[CR] Les Masques de Nyarlathotep

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Lotin
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[CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » lun. avr. 23, 2018 5:03 pm

Comme d'autres ici et en ce moment même, j'ai réuni un groupe d'amis pour leur faire jouer Les Masques de Nyarlathotep. J'ai donc six volontaires qui ont répondu à l'appel du D100. Deux de mes joueurs ont un emploi du temps compliqué ils ne sont donc pas présents à toutes les séances mais le nombre important (pour moi s'entend) de joueurs permet d'avoir toujours un groupe de 4 à 5 investigateurs prêts à enquêter. Le noyau dur se compose de trois joueuses et ce sont deux d'entre elles qui travaillent à produire les compte-rendus de séance ( :rock ).

J'ai deux joueuses très expérimentées. Une totalement novice en chose rôliste mais qui pratique assidument tous types de jeux de société grâce à son compagnon qui connaît très (trop) bien l’œuvre de Lovecraft et a lu quelques productions rôlistiques associées (surtout la prod. Descartes/Sans Détour et qui ne peut s'empêcher de spoiler les éléments qu'il reconnaît) sans avoir beaucoup joué, pas depuis au moins 20 ans. Les deux autres joueurs sont des amis à qui j'ai fait jouer The Enemy Within de Warhammer et dont les CR trainent quelque-part sur le forum : un ancien novice dont ce sera la deuxième campagne (et les premières cthulhueries) et un autre joueur très "passif" dans sa façon de jouer. Ils sont presque tous novices en la chose lovecraftienne du coup je peux leur faire découvrir la chose par les grands classiques (comme vous le verrez dans les CR). Tout le monde se connaît déjà, ce qui aide grandement à ce que la sauce prenne.

Nous jouons les samedis soirs après un apéro-repas copieux où chacun amène ce qu'il a cuisiné (oui on vieillit et on s'embourgeoise et on a remplacé les pépitos-pschit par de l'osso bucco et du vin italien :lol: ). Les séances de jeu durent entre 5 et 7 heures.


J'ai choisi de jouer en V7 (même s'il doit rester des bouts de la V4 dans ma façon de faire mais je m'en rends plus trop compte). Mes joueurs avaient comme information qu'ils allaient participer à une grande campagne dont ils n'ont pas le titre. Il savent que le cœur des parties se déroulera en 1925 mais que j'agrémente de quelques scénarios introductifs pour poser les cadres (de 1920 à 1925). La première séance fut consacrée à la création des personnages puis fut suivie de la première partie du premier scénario introductif.

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L'équipe presque au complet qui planche studieusement sur les feuilles de personnages :

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L'équipe se compose donc de :

Dorothy Baker, une jeune détective privée qui a repris l'affaire de son père, profitant de sa clientèle et de son réseau.
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Fay Watson, issue d'une famille (au sens large) de forains et autres gens du spectacle et de la scène. Elle travaille avec son frère pour sa mère qui tient un tripot et dispose de quelques filles.
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Elizabeth Grace Franklin profite d'une d'une très bonne situation familiale et d'une fortune acquise suite au divorce de ses deux premiers maris grâce aux compétences de son père, un grand avocat de Boston. Elle est actuellement mariée (1920) avec un professeur d'ethnologie qui enseigne à l'université et dont elle suit aussi les cours.
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Gordon Waters, étudiant en mathématiques à Boston, qui a une passion pour les mythologies dont il essaye de tracer des schémas secrets logiques mathématiques. Il prépare une thèse.
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Vernon Sullivan est un journaliste de New-York (en 1920). Suite à une maladie infantile mal traitée, Vernon a gardé un bras gauche très affaibli.
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Kenneth Cowan est un jeune vétéran de la première Guerre Mondiale. C'est un géant, engagé volontaire il a participé aux combats et y a gagné ses premiers galons d'officier. Il profite de son statut de héros de guerre depuis son retour et cherche quoi faire de sa vie mais ses maigres ressources vont probablement lui causer des soucis.
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Les compte-rendus narrent leurs aventures et mêlent deux points de vue. Un premier, plutôt externe décrit les actions de chacun. Le second, en italique dans le texte, reflète les pensées de Fay Watson.

Séance 1 : Création de personnage et introduction du scénario Edge of Darkness.
Séance 2 : Suite et fin de Edge of Darkness et introduction du scénario Les Manteaux Noirs très fortement altéré par l'ajout de Dark Rivals (et de Yacht, rafiot et liqueur d'algues dans une moindre mesure) (1920). Scénarios du collectif @Tristan
Séance 3 : Début des Manteaux Noirs/Dark Rivals (1920).
Séance 4 : Suite des Manteaux Noirs/Dark Rivals (1920).
Séance 5 : Fin des Manteaux Noirs/Dark Rivals (1920).
Séance 6 : Début de Yacht, rafiot et liqueur d'algues (1922).
Séance 7 : Suite de Yacht, rafiot et liqueur d'algues (1922).
Séance 8 : Suite de Yacht, rafiot et liqueur d'algues (1922).
Séance 9 : Fin de Yacht, rafiot et liqueur d'algues (1922).
Séance 10 : Début du chapitre new-yorkais des Masques de Nyarlathotep.
Séance 11 : Suite du chapitre new-yorkais des Masques de Nyarlathotep.
Séance 12 : Suite du chapitre new-yorkais des Masques de Nyarlathotep.
Séance 13 : Fin du chapitre new-yorkais des Masques de Nyarlathotep.
Dernière modification par Lotin le lun. août 20, 2018 10:50 am, modifié 4 fois.

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Re: [CR] Les masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » lun. avr. 23, 2018 5:11 pm

Saison 1 Episode pilote – Quelques jours au vert
24 février 1920
Acte 1

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Vers la fin du mois de février de l'année 1920, six personnes que rien ne relie sont appelées au chevet de Ruppert Merryweather, les enjoignant par télégramme de le retrouver le 24 février, à son domicile à Boston dans le Massachusetts. Ruppert est un professeur émérite, spécialisé en cryptographie et en mathématiques, aujourd’hui atteint d’une grave maladie. Le contenu de ses messages est enveloppé d'un certain mystère et c'est ainsi qu'en cette froide matinée, chacun va se retrouver, un peu gêné, dans le grand hall d'entrée d’une riche demeure située dans un quartier huppé de Boston, en compagnie d'un majordome distingué. Trois femmes et trois hommes se regardent, se présentent, attendent. Certains connaissent l'hôte, d'autres non. Il y a Dorothy Baker, l'amie de Paul Merryweather, le fils de Ruppert ; Gordon Waters, jeune doctorant en Mathématiques à l'Université de Boston ; Elisabeth Grace Franklin, la fille d'un vieil ami du malade, venue le représenter en cette triste circonstance ; Vernon Sullivan (un journaliste) accompagné de son ami Jackson Elias, écrivain et « neveu » de Ruppert, et enfin Fay Watson, serveuse.

Je ne comprends pas encore ce que je fais là (la curiosité peut-être). Lawrence n'a pas voulu m'accompagner, il dit qu'il s'en fout de cet oncle Aloysius, qu'on l’a jamais connu. C'est vrai qu'à part un portrait de lui et le fait qu'il soit mort très jeune, nous n'en parlons jamais. C'était un original, versé dans le spiritisme, le mesmérisme ou encore le magnétisme...quoi que « original », pour nous, fêteux, ne veuille pas dire grand-chose.

La maîtresse de maison, Agnès, une femme d’un certain âge mais encore d’une belle prestance et très élégante, les accueille enfin et les invite à la suivre au deuxième étage de la vaste demeure, jusqu'à une grande pièce, autrefois bureau maintenant transformée en chambre d’hôpital, au centre de laquelle Ruppert Merryweather, au teint très pâle, repose dans un grand lit, son corps amaigri noyé sous les couvertures et les coussins.

Un mouroir donc... Agnès nous explique à voix basse la maladie de Ruppert, un cancer, qui le ronge peu à peu. Elle est encore belle, malgré son âge et la lassitude qui semble l’écraser. Elle et son fils Paul semblent assez proches de Dorothy, de Jackson et de Gordon. Non, décidément, je ne comprends pas pourquoi on m'a fait venir ici.

À l'arrivée du groupe, le vieil homme se redresse lentement. Cette visite devait être importante pour lui et il semble recouvrer une force qui l’avait depuis longtemps abandonné. Il leur raconte une étrange histoire qui s'est déroulée il y a presque 50 ans : une séance d’occultisme comme il s’en pratiquait tant à la fin du siècle dernier, très en vogue à cette époque. Mais un événement étrange survint un soir et tout prit une tournure bien dramatique. Dans cette histoire, la responsabilité de Ruppert est engagée et il a besoin de l’aide des personnes présentes pour mettre un terme définitif à cette mésaventure afin d’entrer en paix dans le repos éternel. Très affaibli, il leur présente une boîte en carton, dans laquelle, dit-il, il y a tout ce qu'il faut pour leur permettre de comprendre l'affaire, leur expliquant que leurs familles respectives sont toutes impliquées.

D'accord, mais encore ?
Agnès s'approche de Ruppert, visiblement contrariée, et Paul lève les yeux au ciel, ce n'est pas la première fois, visiblement qu'il entend parler de cette histoire. Jackson quant à lui écrit frénétiquement dans un petit carnet.
Nous ouvrons le carton. Il contient une petite boîte en or, imitant un sarcophage égyptien ; Vernon se jette dessus, serait-il un spécialiste ? Il la retourne, la regarde sous tous les angles... la soupèse. Hum… il semble plus intéressé par le matériau que par l’objet lui-même ! Une enveloppe jaunie avec un petit renflement sur laquelle est écrit le mot « Vieille Ferme » et un vieux cahier, très abîmé, accompagnent cet étrange artefact.


Lily Grace prend l’enveloppe et l’ouvre ; elle contient un vieil acte de propriété daté de 1873 pour une ferme sur la route nord de Ross’s Corner. Elle sort également une clef, en partie rouillée.

Gordon Waters s’applique à révéler le contenu du cahier : c’est un journal tenu par Ruppert et relatant des faits survenus en 1873 et 1874. Ruppert et un groupe d'étudiants, sous couvert d’un club de lecture, se sont livrés à des séances de spiritisme jusqu’à une nuit de mars 1874 où tout a basculé. L'oncle de Fay en est mort tandis que le père de Gordon en a perdu la raison puis la vie quelques mois après dans une maison de repos. Les médecins ne sont jamais parvenus à le calmer et il a passé des semaines à hurler sans s’arrêter lorsqu’il n’était pas sédaté. Les noms des différents membres de ce “club de lecture” révèlent que tous les personnages présents sont liés par le sang (à l'exception de Vernon) à ce funeste groupe qui s’était baptisé la Confrérie Obscure et qui était dirigé par un certain Marion Allen. La ferme de Ross’s Corner avait été acquise pour que les étudiants se livrent à leurs séances en toute tranquillité ; et choisie en raison de son isolement. Ils y pratiquèrent plusieurs cérémonies. La première avait eu pour objectif d’invoquer l’esprit de l’ancien fermier et ce fut un échec. Par la suite, Allen se procura des artefacts égyptiens et sous son impulsion, le groupe se tourna alors vers des rites plus douteux de “magie noire”.

Tu parles d'un club... Paix à ton âme Tonton. Apparemment, après avoir échoué à faire venir l'esprit du fermier, ils auraient appelé un esprit soi-disant bienveillant contenu dans un arthropode (je ne sais même pas quelle peut être cette bestiole) coincé dans un fragment d'ambre lui-même enfermé dans le petit sarcophage en or (où est-il passé d'ailleurs ?).

Ainsi, en ce jour du 19 mars 1874, dans la ferme au nord de Ross's Corner, le groupe entama une cérémonie complexe décrite en détail dans le journal de Ruppert. Après des heures de litanie, une chose est apparue, d'abord invisible, éthérée, sous la forme d'une fumée noire à la surface de laquelle de petites bulles éclataient, puis une voix terrible s'est élevée. Les membres de la confrérie, assis en cercle autour d'un pentacle, ont vu soudainement un monstre aux mille mâchoires révélé par la poussière d'Ibn Ghazi qu’Allen jetait par petites poignées. Sous le regard incrédule de ses compagnons, Aloysius se leva et avança vers le monstre. Avant qu’aucun n’ait pu réagir, cette abomination s’était jetée sur lui et le démembra avec sauvagerie. Richard Elias, alors pris de panique, s’était levé à son tour effaçant une partie du pentacle et des signes marqués au sol provoquant immédiatement la libération et la fuite de la Chose.

