur accablante nous laisse un peu de répit.
Les médecins pensent que d’ici fin août, tout le monde sera de nouveau sur pied. Nos visites quotidiennes me laissent à penser qu’ils sont, en effet, sur la bonne voie, et chaque jour nous notons de réel progrès dans leur comportement. Kenneth, qui je le crains portera à vie une terrible cicatrice sur le visage, ne passe plus autant de temps à affûter son couteau de table ; Lily Grace, qui passait le plus clair de son temps à suivre un chat errant, commence à s’en désintéresser et peut désormais tenir une conversation sensée plus d’une heure ; Andrew a désormais cessé de s’arrêter devant chaque porte fermée de l’institut, comme si elles le provoquaient en duel et Nick, malgré le fait qu’il n’ait aucun souvenir de ses trois semaines passées dans une léproserie, recommence à sourire et à taquiner sa chère cousine.
Peut-être qu’à la fin de l’été, mon cher Butch, nous pourront à nouveau nous retrouver… parfois, si je ferme les yeux, je me souviens des vôtres,
Fay W.


Acte 9

Épilogue

Ils se dévêtirent entièrement, cachant leurs vêtements et leurs armes dans les broussailles, ne conservant que Celle, qui depuis l’apparition de la Langue Sanglante, s’agitait frénétiquement. Lucky, épris d’une soudaine admiration pour « son Dieu » ouvrait la marche. Ils grimpèrent, grimpèrent, grimpèrent. Jusqu’en haut de la Montagne, jusqu’entre les pattes du monstre, espérant ne pas se faire repérer, espérant ne pas succomber à la folie. Milady, dont le bras gauche ne semblait plus vouloir lui répondre, regardait éberlué Gurag en pleine crise d’hystérie, criant, pleurant, écoutait Bee scander en choeur « Nyar Shthan Nyar Gashanna » tandis que Butch, en sueur, ne supportait plus la proximité de ses compagnons et concentrait son regard sur Celle, se demandant quel était donc ce moment fatidique de la délivrer.
Ils résistèrent néanmoins, continuant d’avancer, ne se concentrant que sur leur ultime but ; aller au bout, ne pas succomber, aller jusqu’au bout. Arrivant à la hauteur de la caverne, le vent noir se précipita vers le sud, décidé à apporter la désolation. Ils continuèrent à monter. Aucune trace de la femme, ils étaient les derniers, avaient tout laissé en arrière. Les marches étaient de plus en plus hautes, une force connue d’eux seuls les enjoignaient à continuer. « Le Dieu » disparut soudainement, le vent soufflait intensément.
Au sommet, une grotte avalait méthodiquement les hommes, un à un. Une grotte gigantesque où trônait en son centre un autel de pierre, palpitant, bleuté, autour duquel presque 400 captifs avaient été décapités sous l’égide de M’Weru. Qui eut pu reconnaître à ce moment-là Anastasia, la prêtresse de Carlyle, la déesse de Silas, le soldat de Nyarlathotep ? Il lui suffisait de toucher un homme pour que ce dernier se dissout, apportant à l’autel, organique, une force vitale. Six énormes colonnes vibraient, palpitaient, pulsaient, la grotte entière s’animait, se nourrissait des corps consentants.
Ils continuaient d’avancer, dépassant l’autel, dépassant les colonnes, dépassant les fosses dans lesquelles des rats, des fourmis, des serpents surdimensionnés s’agitaient, se trémoussaient. Bee, en avant, s’approcha de la plateforme au fond de la grotte. Paniquée elle revint vers ses compagnons, montrant du doigt la femme, blanche, allongée, la parturiente prête à délivrer. Ils avaient vu les photographies, ils la reconnurent. Hypathia Masters, nue, son gros ventre luisant sous le lichen qui émanait une lueur bleuâtre, laissant transparaître, sous sa peau translucide deux globes jaunâtres. Son ventre se fissura, d’abord, puis s’ouvrit encore et encore jusqu’à ce que la pauvre femme se disloque éparpillant des bouts de chairs, que des adeptes, avides s’empressèrent de grignoter. Une créature émergea, un enfant, à la peau de cuir orangé flamboyant taché de vert et de violet, fait de tentacules pourpres et de gueules acérés. Rampant. Se nourrissant d’un homme sous les chants religieux.
Lucky à ce moment-là se jeta délibérément dans une fosse ; la cage fut ouverte. Celle, libérée, grandit devint énorme et, d’une rapidité déconcertante, se jeta sur la créature. Ils n’eurent pas le loisir de contempler, après une bataille acharnée, la défaite du nouveau né, qui explosa, arrachant un cri de stupeur à la foule en délire. M’Weru les avait repérés. Gurag et Butch, d’un simple geste de la main, furent carbonisés ; Bee et Milady, dans un accès de violence hystérique attrapèrent chacune un gourdin et se jetèrent sur la sorcière, sans succès. M’Weru, touchant l’autel, aspira la force vitale des courageuses femmes avant de concentrer son attention sur Celle qui fut rapidement submergée.
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Sholari Stef »

Ils sont tous mourus ?  😨
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par rogre »

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Lotin
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin »

Sholari Stef a écrit : mar. mai 18, 2021 6:35 pm Ils sont tous mourus ?  😨

Oui ! Heureusement ils jouaient les prétirés le temps de ce chapitre ce qui leur a permis de voir/faire autre chose.
Et ils ont ensuite encore plus chérit leurs personnages quand ils les ont retrouvé pour le chapitre australien.
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