Si Ruppert a pu retranscrire les faits c’est parce qu’il était le Custode (le gardien) chargé de surveiller les autres. Allen pensait qu'il était possible de renvoyer la Chose là d'où elle venait, mais les autres furent trop choqués ce soir-là pour tenter de refaire la cérémonie. Quelques jours plus tard, ils revinrent et ils entendirent des bruits dans le grenier. Mais ils avaient toujours trop peur. Le temps passa, Elias finit par mourir dans son asile, Marion Allen disparu également. Et aujourd’hui cela va être le tour de Ruppert. Aussi, le temps presse. La créature maléfique paraît être liée à la fois à ceux qui l’ont invoqué et au lieu où cela s’est produit (cette fameuse ferme, dont nous détenons maintenant la clé) et elle ne peut s'en éloigner tant que le Custode est encore en vie. D’après Ruppert, elle ne peut cependant accéder qu'au grenier, seul endroit où ils n'ont pas barbouillé les murs de symboles.

Le récit du vieux Ruppert, prenant allure testamentaire, devient alors clair pour le petit groupe serré autour de Gordon lisant ce vieux journal : réparer l'erreur, renvoyer l’esprit, que les descendants finissent ce qui a été commencé. Sceptiques, ils décident, plus par sympathie que par réelle conviction, de mener une petite enquête. Dorothy et Lily Grace se rendent alors chez leurs parents respectifs afin d'interroger leurs pères, membres survivants du club. Ces derniers, obtus, refusent d'admettre la véracité des propos de Ruppert, répétant le laïus accidentel utilisé lors de l'enquête de police. Pour eux, tout ce qui s’est passé ce soir-là fut le fruit de leur imagination. Dans cette ambiance sordide ils crurent alors voir des choses qui n’existaient pas. Aujourd’hui ils sont convaincus que ce n’était qu’affabulation et que Ruppert a bien tort de se tracasser encore avec cela.

Mon père ne sait rien, je lui ai tout raconté mais rien ne lui rappelle cette histoire, aucun document ne traîne dans nos cartons...la vie nomade ne s'encombre pas de vieilleries.
Je ne sais que penser, cela me paraît tellement burlesque mais en même temps quelque chose s'est réveillé, un souvenir, une perception, je revoie la vieille Jeronima et sa boule de cristal, ses cartes et ses bricoles antiques... et le regard de ses clients.


Ils décident ensuite d'enquêter sur Ross's Corner dans les archives journalistiques mais aucune mention ne fait état d'accidents bizarres ou de disparitions.
Les informations récoltées à la bibliothèque de Boston par Gordon et Vernon témoignent cependant d'une correspondance avec le fragment d'ambre renfermant l'esprit bienveillant et du manuscrit retraçant l'acte cérémoniel d'invocation de ce dernier. Cet ouvrage en latin, intitulé le Kybalion d'Honorius, avait alors été retranscrit par Marion Allen pour l'ensemble des membres du cercle.

Impossible de mettre la main sur ce foutu bouquin. Allen devait l'avoir, mais nous ne trouvons strictement rien non plus sur lui. À l'université, nous avons seulement appris qu'il n'avait pas terminé son année d'étude en 1874 et qu'il était en mort en 1875. Nous aurons peut-être plus de chance demain, Gordon et Vernon ont laissé (non sans réticence) le sarcophage en or à un professeur d'égyptologie qui saura peut-être nous en dire plus.

Au terme de cette journée, Dorothy, Gordon et Vernon décident de rester sur Boston afin de continuer leurs investigations.

Le petit groupe se retrouve le lendemain en fin de matinée. La visite chez le professeur d’'égyptologie permet de confirmer la provenance du sarcophage : il aurait été mentionné dans un ouvrage relatif au monde des morts et peut être attribué au pharaon Nophru-Ka de la 14e dynastie selon certaines sources ou de la 4e selon d’autres ; il est aussi appelé le « Pharaon Noir ». Il y a une inscription hiéroglyphique sous le couvercle, difficile à traduire, le professeur d’égyptologie parvient néanmoins à déchiffrer les mots “sagesse, chercheur de vérité/sagesse, Fils de Thot”.

Nous voilà bien rendu avec ça, mais progressivement l'idée de pratiquer le rituel fait son chemin dans nos esprits. Ça nous fera une ballade à la campagne... Si seulement on pouvait mettre la main sur ce fucking Kybalion...

La clé du rituel est contenue dans le Kybalion d'Honorius, malheureusement introuvable. Le père de Lily Grace n'en a gardé aucune copie et lorsque le groupe se retrouve devant la demeure de Ruppert c'est pour apprendre que ce dernier vient de trépasser. Armés de couronnes de fleurs, c'est avec tristesse qu'ils se rendent à la veillée mortuaire, mais aussi avec l’espoir de pouvoir se faufiler dans la bibliothèque et peut-être d’y trouver l’ouvrage.

« S’il l'avait eu, j'espère bien qu'il aurait pensé à nous le donner » remarque Lily Grace...elle n’a pas tort.

N'ayant plus d'autres choix que de se rendre à la ferme de Ross's Corner, le petit groupe hétéroclite décide de prendre la route l'après-midi même. Non sans mal car Lily Grace, qui a un mauvais pressentiment, tarde à se laisser convaincre ; et elle n’accepte qu’à condition que tous s’y rendent fortement armés. Ils espèrent trouver un poste de police sur place, mais il n’y en a plus depuis longtemps. Aussi, ils ne s'attardent pas et après avoir demandé leur chemin, se dirigent directement vers la ferme.

Un chemin de terre rongé par les herbes folles et criblé de nids de poule conduit vers l’antique propriété ; au bout de quelques mètres la voiture de Fay s'embourbe. Obligés de la dégager pour continuer d'avancer, ils remarquent que le petit bois longeant le chemin se compose d'arbres rachitiques, presque morts. Arrivés devant la maison et les dépendances, tout leur apparaît délabré, les murs de la grange sont effondrés, le puits au centre de la cour est presque rasé, la cabane des toilettes est ouverte aux vents, les carreaux de la verrière sont cassés. Tout est recouvert d'une végétation très dense, s'immisçant à travers chaque recoin des bâtisses et jurant avec le paysage désolé du petit bois. Le silence est assourdissant, pas un oiseau, pas un animal pour se faire entendre ; même au cœur de l’hiver un tel calme est inhabituel. En s'approchant de la maison, Gordon sursaute tout à coup, il dit avoir vu passer une ombre devant l’œil de bœuf du grenier. Est-ce le fruit de son imagination, exacerbée par les récits hallucinés de Ruppert sur la Chose monstrueuse ? En examinant les alentours, ils ne trouvent que désolation, des outils rouillés du cabanon aux murs qui s’effritent et partout cette végétation étouffante, empêchant jusqu'à même d'ouvrir un volet. Ils décident alors de pénétrer dans la maison.

Je ne suis pas tranquille, je ne saurais dire pourquoi ... un pressentiment. Je ne suis pas la seule, nous avons chacun pris une arme. Lily Grace possède un fusil et semble bien disposée à s'en servir au cas où et cela me rassure de sentir le poids de mon revolver dans mon sac. Je ferme la marche... nous sommes dans le hall d'entrée, il y fait sombre et heureusement Dorothy possède une lampe torche. Un couloir s'ouvre devant nous avec de part et d'autre deux portes donnant sur d’autres pièces.

Accroché au mur sur un portemanteau, un vieux veston pend tristement. Dorothy s'en empare fouillant les poches. Elle y découvre les papiers d'Aloysius Watson restés là depuis une cinquantaine d'années. Le groupe décide de bifurquer sur la droite vers la première pièce lorsque soudainement Fay hurle de terreur.

Je l'ai vu, je le jure, une silhouette, là derrière moi, j'ai vu son reflet dans le miroir... je me suis retournée mais rien… Vernon essaye de me rassurer, c'est le vent, l'ombre d'un nuage... je ne sais plus... cette maison me met mal à l'aise...

À la lueur de la lampe torche, c'est avec stupeur qu'ils découvrent le lieu du rituel d'invocation. Tout est là, comme décrit dans le journal : le pentacle, les bougies, la cheminée, et les signes gravés, partout, sur chaque boiserie, chaque montant de fenêtre et de porte. Le mobilier de la pièce a été minutieusement entassé dans un coin et tout est recouvert de poussière, tout est vieux, pourrissant et sur le point de se désagréger. Les angles des murs et du plafond sont recouverts d’étranges taches et coulures noires comme si un liquide visqueux avait suinté du grenier, mais tout est sec maintenant. En s'avançant doucement, tout en prenant garde de ne pas altérer les signes encore visibles du pentacle, le groupe remarque au centre de ce dernier un petit amas poussiéreux encadré de deux bougies noires.

« Le fragment d'ambre » suggère Gordon. Tout cela devient tellement « réel » … à l’extérieur, le vent a forci, on l'entend de plus en plus.

Alors qu’ils entrent dans la cuisine, ils observent des traces de pas dans la poussière allant de la porte en face à une petite porte sur le côté. Cette dernière donnant sur une cave, chacun y descend en file indienne. Dorothy passe la première et atteint le sous-sol ; elle s'avance sur la terre battue détrempée, des rats filent à travers leurs jambes, les mordants au passage.

Tout s'est passé trop vite, Dorothy à terre, un homme s'élançant vers nous, la voix de Lily Grace intimant de s'arrêter, des coups de feu... j'ai essayé de le stopper puis, de le rattraper dans l'escalier et je ne sais plus à quel moment j'ai sorti le pistolet de mon sac mais j'ai fini par tirer... il est mort... il me semblait avoir visé les jambes... Jackson nous regarde complètement effaré. C'est cette maison, elle nous porte sur les nerfs… je n'arrive même pas à m'occuper de Dorothy qui est encore dans les vapes.



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Dernière modification par Lotin le lun. avr. 23, 2018 5:38 pm, modifié 3 fois.

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Re: [CR] Les masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » lun. avr. 23, 2018 5:15 pm

Saison 1 Episode pilote – Quelques jours au vert
25 février 1920
Acte 2

L'homme qui s'était réfugié dans la cave semble être un vagabond, aux vêtements élimés, au visage ravagé par l'adversité. Vernon remarque que les traces de pas repérées dans la poussière semblent bien correspondre à ses chaussures et en l'examinant de plus près, il apparaît sur les épaules de son pardessus et sur son crâne de petites cicatrices encore fraîches faisant penser à des brûlures. Il est en outre recouvert de petites morsures.

Les rats ?

Après avoir, décemment, recouvert le corps inerte d'un vieux linge qui traînait dans la cuisine, l'examen de la maison reprend. Des craquements et des grincements proviennent subitement du grenier.

Une chouette ?

La pièce suivante, qui devait être une chambre est quasiment entièrement occupée d'étagères sur lesquelles de nombreux livres sont en phase de décomposition avancée. Près d'un poêle à bois la présence d'un petit lit témoigne de l'aménagement de fortune du vagabond. Tout autour ils remarquent une myriade de tâches noirâtres - telles des gouttes. En fouillant les étagères, Vernon découvre une vieille boîte à cigares et à l’intérieur, un petit cylindre en métal contenant de la poudre et des feuillets manuscrits avec un très long texte en latin.

Le chant d'invocation d’Honorius et la poudre d'Ibn Ghazi ! On va le faire, on va vraiment pouvoir le faire...
L'horloge ! L’horloge sonne ! et des bruits ! des bruits qui viennent de la cuisine ! Dorothy et Gordon s'y précipitent, mais rien, l'horloge s'est arrêtée, elle indique 2h01.


D’autres sons, des glissements, des chocs et même une sorte de feulement semblent venir d’au-dessus, du grenier. Ces bruits sont une source de stress pour tous désormais. Seul Vernon garde encore un peu de son sang-froid avançant toujours une explication, plus ou moins plausible, plus ou moins rationnelle… Malgré ces peurs, le groupe poursuit son exploration de la ferme. La dernière pièce inspectée est encore une chambre dans laquelle trois lits sont installés. Sur l'un d'entre eux un sac contient les papiers de Marion Allen, derniers vestiges du départ brusque de la Confrérie Obscure. Depuis cette salle, un escalier mène à une trappe et au grenier. Les investigateurs tergiversent : que faut-il faire maintenant ?

Ils veulent y monter ! Toutes les pièces sont recouvertes de glyphes ou je ne sais quoi sauf le grenier. C'est ce qui est écrit non ?

Gordon commence à gravir l'escalier, qui s'apparente plus à une échelle de meunier, lorsque soudain une marche complètement vermoulue cède sous son poids. Un juron éclate, Gordon s’est coincé la jambe, son pantalon s’est déchiré et un peu de sang perle le long de son mollet. Plus agacé que réellement blessé, il redescend en grognant, aidé de Vernon. Ce dernier monte précautionneusement mais alors qu'il passait la tête à travers l'ouverture du plafond, une grosse armoire s'abat violemment sur lui. L’esquivant heureusement de justesse, elle obstrue cependant une partie du passage.

M'a pas l'air bien normal tout ça... la lampe torche est morte, heureusement nous avons les bougies découvertes dans la cuisine... et toujours ces bruits, des portes qui claquent, des grincements, et le vent, encore le vent... Courageusement, Dorothy monte ensuite, pousse l'armoire et s'introduit dans le grenier, nous à sa suite (enfin, sauf pour Gordon, il regarde fâcheusement ses mains). Aucun signe gravé là-haut, le sol est entièrement recouvert de poussière mais nous remarquons ces éternelles traces noires, comme si le plancher avait été brûlé sur toute sa surface.

De nombreux squelettes de petits animaux jonchent le sol, certains cadavres ne sont pas entièrement décomposés et semblent avoir été vidés de leurs entrailles. Le vent s'engouffre par l’œil de bœuf ouvert aux intempéries. Le froid est terrible. Au même moment, la maison résonne de bruits étranges, l'horloge se remet à sonner.

Lily Grace est subitement prise de panique, elle refuse de rester une minute de plus dans ce grenier et redescend dans la chambre. Elle est suivie de près par Fay, soulagée de ne pas s'attarder en ce lieu. Rejoignant Gordon, ils échangent un regard lourd de sens, envahis de doutes et de peurs. L'inspection du grenier ne révèle aucune trace concrète de la Chose, mais suggère une présence malsaine les enveloppant. De nouveaux bruits se font entendre dans la cuisine et ils se précipitent, mais une fois de plus rien ne semble avoir bougé sauf peut-être la porte d'un placard qui n'aurait pas dû être ouverte. Le cadavre rigide gît toujours lamentablement sur le sol, ne faisant qu’accroître l'angoissante atmosphère de ce début de soirée. La nuit est déjà presque tombée. Ils décident alors de retourner à la salle du rituel afin de commencer la cérémonie au plus vite. Pris d'un doute quant à la bonne marche à suivre, Fay (non mécontente de pouvoir s'occuper l'esprit) reprend le vieux carnet de Ruppert et se plonge dans les détails du rituel.

Minuit ! Il faut attendre minuit...

Vernon, dont le caractère cartésien et dubitatif de la chose occulte commence à s'émousser, propose de s'occuper du feu de la cheminée en utilisant les vieux meubles stockés dans un coin tandis que Gordon et Jackson s'affairent pour retracer à la craie les symboles du pentacle légèrement effacés. Pendant ce temps Dorothy et Lily Grace décident d'inspecter la vieille verrière, grignotée, remplie de plantes sauvages et d'arbustes jusqu'à cet arbre qui traverse le plafond. Une trappe au centre donne accès à un petit sous-sol dans lequel seul le minuscule squelette d’un animal fouisseur est découvert. Elles s'attachent ensuite à refermer toutes les portes de la maison protégées par les symboles, aidées de Jackson qui suggère de bloquer la porte de la verrière à l'aide de la massive horloge. Malheureusement, l'antique cheminée ne tire pas suffisamment, peut-être à cause des plantes grimpantes qui couvrent la façade et obstruent les ouvertures dont certainement l’évacuation de la cheminée. Lentement, la pièce se remplie d'une épaisse fumée blanche, les obligeant à ouvrir la porte d'entrée.

Vernon, se détachant de la chaleur bienveillante du feu, se propose de récupérer quelques victuailles laissées dans les voitures. Accompagné de Gordon et de Lily Grace armée de son fusil, ils s'enfoncent dans la noirceur de la nuit. Alors que Lily Grace reste sur le perron de la maison pour faire le guet, Gordon s'arrête, tétanisé après seulement quelques mètres. Une ombre vaguement humanoïde surgit près du cabanon puis disparaît dans la nuit. Reprenant leur chemin, c'est avec consternation qu'ils constatent que les pneus de la voiture de Fay sont crevés et qu'une étrange substance visqueuse les recouvre. Gordon, reprenant ses esprits entreprend de recouvrir des mêmes symboles observés dans la maison la deuxième voiture. Sur le chemin du retour, jetant un œil vers le grenier, ils ne peuvent que remarquer à nouveau une ombre enveloppée d'une fumée noire.

Il se passe des choses là-dehors... ne t'en occupe pas, reste concentrée. Alors, les deux grandes bougies noires au centre, Ok, il suffira de les rallumer ; les membres du cercle, assis les jambes croisées autour du pentacle, le Custode dans un coin de la pièce, un chant en latin qui est sensé duré deux heures mais que nous devons lire à l'envers afin d'inverser le rituel...

De retour à l'intérieur, si ce n'est le bruit du vent, le crépitement intense de la cheminée et les grincements du grenier, le groupe connaît un moment de calme aidé par la douceur du feu et de la nourriture, leur remontant quelque peu le moral. Les bruits de la cuisine se faisant toujours entendre, Gordon décide de déplacer les meubles afin de vérifier un quelconque passage qui n'aurait pas été protégé par les symboles. Profitant du temps restant, il décide de continuer à retracer ceux du pentacle en s'aidant de ce qu'il a pu voir en inspectant la maison, ne voulant rien laisser au hasard. Minuit s'approche, les derniers préparatifs sont mis en place. Vernon se tient près de la cheminée, muni de la poudre d'Ibn Ghazi, Lily Grace prend place en dehors du cercle et sera la nouvelle Custode, chargée de veiller sur ses compagnons. Chacun s'installe, prêt. Ne pas répéter les erreurs de la dernière fois, sachant que le moindre faux pas serait dramatique.

Le chant commence, initié par une poignée de poudre lancée dans le feu de la cheminée. L’odeur qui se dégage alors est horriblement âcre et une fumée légèrement verdâtre se développe prenant rapidement des reflets métalliques assez irréels. Les bruits s'intensifient, d’abord un grand sifflement, puis des grattements et des chocs sur le plancher du grenier. Lily Grace peut presque ressentir les vibrations de la maison qui semble prendre soudainement vie, le plafond et les murs se recouvrent d'un liquide noir, les phares de la voiture, là-bas, s'allument. De longues minutes passent, le chœur tient bon malgré les incessantes gouttes brûlantes tombant du plafond. Subitement les pleurs hystériques d'une femme se font entendre à l’extérieur près de la fenêtre où se tient Lily Grace. Celle-ci tente de lui parler mais seuls ses pleurs lui répondent allant de la verrière jusqu'à la porte d'entrée. La mystérieuse femme frappe à la porte, encore et encore jusqu'à ce que cette dernière cède. Lily Grace se tient prête, le fusil braqué sur l'apparition. Cachant son visage avec ses mains, la femme s'approche malgré les injonctions de la gardienne. Gordon a juste eu le temps d'apercevoir son visage, marqué de deux globes oculaires vides ruisselants d'un liquide noirâtre, avant que la créature ne se jette sur Lily Grace. Elle riposte immédiatement en faisant feu, touchant la femme au milieu du torse et la projetant en arrière. Ayant relevé la tête un moment, Gordon s'aperçoit alors que la porte de la cuisine est ouverte. Le voyant écarquiller les yeux, Lily Grace comprend et se dirige rapidement vers le fond de la pièce, rassurant Gordon, l'encourageant à continuer le chant. A travers la porte ouverte, elle s’aperçoit que le corps du vagabond a disparu et quelques bruits étouffés semblent provenir de la pièce, mais ils sont couverts par le bruit du vent à l’extérieur et la litanie de la cérémonie. Finalement, après quelques minutes d’observation, elle referme la porte, et se tient à nouveau aux aguets.

Je ne tiens plus, il faut que je m'arrête, trop fatiguée... Dorothy aussi semble épuisée, elle s'arrête également... juste deux minutes, le temps de reprendre notre souffle... il ne faut pas que la litanie s’interrompe mais les gars ont l'air de tenir...

Des pas traînants se font entendre du côté du couloir d'entrée, Lily Grace les a entendus et elle se déplace rapidement pour trouver un bon angle de tir – s‘il veut passer par là, elle ne le laissera pas avancer plus avant – et, en effet, alors qu'ils se font plus proches, un coup de feu fend l'air, coupant quasiment la cible en deux. Le clochard s’écroule, une seconde fois ; un liquide noir et épais s’écoule de ses nouvelles blessures.

Et le rituel continue. Les chocs dans le grenier sont de plus en plus violents. Soudain une voix sifflante et glaçante résonne fortement ; elle hurle dans une langue inconnue des investigateurs, leur évoquant peut-être de l’allemand. Une fumée dense, noire, bouillonnante s'insinue progressivement entre les lattes du plafond, la Chose arrive. Reprenant son attention sur ses compagnons, Lily Grace s'aperçoit que Gordon s'agite frénétiquement, elle va vers lui, tente de le rassurer. “Des araignées !!!” crie-t-il. Il se met debout, puis se calme subitement mais essaye d'avancer vers le centre du cercle. Lily Grace tente de le retenir, mais elle n’est pas assez forte pour cela. À ses côtés, Dorothy ne peut que constater avec effroi qu'il va reproduire l'erreur d'Aloysius. Se jetant sur lui pour l'arrêter, il s'affale par terre mais le monstre est là, attrape sa tête. Dorothy l'attire vers lui, le dégageant de cette chose invisible. Gordon reste inerte sur le sol. La fumée est de plus en plus dense, Vernon comprend et jette, dans un ultime effort, une poignée de poudre avant de s'évanouir à son tour, suivi de près par Jackson qui ne tient plus non plus. Seules Fay et Dorothy continuent, coûte que coûte le chant liturgique. Elles la voient maintenant, l'ineffable monstruosité aux mille mâchoires.

Elle est là... tenir encore... ne pas s'arrêter... une explosion ? Il faut continuer, continuer, Dorothy semble à bout... continuer.... continuer.....
Quelqu'un parle....
C’est Lily Grace, elle a posé ses mains sur mes épaules, elle est devant moi, je la vois maintenant. Elle dit : « c'est fini ».


La cérémonie s'achève, une déflagration s'est produite au centre du pentacle, réduisant le morceau d'ambre en poussière. Le calme est revenu dans la ferme, seul le vent s'engouffrant dans le grenier laisse entendre son gémissement. Mais lui aussi a fortement décru, ce n’est plus la tempête qui secouait la maison il y a quelques heures. Dorothy et Fay arrivent à peine à se redresser et finissent par s'endormir à même le sol. Les garçons ne reprennent pas connaissance mais ils respirent normalement et semblent juste aussi endormis. Espérant que le rituel de désinvocation a fonctionné, Lily Grace veille ses compagnons le reste de la nuit.

Au petit matin, chacun s’affaire, mécaniquement. Les restes cadavériques des abominations de la Chose sont jetés dans le puits, les roues de la voiture sont réparées et c'est circonspects qu'ils rejoignent la ville de Boston. Seules Dorothy, Fay et Lily Grace ont clairement vu la monstruosité, instillant en elles une nouvelle réalité. Gordon n’a repris connaissance que quelques minutes, visiblement très mal en point, ils le conduisent à l’hôpital dès leur arrivée sur Boston.

Les garçons semblent presque dans le déni, refusant de croire à l'apparition du monstre. Le système défensif de l'inconscient se met en branle…

Dès le lendemain de cette harassante journée, John Brenner, l'avocat de la famille Merryweather, les invite à déjeuner dans un grand restaurant réputé de Boston. Ainsi, le 29 février, un dimanche, le petit groupe se retrouve « Chez François » ; à l'exception de Gordon, encore hospitalisé. Ils sont accueillis par un homme corpulent d'une cinquantaine d'années, dégarni, les yeux cernés. Exécuteur testamentaire de Ruppert, il présente les dernières volontés du défunt à ceux qui ont réussi à régler son problème.

Nous héritons de la ferme. Tu parles d'un cadeau, on aurait dû la brûler.

Outre l’héritage de la maison, ils sont également invités, dans les deux ans, à entreprendre un voyage sur le yacht personnel de Mr Charles D. Winsworthy, illustre personnage réputé pour ses fêtes dans les eaux internationales. Un ami de Ruppert à qui il devait une faveur.
Le repas est excellent. Après leur horrible aventure à la campagne, cette parenthèse mondaine est un moment tout à fait savoureux. C’est hélas le prélude à un nouvel instant d’étrangeté totale. Au moment du café, John Brenner se lève et en passant derrière Fay, la mord brusquement au niveau de la veine jugulaire. Témoignant d'une dextérité sans faille, Dorothy l'intercepte et le plaque immédiatement au sol.

WHAT the FUCK ?

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Message par Lotin » lun. avr. 23, 2018 5:38 pm

Saison 01 Episode 01 – Saturne dévorant un de ses fils
29 février 1920
Acte 1

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En ce dimanche ensoleillé, tout avait plutôt bien commencé au grand restaurant « Chez François » : un repas tout à fait cordial et la perspective réjouissante d’un voyage sur le magnifique yatch du richissime C. D. Winsworthy. Après l’effroyable épreuve de la ferme de Ross’s Corner, la vie semblait retrouver son déroulement normal. Pourtant, alors que le serveur vient juste de prendre la commande des cafés, l'improbable agression de John Brenner à l'encontre de Fay fait planer un moment d'effroi dans la salle bondée du restaurant. Les cris de Dorothy, de Lily Grace, de Vernon, de Jackson et de Fay résonnent tandis que les clients restent interloqués face à cette étrange situation.

Mais qu'est-ce qui lui a pris ? Merde, ça fait un mal de chien, il y a du sang partout...

Lily Grace s'empresse de couvrir d'une serviette la blessure de Fay tout en appelant l'aide d'un médecin. Un homme d’un certain âge se précipite et parvient à arrêter le saignement. Mais la jeune femme a besoin de soins plus adaptés car la blessure est loin d'être superficielle. De plus, elle est très pâle tant à cause de la douleur qu’en raison de la violence et de la surprise de l’agression. Le vieux médecin recommande de la conduire rapidement à l’hôpital. Pendant ce temps, Dorothy a maîtrisé l'homme de loi, sans grande difficulté toutefois car il a aussitôt perdu connaissance suite à son incompréhensible geste perpétré. Il gît sur le sol, tandis que Vernon se penche sur lui pour vérifier s’il respire encore.

Quelques minutes après, quatre policiers font leur entrée dans le restaurant, le personnel les a certainement alertés et ils n’ont pas perdu de temps pour se déplacer dans ce restaurant fréquenté par toute la bonne société de la ville. En arrivant, ils croisent Lily Grace et Fay qui s’apprêtaient à partir pour l’hôpital. Leurs explications sont sans doute un peu confuses et ils refusent de les laisser passer. Dubitatifs, deux d'entre eux les interrogent sur les faits ; après avoir écouté leur version et certainement inquiets devant l’état de Fay, ils finissent par accepter qu’elles partent, mais leur proposent de passer au commissariat le lendemain matin. Les deux autres agents s'occupent d'interroger Vernon et Dorothy. Se remémorant le déjeuner, Vernon explique qu’il avait remarqué que l’avocat semblait être quelquefois un peu distrait, tout en restant cependant très affable et agréable. Mais rien n’avait véritablement annoncé ce retournement de situation.
Les policiers interrogent également les autres témoins de la scène sans insister pour autant, inutile d’importuner ces « braves gens ». Enfin, ils entreprennent de transporter, avec beaucoup d'égards toutefois, le corps toujours inanimé de John Brenner.

Pendant ce temps, Lily Grace et Fay se sont rendues à l’hôpital le plus proche.

Ils m'ont fait une injection (contre la rage ??) et ont changé mon bandage… Ils sont très gentils, mais pourquoi me regardent-ils comme ça ??!! Ils sont tous aux petits soins, Lily Grace a dû leur faire miroiter de jolis pourboires. Elle aussi a quand même l’air inquiète... oh my God ! Il faut que je rentre m'allonger.

Après avoir raccompagné Fay chez elle et l’avoir confiée à son frère avec force recommandations de calme et de repos, Lily Grace décide de passer chez son avocat de père pour le questionner sur Brenner. Maître White le connait très bien car il est comme lui spécialisé dans le droit de la famille et s’occupe le plus souvent d’affaires de successions ; il a, en outre, une très bonne réputation. Rien n’aurait pu laisser présager, à priori, d'un tel comportement. Daddy n’en croit pas ses oreilles !

Le lendemain, vers le milieu de matinée, Fay a un peu récupéré du poil de la bête. Elle retrouve ses amis devant le commissariat. Hors de questions d’en rester là ! Elle est bien décidée à porter plainte contre Brenner. Ils apprennent alors, un peu surpris, que l'homme de loi a été relâché la veille. Il lui a fallu quelque temps pour reprendre connaissance, mais il semblait assez peu marqué. En revanche il a été incapable d’expliquer son geste. Comme il a payé sa caution et que c’est un homme de bonne réputation, les policiers n’ont pas vu de raison de le retenir. Il avait toutefois laissé une note aux policiers à l'intention du groupe, les invitant à se rendre chez lui pour leur présenter des excuses. Très partagés sur l’attitude à avoir, la petite troupe décide néanmoins de s'y rendre immédiatement.

Great ! Il s'excuse ! Rien que ça... et voilà qu'il nous invite à nouveau, chez lui, cette fois...

Un majordome en livrée du nom de Williamson ouvre la porte d'une maison de maître localisée dans les quartiers chics. Tout cela a un petit air de déjà vu pour eux et ils se revoient il y a quelques jours à peine chez Ruppert Merryweather. Tant d’événements se sont produits depuis…

Williamson est légèrement méprisant et semble hésiter quand Vernon explique la raison de leur venue. Il finit par assener avec une moue réprobatrice que son maître n'est pas à son domicile et leur indique ostensiblement la sortie.

Il ne sait pas à qui il a affaire ! Lily Grace est peu habituée à se faire rabrouer de la sorte par un simple larbin et ça l’a vraiment mise en boule ! elle a pris un accent qu’on parfois les gens de la haute et qui m’énerve beaucoup d’habitude, elle s’est mise à l’appeler Wilson (exprès ?) et elle a réussi à le déstabiliser. Quelle teigne ! Elle a demandé à voir quelqu’un de la famille et non par un domestique ! Le majordome s’est mis à bégayer et a fini par nous laisser entrer... joli !

Il s'efface alors, les menant vers Johanne, l'épouse de Brenner. Cette dernière, la cinquantaine à l'allure rigide et au visage osseux, d'un air hautain, répète à nouveau les dires de Williamson. Non, son mari n'est pas à la maison, il est parti depuis une heure en voyage d'affaire et n'a laissé aucune instruction les concernant. Lily Grace lui explique alors la situation, la morsure de Fay, le désir de son époux de les revoir dans les plus brefs délais afin de finaliser la succession de Ruppert Merryweather.
Se radoucissant quelque peu, elle leur livre avec résignation la triste vérité. L’avocat a été interné. A peine rentré, il avait été pris d’un nouveau coup de folie et avait agressé une des femmes de chambre, la mordant avec la même violence dont il avait fait preuve envers Fay.
Catastrophée, son épouse avait fait appel au célèbre psychiatre britannique Sir Frederic Hicks de passage dans la ville qui s’était immédiatement déplacé. Sur ses conseils, il avait été conduit à la maison de repos du « Doux Séjour » au nord de Boston.

Bon, ce n'était pas spécialement contre moi : il s'est aussi acharné sur le cou de la bonniche !

Mrs Brenner, suivie de Williamson, les conduit ensuite dans le bureau de l'avocat. Il s'agit d'une grande pièce où trône un bureau massif en bois sombre ; de nombreuses étagères sont remplies de livres et plusieurs tableaux ornent les murs. Ces derniers sont des œuvres plutôt classiques : des scènes de chasses, des natures mortes ou des portraits. Un d'entre eux cependant dénote fortement avec le mobilier général du bureau et attire immédiatement le regard de Lily Grace, de Vernon et surtout de Jackson. En effet, cette reproduction d’un tableau très sombre du peintre espagnol Goya « Saturne dévorant un de ses fils » parait absolument déplacée ici, cela les hypnotise presque. Johanne leur explique que son époux l'a acheté très récemment, il y a quatre semaines environ, à la Boston Royal Art Galery.

Sur le bureau, en cherchant les documents nous concernant, nous tombons sur un dossier, posé en évidence sur lequel est écrit un nom : Brady Whitcombe... l'agenda de Brenner est dessous. Il y a un étrange dessin dessus, du griffonnage plutôt, difficile à comprendre, on dirait une porte, avec des traits grossiers tout autour...étrange ! en le feuilletant, même rapidement on peut bien constater que l'écriture de Brenner s'est fortement dégradée depuis ces dernières semaines.

Vernon feuillette le dossier Whitcombe, une affaire de meurtre... il trouve ça étonnant qu'un avocat spécialisé dans les droits de successions s'y intéresse.
Johanne Brenner quitte un moment le bureau laissant le petit groupe en compagnie du majordome. Souhaitant fouiller un peu plus dans les affaires de Brenner afin de trouver des indices quant à son étrange comportement, Lily Grace exige un verre d'eau forçant Williamson à se retirer. Ils en profitent alors pour fouiller dans les tiroirs et regarder sur les étagères, mais rien n'attire leur attention, excepté toujours le regard dément de Saturne sur le tableau. Ils trouvent les documents concernant la succession de Rupert en leur faveur mais décident de le laisser en place, ces derniers n'ayant aucune valeur tant qu’ils ne sont pas signés. En revanche, le dossier sur le meurtre intrigue fortement Vernon qui le glisse discrètement dans son veston prenant également l'agenda de Brenner.
Ils se retrouvent tous chez le « Daddy », de Lily Grace pour le déjeuner et se plongent dans les détails du rapport d'enquête de l'affaire Brady Whitcombe.

Il y a six semaines, Casey Grescht, un embaumeur, a été retrouvé assassiné sur son lieu de travail, un funérarium dans la banlieue de Boston. Il a été découvert par Ronald Craiger, un policier faisant sa ronde et ayant remarqué une vitre brisée dans la salle de travail de la morgue. Le corps de Grescht reposait nu sur une table d'opération. Ephraïm Sprague, le médecin légiste, situe la mort à environ deux heures du matin, suite à une injection massive de produits chimiques utilisés normalement pour l'embaumement des cadavres. Cela a dû provoquer une lente et cruelle agonie, laissant des stigmates de brûlures sur tout le corps. Les piqûres sont localisées au niveau du cou et du ventre et ont été effectuées alors que la victime était encore en vie ; des traces de luttes témoignent qu'il s'est débattu.
Le principal suspect est Brady Whitcombe, l'employé de Grescht depuis un peu plus d'un an. Ne pouvant fournir aucun alibi, il a été placé en garde à vue et semble le coupable tout désigné. En effet, c'est un homme au passé mouvementé qui a grandi dans un orphelinat de Philadelphie. Il a fugué plusieurs fois et a été souvent interpellé pour vols, cambriolage et effraction. Il a purgé une peine de trois ans de prison pour avoir agressé physiquement sa petite amie de l’époque Laura Cheszerki. À sa sortie, son agent de probation Gregory Bielin lui a trouvé un poste au funérarium.

Une note manuscrite sur une marge d'une page mentionne un lien de parenté entre Whitcombe et Brenner, expliquant l'intérêt que porte ce dernier à l'affaire.

Dans le rapport de Luther Harden, le détective chargé de l'enquête, il est question de la haine que voue Whitcombe à son employeur, corroboré par les dires de son agent de probation, ainsi que par son ami Frasier Higgs, un chauffeur de taxi. La comptabilité de Grescht montre en effet qu'il sous-payait largement Whitcombe, profitant probablement de son statut de prisonnier en réinsertion. Rien n'a été volé sur les lieux du meurtre, ce n’est donc certainement pas l’œuvre d’un rôdeur. Seules les traces de pas de la victime et du présumé coupable ont été repérées dans le funérarium. L’affaire à l’air mal engagée pour Brady Whitcombe surtout qu’il ne dispose d’aucun alibi.

Un échantillon de sang se trouvant au niveau de la vitre brisée a été prélevé. Ce dernier est de type B, comme celui de Brady Whitcombe. Cependant, l'échantillon indique un taux anormalement élevé de 70% de bilirubine qui n'apparaît pas sur le test effectué sur Brady lors de son arrestation.

Brenner pense que c'est le point faible de l'enquête et qu'une troisième personne s'est introduite dans le funérarium. Il émet également l’hypothèse de plusieurs agresseurs car d’après ses observations une personne seule n’aurait pas pu maîtriser l’embaumeur.

Digérant le repas autant que la quinzaine de pages du rapport d'enquête et vérifiant le terme « bilirubine » dans le dictionnaire, ils sont de plus en plus intrigués par cette sordide histoire.

– Bilirubine, subst. fem :
Prononc. : [biliʀybin]. Étymol. et Hist. 1865 méd. (Littré-Robin : Bilirubine). Composé de bile* et de rubine*.
Principal pigment biliaire de qui la bile tient sa couleur jaune brunâtre et d'où dérivent, par oxydation, les autres pigments biliaires, en particulier la biliverdine. La bilirubine se forme dans le système réticulo-endothélial et provient de la dégradation de l'hémoglobine par ouverture du cycle porphyrique et perte de fer.

À ce qu’ils comprennent, c’est une maladie du sang liée à un problème au niveau du foie. Et cela peut provoquer chez le patient une remarquable… jaunisse.

Ils décident ensuite de se rendre à la galerie d'art de Boston pour enquêter sur l’œuvre de Goya. Comme dans le bureau de Brenner, les peintures sont de styles très classiques à l’exception de quelques tableaux de l'artiste espagnol, fidèlement reproduits par des copistes de Kingsport. Le galeriste confirme l'achat du tableau il y a quelques semaines par Brenner pour la somme de 2750 $. Ce prix exorbitant étonne même Lily Grace plus habituée que les autres membres du groupe à évoluer dans une classe sociale élevée. L'employé n'a cependant rien remarqué d'étrange ou d'inhabituel lors de la visite de l'avocat, qui, semble-t-il, est tombé en admiration devant ce Saturne.
Suite à cette visite, ils prennent la voiture de Lily Grace pour rejoindre le funérarium localisé dans la zone périphérique de Boston sur South Sentinel Street. Accolé à un petit cimetière, le bâtiment principal du petit complexe funéraire s'étage sur deux niveaux et la devanture annonce « The Morning Side Funeral Parlor ». Tout est fermé et les rideaux sont tirés. Faisant le tour par le cimetière, ils remarquent une petite porte portant les scellés de la police et, à proximité, la fenêtre à la vitre brisée par laquelle l'assassin s'est introduit. Faisant peu cas du caractère illégal de leurs actions, Vernon passe la main par le carreau cassé, actionne la clenche de la fenêtre et se faufile à l'intérieur suivi de près par les autres. Ils se retrouvent alors dans la salle d'embaumement, où le meurtre a été commis. Une table argentée est localisée au centre de la pièce et le sol carrelé est incliné vers cette dernière. De nombreuses étagères, avec toute une collection de bocaux et de fioles, sont disposées contre les murs. Il y a des espaces vides entre certains bocaux, comme s'il en manquait.

Il y a encore des traces de sang sur la table, et d'autres choses... Vernon est tout pâle, il trouve ça révulsant. Il y a beaucoup de traces de pas par terre.

En s'approchant d'une étagère, Vernon remarque dessous un morceau de verre brisé provenant probablement de la fenêtre. Quelques cheveux bruns mi-longs y sont attachés. Pourtant d’après ce qu’ils ont lu dans les rapports de police, ni la victime, ni le suspect ne présentent une telle chevelure. Ayant dans l'idée de les faire examiner par un ami de Dorothy, Vernon en récupère quelques-uns qu'il met dans un récipient vide et remet le fragment de verre à sa place.

Bravo les flics !

La pièce attenante se révèle être un bureau qui a été intégralement fouillé par les policiers et ils ne trouvent rien de plus. La salle de présentation, au murs noirs, ne présente pas non plus grand intérêt. À l'étage, ils font face à une petite porte fermée à clé qui doit mener aux appartements privés de Grescht. Y pénétrer est très tentant mais après quelques instants d'hésitation, ils réalisent qu’ils ont déjà bien outrepassé leurs droits et décident de quitter les lieux pour se rendre à la prison et rencontrer Brady.
Là-bas, après avoir expliqué leur venue aux gardiens, ils sont amenés dans une grande salle grillagée où les attends un jeune homme menotté aux cheveux bruns coupés très court. Sa chemise largement ouverte laisse apparaître de nombreux tatouages (serpents ailés, scorpions, dagues, croix...). Ses traits sont très anguleux avec un nez retroussé, des yeux verts et une oreille percée arborant un anneau en argent. Rien de plaisant n'émane de ce visage au regard fuyant et somme toute, assez laid. Il marmonne, en réponse aux interrogations de Lily Grace, qu'il n'est pour rien dans le meurtre de son patron et qu'il était chez lui à ce moment-là. Ils se rendent compte très vite qu'il ne dit pas tout et insistent en lui posant des questions, lui laissant entendre qu'ils pourraient croire à son innocence, tout comme Brenner, un avocat éminent et membre de sa famille qui plus est.

Il ne connaît pas Brenner, il n'a plus de famille depuis longtemps et a été brinquebalé dans des orphelinats...mais pourquoi Brenner s'intéresse-t-il tant à lui ?

Se ravisant, il finit par leur raconter que le soir de l'assassinat, il a entendu Grescht téléphoner à un certain Reaper. Les quelques bribes de phrases qu'il a pu écouter concernaient des poisons utilisés sur des corps et il a pu discerner « leur compte est bientôt bon ». Pendant toute la conversation, Gretsch chuchotait avec un ton de conspiration et Brady a pensé qu’il tenait peut-être là une raison de faire chanter son employeur et de récupérer un peu de l’argent dont il l’escroquait en le sous-payant. Il a rejoint Frasier son ami, chez Joe's Grill, un speakeasie miteux, pour essayer de fomenter un plan contre Gretsch. Il a finalement passé le reste de la soirée au bar ne trouvant rien de convaincant à faire.
Brady a donc bien un alibi, mais il n’est pas vraiment utilisable devant un tribunal et aucune des personnes ayant pu le voir ce soir-là dans le bar n’acceptera de témoigner en sa faveur.

Après avoir quitté Brady, le petit groupe se rend au 701 Noyes Street au domicile de Frasier. Ce dernier étant absent, ils partent l'attendre au dépôt de taxi. Frasier est un homme à la stature imposante, avec des mains gigantesques, âgé d'une quarantaine d'années. Des cheveux gris bouclés lui tombent sur les épaules, une fine moustache décore sa lèvre supérieure et le tatouage d'un serpent son bras droit. Ne racontant rien de plus que ce qu'ils savent déjà de la bouche de Brady, Vernon lui déclare qu'il aurait pu fournir aux inspecteurs l'alibi de son ami.

Bon d'accord, les speakeasies sont illégaux mais c'est quand même moins grave qu'un meurtre non ?

Troublé par l'histoire du coup de téléphone le soir de l'assassinat, le groupe décide de retourner au funérarium pour pénétrer dans les appartements privés de Grestch. Munis d'un pied de biche et de leurs revolvers, vêtus de vêtements sombres, ils se retrouvent à la nuit tombée devant la fenêtre brisée. La porte de l'étage cède rapidement et ils s'aperçoivent que les policiers ont également effectué ici une fouille intensive. Ils cherchent cependant un moment dans chaque pièce de ce petit appartement mais rien de particulier ne les interpelle et c'est possiblement par dépit qu'ils décident d'éventrer le matelas de la chambre. Stupéfaits, ils y découvrent une note manuscrite.

Reaper,
Le plan de G a commencé pour éliminer les goules.
Vous pouvez continuer à me contacter en me laissant des messages au bureau de l’I.T.
SURTOUT N'ALLEZ PAS LE VOIR DIRECTEMENT.
Nous disposerons bientôt de leurs tunnels pour notre propre usage et
le Chaos Rampant frappera la terre sous les pieds des ignorants.
Les fous !
Priez le Père aux millions de favoris.
Sonneillon

Cette lettre les rend très perplexes et ils décident de se retrouver dès le lendemain matin pour continuer d’enquêter sur ce meurtre qui prend décidément un caractère de plus en plus mystique.

Des goules maintenant ? Un monstre sorti d'on ne sait où n'était pas suffisant ?
Vernon et Dorothy ont apporté les cheveux à un spécialiste. Les résultats seront prêts dans une semaine, le 09 mars. Lily Grace a dû débourser 100 $.
On est allé ensuite à la bibliothèque pour se renseigner sur les goules. Elles sont décrites dans la littérature, et notamment chez E. A. Poe (un auteur du XIXe siècle), le plus souvent comme des créatures aux pieds fourchus, affectionnant les cimetières pour se repaître des cadavres. Elles peuvent se transformer en femmes pour attirer leurs victimes. Certains auteurs les mentionnent comme étant les épouses des vampires, etc. (la blessure à mon cou se rappelle soudain à mon bon souvenir...).
On a filé ensuite chez Ephraïm Sprague, le médecin légiste, puis chez l'inspecteur en chef de Boston, chargé de l'enquête. Ce dernier, avec sa grosse moustache et sa logique implacable a tiqué en nous voyant débarquer à cinq... Bon d'accord, on aurait peut-être dû laisser Dorothy y aller toute seule... Ils ne nous ont rien appris de plus que ce qu'on a déjà lu dans le rapport. Grestch n'avait apparemment aucune famille, aucun ami...enfin, aucun connu des services de la police...


En début d'après-midi, après leur visite au commissariat, ils se rendent chez Sir Hicks, le psychiatre de Brenner. D'une soixantaine d'années, c'est un homme élégant arborant une magnifique moustache qui les accueille assez froidement. Il leur avoue néanmoins que Brenner est dépendant aux opiacés depuis plusieurs années entraînant progressivement des crises de folies de plus en plus violentes. Son comportement ces dernières semaines l'a donc obligé à le faire interner au centre de repos du « Doux séjour ». Il ne voit aucun inconvénient à ce qu'ils rendent visite à Brenner s'ils le souhaitent et il les invite même à s'adresser au directeur du centre de sa part.

Après une heure de route, nous arrivons devant une grande bâtisse encadrée d'un parc arboré. Le directeur, Mickaël, semble très affable et tout en nous conduisant vers la cellule de Brenner nous explique qu'ils ont été obligés de lui administrer une forte dose de sédatif pour le calmer. Il est, paraît-il, en pleine crise de manque. Mais d'après lui, ce n'est pas à l'opium car les symptômes lui semblent différents. Ici aussi, il a essayé de mordre une infirmière...

Brenner est très pâle, le teint un peu jaunâtre, et les calmants l'empêchent de tenir des propos cohérents. Impossible de discuter plus avant, les seuls mots qu'il perçoivent comme un disque rayé sortant de la bouche du malade sont « rêve », « Federal Street », « la porte noire » et « sourire ».


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Re: [CR] Les masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » lun. avr. 23, 2018 5:44 pm

Saison 01 Episode 01 – Saturne dévorant un de ses fils
02 mars 1920
Acte 2

Dès leur retour sur Boston, en passant chez le père de Lily Grace, ils rencontrent Kenneth Cowan : un véritable géant d'une trentaine d'années, ancien officier militaire. C'est un ami de John Brenner qui l'a contacté il y a peu pour lui demander de l'aide à enquêter sur le meurtre de Gretsch et à innocenter Brady. Johanne Brenner l'a orienté vers cet étrange groupe d'amis qui semblait également intéressé par l'affaire. Les présentations faites, ils décident assez facilement de collaborer et lui résument ce qu'ils ont pu découvrir jusqu'à présent tout en passant sous silence certains passages...embarrassants.

Ayant reçu une note de Gordon, les prévenant de sa sortie de l'hôpital, tout ce petit monde se met en chemin jusqu'à la maison de leur ami. Personne ne répond alors qu'ils sonnent plusieurs fois. La porte est cependant ouverte et en entrant ils découvrent, stupéfaits, leur compagnon inconscient sur le sol du salon.

En rentrant chez lui dans l'après-midi, encore sonné, le visage tuméfié, le crâne bandé, Gordon s'est étonné d'avoir tout l'avant-bras gauche recouvert de gaze. Les événements des jours précédents ont laissé une impression malsaine dans son esprit embrumé et avare de souvenirs. Ne pouvant ou ne voulant faire face à une peur insondable, il a passé une partie de la journée à siroter quelques verres de whisky de contrebande confortablement installé dans son canapé. Ne plus penser. Les vapeurs éthyliques l'aidant, il a fini par trouver la force d'enlever le bandage à son bras afin d'examiner la blessure. Celle-ci lui rappelle fortement les petites morsures qu'il avait observé sur le corps inanimé du vagabond dans la ferme. Le souvenir de cet épisode martèle l'intérieur de son crâne, tout comme l'apparition de dizaines d'araignées lors d'un sinistre rituel. Son bras s'agite soudainement, il ressent des picotements et voit des petites bosses qui s'agitent sous sa peau. Terrifié et suant à grosses gouttes, il observe la blessure qui se couvre alors de ces satanées bestioles à huit pattes qu'il a subitement en horreur. Il hurle encore et encore jusqu'à s'effondrer brutalement.

Lorsqu'il se réveille, il voit le visage inquiet de ses compagnons en train de le dévisager et de l'appeler sur un ton inquiet. Ce n'était donc pas un rêve... Regardant son bras alors qu'il se redresse, reprenant un peu de contenance, il s'aperçoit que la blessure à son bras s'est étendue. Ou bien est-ce encore une hallucination ? Ne disant mot, il concentre son attention sur Kenneth Cowan, un nouveau venu ? Il ne peut se souvenir. En revanche, il reconnaît bien Dorothy, Vernon, Fay, Jackson et Lily Grace qui s'efforcent de lui raconter les aventures auxquelles ils ont été confrontés depuis qu'ils se sont quittés lors de leur retour de Ross's Corner. Leur récit ne fait qu'attiser encore plus son esprit embrouillé. Qui est donc John Brenner et pourquoi diable ont-ils besoin d'enquêter sur le meurtre de ce croque-mort ?

Ne voulant pas dévoiler le caractère mystique de leur épopée devant Kenneth, ils évitent de faire trop de commentaires sur les blessures de Gordon, mais Dorothy, Lily Grace et Fay ne peuvent s'empêcher de s'étonner de cette blessure au bras, certaines que le monstre qu'elles n'oublieront jamais l'avait uniquement attaqué à la tête. Il leur demande encore avec insistance d'examiner cette blessure étrange, certain d'avoir eu affaire à des araignées. Elles essaient de le rassurer, ne remarquant rien qui pourrait s'apparenter à des piqûres d'insectes, allant même jusqu'à vérifier les murs ou le tapis. Elles sont déconcertées par l'attitude de leur compagnon, qui, même s'il a subi un choc, semble vraiment changé.
Recouvrant toutefois ses esprits, Gordon s'étonne, à l'instar de Vernon, de Jackson et de Lily Grace, du tableau de Goya chez Brenner. Parfaitement informé du mythe de Chronos et de l'acte de cannibalisme qui en découle, il jette alors un regard en coin au cou pansé de Fay.

Sans plus attendre, malgré la nuit tombante, ils décident de se rendre sur Federal Street, ce nom d'une rue que Brenner répétait en boucle. C'est un secteur assez mal famé qui, d'après Vernon, abrite les fumeries d'opium de Boston. Par prudence, chacun prend la peine de s'armer avant de s'y rendre.

Le quartier qu'ils traversent pour atteindre Federal Street est un dédale de rues délabrées, de venelles crasseuses et désertes, flanquées de bâtiments semblant abandonnés ou tout du moins aux fenêtres closes, inhospitalières. Arpentant la rue, ils remarquent qu'un seul bâtiment arbore une porte noire comme dans la litanie démente de Brenner.

Alors que Kenneth se dirige vers la ruelle faisant l'angle avec le petit immeuble, Gordon frappe instantanément à la porte, plusieurs fois et de toutes ses forces, mais personne n'ouvre ou ne réponds. Il peut entendre cependant quelques voix assourdies, d'origines asiatique. Il rejoint finalement les autres qui se sont engagés dans le ruelle. Cette dernière est truffée d'immondices et de débris, il y règne une odeur nauséabonde. Lily Grace se pince le nez en grimaçant, paraissant tellement en décalage avec son manteau en fourrure dans cet environnement miséreux. Un petit soupirail au ras du sol donne sur ce qui est vraisemblablement la cave du bâtiment. Kenneth, en se penchant, découvre dans la pénombre, une salle aux murs entièrement capitonnés. Il arrache facilement de ses gonds le soupirail, mais sa haute taille et son imposante carrure l'empêche de se glisser à travers l'ouverture, tout comme Fay et Dorothy. Aussi, seuls Gordon et Lily Grace (confiant son luxueux pardessus à Dorothy) pénètrent discrètement dans le sous-sol, munis de lampes torches et d'armes. Jackson, Vernon et Fay retournent vers Federal Street où ils se cachent dans un recoin pour surveiller l'entrée principale de l'immeuble.

La cave capitonnée possède une seule porte et une grille, juste en-dessous du soupirail, donnant probablement sur les égouts d'où émanent des odeurs méphitiques. Le sol et les murs sont couverts de tâches douteuses. Alors que Lily Grace s'approche de la porte, elle est rappelée subitement par Gordon, un air de panique dans les yeux. Il crie presque : « Regarde, je n'ai pas d'ombre ! ». Il passe et repasse la lampe le long de sa main, ébahi. Lily dubitative est bien obligée d'acquiescer, remarquant sa propre ombre se profilant sur le mur. Consciente de l'étrangeté de cette situation, elle ne laisse rien transparaître et tente de le calmer, bien plus préoccupée présentement par tout le raffut qu'ils font et le danger auquel cela les expose. Trop tard ! Des voix se font entendre de l'autre côté de la porte tandis que le judas s'ouvre, laissant entrevoir un œil qui les observent. Là-haut, dans la ruelle, Kenneth et Dorothy, encore interloqués par les jeux de lumière des lampes, ne peuvent que constater avec effroi que la porte s'ouvre brutalement.

Tandis que Gordon fuit vers l'arrière, Lily Grace, en position de tir, braque fermement le revolver que Dorothy lui a donné. Elle fait face à trois hommes asiatiques, menaçants, dont l'un est armé d'une machette, qui lui paraît bien trop grande. Tandis qu'elle réfléchît rapidement à la manière dont ils vont bien pouvoir se sortir de ce mauvais pas, elle entend la voix craintive de Gordon crier derrière elle : « C'est une erreur !». Avec audace, elle rétorque sans ciller qu'ils sont de la police. Cet aplomb ne suffit malheureusement pas, se rendant compte de son erreur en le disant et sachant pertinemment qu'elle et Gordon ne ressemblent en rien à des agents. Sans grande surprise, elle voit l'un des hommes se jeter sur elle. Il la frappe violemment, elle essaie de riposter mais déséquilibrée, elle rate son coup. Gordon tente de répliquer mais ne s'en sort pas mieux. Kenneth, en revanche, posté au niveau du soupirail, aguerri par son expérience militaire et voyant une opportunité de tir met en joue à son tour l'agresseur et, cette fois, atteint sa cible qui s'écroule sur le sol. Après une légère hésitation, les deux autres hommes reculent prestement vers la sortie traînant leur compagnon offrant à Lily Grace et à Gordon une occasion inespérée de fuir. Malgré sa blessure, Lily Grace, encore debout et menaçante, continue à pointer son arme sur les deux hommes tout en encourageant Gordon à rejoindre la ruelle. Elle hésite à faire feu de nouveau mais reprenant ses esprits, elle rejoint Gordon et s'extrait de cette horrible cave.

Qu'est-ce-qu'il se passe là-bas ? On vient d'entendre des cris et des bruits...des coups de feu ? On se regarde avec Vernon ne sachant trop quoi faire...Jackson a encore un air totalement effaré...Merde, quatre bonhommes sortent du bâtiment, ils sont armés...et se dirigent vers la ruelle...bon, on fonce !

Alors que Gordon et Lily viennent juste de passer le soupirail, quatre hommes à l’air menaçant s'avancent vers eux. Heureusement, ils sont rapidement pris en tenaille par Fay et Vernon, armes tendues, qui les obligent à se calmer. Lâchant leurs armes, ils se pressent contre le mur de la ruelle. Le groupe tergiverse un moment. Rentrer dans le bâtiment pourrait les faire avancer dans leur enquête, mais maintenant que la discrétion a échoué et que l'effet de surprise est perdu, ils se sentent coincés. Bien qu'en position de force, ils n'ont aucune idée de ce qui les attends encore à l'intérieur.
Soudain, une sirène de police se fait entendre non loin, rappelant tout le monde à la réalité et les forçant à fuir malgré la déception de ne pouvoir entrer dans la fumerie.

On en prend un en otage ? Au point où en est ? Non ? Bon.

De retour chez lui, Gordon remarque avec consternation qu'il n'a pas retrouvé son ombre et que sa blessure a franchement empiré, recouvrant presque tout l'avant-bras. Les veines marbrées et le visage marqué, il finit par demander sans retenue, ce qu'il s'est passé à la ferme, ne gardant que quelques bribes de souvenirs de la nuit. Est-ce que tout s'est bien terminé ? Ce satané rituel a-t-il réellement fonctionné ? N'ont-ils pas commis une erreur ? Lily Grace ne peut que répéter que la Chose a disparue, qu'il n'y avait plus de bruits, plus de fumée, plus de vents et que le morceau d'ambre s'est désagrégé.

Devant le regard interrogateur de Kenneth face à leur dialogue, le groupe décide de lui raconter l'épisode de Ross's Corner et de la Chose invoquée. Relativement cartésien, il ne sait que penser de cette abracadabrante histoire, remarquant néanmoins l'air hésitant des trois hommes et le caractère obstiné des trois femmes quant à la réalité des faits.

On s'est loupé quelque part ? Est-il possible qu'une partie de la Chose se soit « incarnée » dans Gordon ? Lily Grace se demande ce qu'il se passerait si on refaisait le rituel...mais même si on en avait les moyens (pas de poudre, pas d'ambre), est-ce que cela fonctionnerait ? Oh God, elle parle de retourner dans cette maudite ferme...

Convenant de l'état anormal de Gordon, ils optent pour une solution plus simple et se rendent, sans plus tarder, à l'hôpital afin qu'il subisse des tests plus poussés. Ils apprennent avec effarement, Gordon le premier, qu'il s'est en réalité enfui la nuit précédente. Il n'en a aucun souvenir et n'a repris « connaissance » que dans l'après-midi, jurant qu'on l'avait laissé sortir. Son médecin Dr Andersen étant absent jusqu'au lendemain, une infirmière l'installe dans une chambre. Les autres investigateurs décident de rester à son chevet, des fois que l'envie le reprenne d'aller se promener on ne sait où. Ils se relaient tour à tour pour le surveiller pendant son sommeil agité, ponctué de paroles murmurées dans un langage incompréhensible.

De l'arabe ?

Au matin, le médecin prescrit un baume pour faciliter les cicatrisations des blessures, mais ne semble pas plus alarmé que ça par le teint pâle voire jaunâtre de Gordon et malgré les injonctions de Lily Grace réclamant des analyses sanguines. Le Dr Andersen leur propose, pour les rassurer, de repasser d'ici deux à trois jours pour constater de l'évolution des ecchymoses.

Fatigué par cette nuit agitée, chacun regagne donc son domicile respectif tout en se donnant rendez-vous plus tard à la bibliothèque.

Il y a des traces de terre sur le sol et une odeur étrange dans mon appartement...une odeur de putréfaction...de charogne ? Un rat crevé ? J'ai regardé partout, mais rien... rien ne semble avoir bougé ou disparu...

Lorsque Dorothy arrive devant la maison de ses parents, un jeune homme l'interpelle. Il dit avoir un message pour elle. L'enveloppe qu'il lui tend est adressée autant à elle, qu'à Vernon, Jackson, Elisabeth Grace et Fay. L'interrogeant sur la personne qui lui a remis le pli, le messager déclare qu'il s'agissait d'un vieil homme vêtu d'un grand manteau et à l'allure étrange, sautillant plus que marchant. Ouvrant la lettre, des effluves nauséabondes de terre humide s'en dégage. Le papier paraît étrangement vieux, très épais, orné de dessins en filigrane ; arraché semble-t-il d'un cahier. L'écriture et le texte sont exécrables, difficile à déchiffrer et, de surcroît, rempli de fautes et de ratures. Dorothy parvient néanmoins à comprendre l'essentiel du message :

« Je sais ce qui se passe et je peux vous aider.
Vous êtes en grand danger.
Rencontrez-moi ce soir à 22h à la décharge de Boston.
N'en parlez à personne. Les ombres ont des enfants et des sœurs.
Venez ! s'il vous plaît. »

Lorsque que l'on se retrouve plus tard devant la bibliothèque, Dorothy, après nous avoir informé de la lettre qu'elle a reçue, décide de partir à la décharge en compagnie de Jackson et de Vernon pour reconnaître les lieux. De notre côté, avec Lily, nous allons rechercher aux registres de l'étal civil des informations concernant Gretsch (un nom d'origine allemande), Sonneillon (un patronyme protestant français du XVIIe siècle), Reaper (il y en a beaucoup trop) et enfin Brenner. Ce dernier a deux sœurs. La plus jeune est morte à l'âge de 18-20 ans, l'aînée est toujours en vie, mariée à un certain Lockart.

La décharge municipale de Boston est un lieu immense entièrement ceint d'un grillage de trois mètres de hauteur. La porte principale, à deux battants, est ouverte et quelques hommes accompagnés de chiens circulent parmi les énormes monticules de détritus et les carcasses de voitures. Il n'y a aucun bâtiment et lorsque Dorothy s'approche des hommes, elle remarque que ces derniers ressemblent plus à des squatters qu'à des employés. Feignant cependant de s'adresser à eux comme s'ils étaient au travail, elle leur demande la permission de rentrer pour tenter de dénicher quelques babioles. Pour 1 $, ils s'effacent aimablement, lui indiquant qu'à la nuit tombée les portes sont cadenassées. En vadrouillant parmi les déchets entassés, elle se rend vite compte de l'inextricable labyrinthe qu'est cet endroit et des innombrables cachettes possibles. Une fois passée la partie dépotoir, le petit groupe débouche dans une zone constituée des égouts suintants d'une matière visqueuse et des bassins de décantation enrobés d'une immonde odeur. Ils remarquent cependant un petit portillon de ce côté, plus discret que l'entrée principale et accessible en voiture. Ils pourront facilement forcer le cadenas et s’introduire de ce côté.

À la bibliothèque, Gordon et Kenneth se renseignent sur d'éventuelles histoires de disparitions d'ombres mais ils ne trouvent rien de vraiment utile ; quelques références à des croyances populaires en Afrique ou chez les Amérindiens. Aucune mention de ce Chaos Rampant mentionné dans la note trouvée chez Gretsch, n'est répertoriée dans les archives et le nom de Sonneillon n'évoque qu'une ancienne famille de Boston remontant au XVIIe siècle et dont les derniers représentants auraient disparu dès cette lointaine époque. Encore une impasse !

L'heure du rendez-vous approche. Chacun s'est préparé, s'est armé.

Gordon, encore marqué par les événements sur Federal Street, s'est acheté une arme pour parer à toute éventualité ce soir. Dorothy nous conduit jusqu'au portillon. Le cadenas est, en effet, facile à crocheter...le grille grince un peu...God, ça pue la mort ici ! C'est à vomir...

Ils pénètrent un peu avant 22 h dans la décharge et se dirigent à la lueur des lampes torches vers les égouts et les bassins. L'odeur qui s'en dégage est à la limite du supportable et chacun s'avance précautionneusement, les narines pincées. Seul Gordon, étonnamment, ne semble pas gêné. Ne voyant aucune âme qui vive, ils bifurquent vers les amoncellements de détritus se découpant dans la faible clarté qui émane des lampes. Alors qu'ils déambulent au milieu de ce paysage fantasmagorique, ne sachant vers où se diriger, Fay a soudain, la très nette impression qu'ils sont suivis, observés, peut-être même pire, encerclés. Ils s'arrêtent enfin, attendent. Le temps passe, lentement, quand soudain, une grande silhouette trapue se dessine au loin. Alors qu'elle s'approche vers eux, d'une étrange démarche sautillante, de nombreux sifflements se font entendre tout autour d'eux. La panique les envahie, mais coincés, leur chance de fuir paraît impossible. La créature humanoïde n'est plus qu'à quelques mètres maintenant. Elle est vêtue d'un grand pardessus noir. Son visage est émacié avec des pommettes saillantes et des crocs surdimensionnés lui conférant un air vaguement canin. Elle se présente à eux, d'une voix gutturale, ânonnant un « Magellan ». L'odeur qui de dégage de cet être cauchemardesque est autant insupportable que les déchets qui les entoure. Immédiatement, ils comprennent qu'ils font face à une goule, créature jusque-là imaginaire.

Cette...chose...Magellan...a énormément de mal à articuler correctement, il commence à nous expliquer qu'il nous a vu rôder autour du funérarium.

Soudain, il lève une main crochue et tourne son affreuse tête vers Gordon, dans un mouvement défiant toute logique anatomique, s'adressant à lui dans un langage totalement inconnu. À la grande surprise des autres membres du groupe, celui-ci semble le comprendre parfaitement et lui rétorque « Je suis avec eux depuis le début ».

La créature ne s'attarde cependant pas sur Gordon et revient sur les membres du groupe – de plus en plus déconcertés et impressionnés – leur expliquant qu'il a besoin de leur aide pour découvrir qui a tenté de les exterminer.

Les investigateurs préfèrent ne rien cacher et révèlent alors leur découverte lors de la fouille chez Gretsch et de sa volonté d'empoisonner des cadavres pour atteindre indirectement les goules et prendre possession de leurs souterrains ; hélas, ils ignorent tout du poison utilisé et n'ont aucune piste sur l'objectif de l'embaumeur. Ils précisent que celui-ci ne devait pas agir seul, mais ils ne connaissent que les noms de deux complices et les initiales du troisième. L'interrogeant à leur tour, Magellan ne semble pas connaître Reaper, Sonneillon ou encore le Chaos Rampant. En revanche, selon lui, les initiales I. T. pourraient signifier « l'Imperial Theater », un théâtre construit vers 1870 et aujourd'hui désaffecté. Il avoue sans hésitation avoir tué Gretsch et leur explique qu'il connaît Brenner.

Ils sont en train de transformer Brenner en l'un des leurs, d'où l'opium et d'autres drogues. Pour qu'il protège leurs intérêts... Lorsqu'on l'interroge sur Gordon, il nous dit qu'il n'est pas des nôtres... Il annonce « vous n'auriez jamais dû quitter ce monde »... mais qui ?!

Tout à coup, un bruissement étrange retentit depuis les profondeurs de la nuit. Lily Grace et Kenneth discernent un flash lumineux dans le ciel qui se rapproche rapidement. Sans réfléchir, ils s'écartent subitement, imités par leurs compagnons. Un bâton de dynamite explose alors à quelques mètres d'eux, les projetant violemment au sol. Autour d'eux les créatures, sifflent, jappent, chuintent « trahison », « traître ». Sonnés, le groupe se dirige vers la sortie quand soudain une goule, se présentant sous le nom de Khan, leur barre le passage. Sans équivoque, il les prévient qu'il les tuera si jamais ils les trahissent. Hochant nerveusement de la tête, ils entendent soudain, du côté de la porte principale le crissement de pneus d'une voiture. Ils se précipitent alors dans leurs propres véhicules dans l'espoir de poursuivre leurs assaillants, mais ceux-ci se sont enfuient ne laissant aucune trace.

Ils décident alors, sans plus attendre, de se rendre à l'Imperial Theater.

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Lotin
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Message par Lotin » dim. avr. 29, 2018 4:22 pm

Acte 3
03 mars 1920

Ils hésitent presque à filer directement à l'Imperial Theater, mais considérant leur extrême fatigue suite à ces événements, ils préfèrent se rendre à l'hôpital. Même superficielles, mieux vaut soigner les blessures causées par l'explosion et rentrer se reposer.

Lorsque, le lendemain matin, Vernon et Kenneth sortent de l’hôtel, ils sont hélés par un jeune garçon qui leur tend un bout de papier épais et jauni, plié en quatre. Le message, griffonné d'une écriture exécrable, est signé Khan. Il dit être en possession d'informations intéressantes et souhaite rencontrer les investigateurs aux premières heures de la nuit dans la première maison à gauche de Brooks sur Clarke's Commons Street. En dépit des menaces proférées lors de leur rencontre, cette goule accepterait-elle de les aider ?
Les deux jeunes hommes rejoignent leurs compagnons, comme prévu la veille, à l'université. Tous constatent avec soulagement que Gordon semble avoir repris des forces. Très excité, c'est avec une frénésie presque hystérique (voulant tout savoir des malédictions, des créatures incarnées, de la perte de son ombre...), qu'il questionne l'égyptologue auquel ils avaient montré le petit sarcophage. Ce dernier répond avec flegme à ses questions impatientes. En effet, il existe toujours des histoires de malédictions liées aux mondes des morts de l’Égypte antique, mais rien qui ne soit réellement prouvé. Gordon a l’air bien décidé à reprendre des recherches sur l’affaire de Ross’s Corner. Les explications de l’égyptologue ne sont pas satisfaisantes et il décide de retourner une fois encore à la bibliothèque. Les autres le suivent un peu contraints, tentant de l’aider, mais rien ne semble répondre à ses interrogations. Ils découvrent, en revanche, une note sur une archive journalistique concernant Marion Allen, assassiné à La Nouvelle-Orléans dans des circonstances mystérieuses. Son corps avait été découvert mutilé, la langue tranchée. Marion soupçonneux avait prévenu la police quelques jours plus tôt, se sentant menacé et poursuivi à cause d'un artefact égyptien qui n'était, alors, plus en sa possession.

Mais qui est, présentement, toujours dans la poche de Vernon...

Ils décident ensuite d'aller à l'Imperial Theater pour repérer les lieux. Le grand théâtre de Boston est loin de sa gloire passée ; le vaste bâtiment paraît s'effriter dans un quartier qui a connu des jours plus fastes. Le petit groupe déambule autour de la zone grillagée du bâtiment, vérifiant les différents accès à la cour intérieure afin d'anticiper leur prochaine venue. Les quatre portillons sont fermés, mais Dorothy remarque néanmoins sur l'un d’eux que les cadenas sont graissés laissant penser qu'il est utilisé régulièrement. Rien n'indique cependant que le théâtre est occupé, toutes les fenêtres étant murées. Ne voulant pas s'attarder plus longtemps en pleine journée sous le regard inquisiteur des passants, et sous la pression de Gordon dont l'état s'est à nouveau détérioré, ils le raccompagnent chez lui.
Des cernent sombres se sont creusées sous ses yeux, il se tient légèrement courbé comme s’il portait un poids énorme sur les épaules. Tous sont inquiets face au mal inexorable qui semble le consumer. Ne voulant rien avaler, il les presse de lui venir en aide, leur montrant l'évolution de ses blessures qui, maintenant, ont envahi son autre bras. Il insiste pour qu'ils lui dessinent les signes protecteurs sur le corps, il les supplie de le ramener à la ferme, tenter d'inverser le sort. Ses compagnons ne savent plus comment le calmer. Il est vrai que son état empire, son visage est de plus en plus marqué par la fatigue. Les glyphes qu'ils se résignent à tracer sur son corps semblent réagir au contact de ses blessures. Sa peau devient soudainement très pâle. Lily Grace est d'avis de retourner à Ross's Corner. Elle insiste un peu, persuadée que faire à nouveau le rituel à l’envers pourrait être une solution. Mais certains ont des doutes : il n’y aura peut-être pas assez de poudre et certains symboles ont disparu à jamais. Le groupe tergiverse longtemps. La matinée est déjà bien avancée et, s’ils partent pour la ferme, même pour minuit, ils ne pourront pas être au rendez-vous fixé par Khan. Ils se souviennent alors que Magellan avait évoqué l’état « anormal de Gordon ». Peut-être qu’il saurait quoi faire. Ils décident donc d’essayer de le contacter et retournent à la décharge pour lui laisser un mot, sous le regard à la fois étonné, moqueur et suspicieux des indigents qui fouillent les ordures. La petite troupe hétéroclite passe difficilement inaperçue : Lily Grace et ses vêtements chics, Vernon et sa moustache soigneusement taillée, Dorothy scrutant les lieux, Kenneth qui les toise du haut de ses deux mètres... sans parler de Gordon et de sa mine défaite.

Ensuite, Lily Grace, Dorothy, Vernon, Jackson et Kenneth se rendent au point de rendez-vous que leur a donné Khan afin d'inspecter les lieux avant la tombée de la nuit. Gordon, lui, décide de se rendre dans un club réputé ésotérique nommé « Les mystères d'Isis ». Fay, ne voulant pas le laisser seul, l'accompagne. Ils ne trouveront rien de plus pouvant intéresser de près ou de loin à l'état de Gordon.

Pendant ce temps, de retour de Clarke's Commons Street, les autres membres du groupe passent devant l'Imperial Theatre et Dorothy place un petit fil sur les grilles d'accès à la cour afin de vérifier, plus tard, si le passage a été emprunté.
La fin de l'après-midi se rapproche et chacun se questionne sur la conduite à tenir. Faut-il retourner à Ross's Corner ? Préférer le rendez-vous avec Khan ? S'introduire dans le théâtre ?
Gordon, dépité, finit par accepter de les accompagner dans les faubourgs de Boston jusqu'à la maison indiquée par la goule. Clarke's Commons Street est une petite rue dans un des quartiers les plus pauvres de la ville, flanquée de maisonnettes de fortunes, aux jardinets jonchés d'ordure et aux fenêtres cassées. La maison de Khan, voisine d'un ancien magasin général du nom de Brooks, est la plus vétuste de ces pitoyables constructions.

Il est 18 h 30...nous sommes devant ce taudis. Kenneth, Gordon et Jackson se sont planqués dans une maison abandonnée en face. On frappe. Pas de réponse. La porte est ouverte, Vernon s'introduit en premier, muni de sa lampe torche. On appelle Khan...le silence nous répond.

Ils pénètrent dans un couloir étroit avec une porte de part et d'autre. Bifurquant vers la gauche, ils entrent dans ce qui fut autrefois un salon donnant sur une salle à manger. Tout est dévasté, le sol est jonché d'immondices, de boues, les rares meubles sont brisés. S'approchant de la cuisine, ils entendent un léger bruit, rappelant le goutte-à-goutte d'un robinet qui fuit. Leurs pas sur le sol carrelé émettent un bruit de succion. Éclairant de la lampe torche, ils s'aperçoivent qu'ils pataugent dans une énorme flaque de sang. Vernon projette la lumière vers le haut et découvre avec horreur un corps sans tête suspendu au lustre par les pieds. Examinant le cadavre, ils remarquent trois larges plaies, telles des griffures, qui tailladent le torse du malheureux. Par-dessus ces blessures, un étrange symbole a été tracé avec son sang : une sorte de soleil encadré de parenthèses. Aucune trace de la tête, mais considérant la stature et les vêtements, il semble qu'il s'agisse de Khan. Il tient serré entre ses doigts un bout de papier jauni sur lequel rien n'est inscrit. L'examinant de plus près, ils peuvent lire l'en-tête en filigrane : « Imperial Theater ».
S'engageant dans la pièce suivante, Dorothy, suivie de Fay, entend un léger bruissement ou un chuintement venant d'un des angles de la pièce. Fay braque sa lampe vers le plafond et se retrouve face à face avec une étrange et énorme créature, la tête en bas, aux crocs acérés, munie de grandes ailes et de longues pattes la faisant ressembler à un grand échassier. Sans perdre une minute, Dorothy lui tire dessus blessant la bête qui pousse alors un cri lugubre. Elle se détache subitement et s'envole vers la cuisine, percutant au passage Lily Grace et l’assommant à moitié. Vernon, Fay et Dorothy continuent à la viser, mais elle parvient à défoncer un mur brinquebalant et s'enfuit par le jardin laissant des traces de sang derrière elle. Kenneth, qui a accouru en entendant les coups de feu, s’apprête à la poursuivre, mais la nuit est trop noire et le monstre déjà loin.

Ils se dirigent alors vers l'hôpital afin de soigner Lily Grace, affaiblie. Le médecin qui s'occupe ensuite de refaire le bandage de Gordon s'inquiète de l'état de ses blessures, les plaies ne semblent pas vouloir cicatriser. En sortant de l'hôpital, de plus en plus alarmés, ils décident de repasser par la décharge municipale espérant avoir des nouvelles de Magellan, mais le message est toujours à sa place et nul ne répond lorsqu'ils appellent.
La soirée étant déjà bien entamée, ils abandonnent l'idée de retourner à la ferme et il ne leur reste plus qu'à se rendre à nouveau à l'Imperial Theater pour tenter de dénouer toute cette histoire. Pressentant qu'ils risquent d'affronter de graves dangers, ils s'arment tous jusqu’aux dents.

Le petit bout de fil accroché à la porte de la grille a disparu et celle-ci est ouverte. Ils s'approchent d'une petite porte latérale fermée à clef. Vernon, se surprenant lui-même, parvient rapidement à crocheter la serrure au grand étonnement de ses compagnons qui ignoraient ce talent. Ils pénètrent dans un long couloir bordé à gauche par les loges et à droite par un grand rideau rouge séparant le backstage de la scène. Un fin rai de lumière filtre de derrière le rideau et provenant des balcons supérieurs des gradins. En visitant les différentes petites pièces sur leur gauche, ils découvrent un petit bureau sur lequel repose un carnet de papier jauni similaire au message de Khan. Le rendez-vous était donc un piège et le message un faux destiné à les attirer dans la maison où les attendait sûrement l'horrible créature. Redoublant de prudence ils s'enfoncent vers l'escalier qui les conduit sur les premières travées.

Ça grouille de rats et de cafards !

Alors qu'ils s'engagent dans un nouveau couloir, un chuintement les alerte et une créature ailée, semblable à celle de Clarke's Commons Street, leur fait soudain face. Toutefois, l'effet de surprise ne joue plus en leur défaveur cette fois. Elle fonce sur Kenneth, mais les autres ripostent et la bête tombe lourdement, morte. Les tirs ont résonné dans tout le bâtiment abandonné, révélant leur présence. Tandis que ses camarades scrutent avec inquiétude les alentours, Gordon, doucement, s'approche de la bête et, sous leurs regards ébahis, lèche un peu de son sang. Semblant le trouver à son goût, il commence même à grignoter la chair de la bête. Les autres sont effarés et passablement écœurés, mais ne peuvent réfléchir plus longtemps, car des voix plus haut se font entendre. Ils aperçoivent trois hommes étrangement vêtus de robes colorées. L'un d'eux les désigne du doigt en hurlant « attaquez-les ! ». Deux bêtes ailées se détachent alors subitement du plafond volant vers eux. Une des bêtes descend en piqué sur Gordon qui relève tout juste la tête de son affreux festin ; la créature s'arrête face à lui, le regardant intensément puis fait subitement volte-face repartant vers les hauteurs de la grande salle. En revanche, l'autre volatile se dirige vers Fay et l'attaque avec virulence pendant que les hommes au balcon se mettent à tirer. Le combat fait rage pendant quelques minutes. Vernon, Fay et Kenneth essayent de maîtriser le monstre pendant que Dorothy et Lily Grace visent les hommes au loin. Enfin, l'un d'eux, visiblement le chef, celui qui avait ordonné l'attaque, est touché et s'effondre amenant les deux autres à s'enfuir. Malheureusement, une des balles a atteint Gordon qui s'est effondré. Soudain, une vapeur sombre commence à s’élever autour de son corps. Impuissants, ses compagnons ne peuvent que regarder avec effroi leur ami se liquéfier ; sa chair semble fondre et devenir un fluide visqueux noirâtre libérant la fumée noire qui accompagne la créature maudite de Ross's Corner. La Chose est là. Elle, qui avait pris possession pendant quelques jours du corps de Gordon, l'empêchant de guérir, Elle, le forçant à agir étrangement, Elle, reconnue par Magellan... Leur pire crainte se réalise. Les créatures ailées, effrayées, fuient à leur tour, dans un terrible claquement d'ailes. La fumée s'évapore ne laissant qu'une grande flaque noire sur un plancher à moitié consumé.

Farewell Gordon Waters !

Choqué par la soudaine disparition de leur compagnon, le petit groupe s'éloigne instinctivement et mécaniquement vers les balcons supérieurs. Ils inspectent le corps de l'homme. Ce dernier, d'origine africaine, est vêtu d'une longue robe à capuche noire avec un poignard accroché à un ceinturon. Ils entreprennent de fouiller le reste du théâtre et découvrent d'autres tenues de ce genre accompagnées d'armes et d'un petit objet sculpté en bois représentant une planche incurvée posée sur deux petites colonnes.
Après avoir inspecté l'ensemble de l'édifice, ils se rendent à la décharge où rapidement ils font face à Magellan. Ils lui racontent ce qu'il vient de se passer. Après un silence, ce dernier finit par les remercier d'avoir résolu le problème de son étrange communauté. Il leur explique que les créatures ailées sont parfois appelées les messagers des Dieux et qu'elles peuvent être contrôlées par des sorciers. Il ne semble pas vouloir s'attarder sur le sujet, mais il ajoute toutefois qu'il est inutile qu'ils cherchent à revoir Brenner qui fait maintenant partie des siens et que tout va rentrer dans l'ordre. Le questionnant sur Gordon, il déclare qu'en effet, il était mort depuis longtemps, maintenu en vie que par l'esprit malfaisant. Le cœur serré, ils quittent le domaine des goules, souhaitant ne plus jamais avoir à faire à elles.

Quelques jours plus tard, ils apprennent la fuite de Brenner de la maison de repos et la libération de son « neveu ». Les papiers concernant la succession de Ruppert Merryweather sont finalisés et ils héritent officiellement de la ferme de Ross's Corner.

Deux ans ont passé après ces terribles événements. Chacun a retrouvé le cours de sa vie. Vernon, notre journaliste, est retourné à New York et s'est spécialisé sur les chroniques de meurtres mystérieux et, à ses heures perdues, se passionne pour les antiquités... Dorothy a acquis beaucoup d’expérience en deux ans. Elle a repris seule l’affaire de son père et gère ses affaires de main de maître. De plus, elle n'a à ce jour aucune affaire non résolue à son actif ; débordée d'appels, elle a maintenant un assistant qui lui sert de secrétaire. Lily Grace est retournée auprès de son mari et tous deux sont partis en expédition en Amérique du Sud pour étudier les communautés indiennes des forêts ou quelque chose du genre. Jackson a voyagé en Europe et en Afrique et a écrit un nouveau livre sur des histoires de cultes : « The black Power ». J'ai reçu un exemplaire dédicacé... pas eu le temps de le lire. De mon côté, je m'occupe avec Lawrence de la gérance d'un speakeasy, The Red House. Kenneth s'est joint à nous en tant qu'associé et, bien sûr, vu le gaillard, il est maintenant responsable de la sécurité. Ça marche plutôt bien et c'est vite devenu un lieu incontournable, rempli d'une faune interlope mêlée à des gens de la haute... Lily Grace vient nous rendre parfois visite avec quelques amis cherchant à s'encanailler.
Fortement soudés par nos aventures, nous nous retrouvons régulièrement... souvent autour de la tombe de Gordon...


Au mois d’août 1922, Dorothy, Fay, Lily Grace, Vernon et Jackson reçoivent une invitation de Charles D. Winsworthy pour participer à une croisière d'une dizaine de jours à bord de son yacht, le Hettie. Le bateau prendra la mer le 12 septembre prochain depuis New York et naviguera le long de la côte jusqu'au Canada. Il rejoindra Québec en remontant le Saint-Laurent puis repartira jusqu'à St Pierre et Miquelon avant de revenir à New York.

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Lotin
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Re: [CR] Les Masques de Nyarlathotep

Message par Lotin » lun. août 20, 2018 10:18 am

Compte-rendu du scénario Yacht, rafiot et liqueur d'algues de @Tristan Lhomme (par deux des joueuses incarnant Fay Watson et Lily Grace Franklin). Je préviens, c'est du compte-rendu roleplay et narratif, c'est donc long.

SAISON 1 EPISODE 2 – YACHT, RAFIOT ET LIQUEUR D’ALGUES 

ACTE 1

C’était une belle matinée de mi-septembre, le 12 septembre 1922, précisément. New York baignait dans un soleil éclatant et une douce brise avait remplacé la pesante atmosphère de l’été.
Sur le port régnait l’agitation habituelle : les cris des dockers qui chargeaient d’immenses paquebots, avec sur les ponts des voyageurs endimanchés qui hurlaient des « good bye » et une multitude de cliquetis et de chocs métalliques s’échappant des bateaux maltraités par les roulis. Et planant au-dessus de tout ça, une odeur tenace d’iode et de poissons avariés, même dans cette partie des quais réservée aux transports de passagers.

C’était par une matinée semblable, et à quelques centaines de mètres seulement, que Lily Grace était venue accompagner son Samuel et qu’elle avait regardé le bateau s’éloigner. Il y avait quelques mois à peine. La dernière fois…

Et ce matin elle regardait à travers la vitre du taxi, accompagnée du sympathique Jackson Elias qui plaisantait avec son jeune cousin Nick. La Ford T, chargée de bagages, se frayait difficilement un chemin à travers les badauds et les malles, les caisses et les valises qui encombraient les quais.

Elle n’avait pas vraiment envie d’être là, ni de faire cette croisière : une boucle d’une quinzaine de jours depuis New York jusqu’à l’embouchure du Saint-Laurent, puis jusqu’à Québec et, au retour, une étape à Saint-Pierre-et-Miquelon. Assez peu d’escales en somme, ils allaient passer le plus clair de leur temps en mer, à ne rien faire, peut-être à s’ennuyer un peu et surtout elle se doutait qu’ils allaient profiter de l’éloignement de la côte pour ne plus se préoccuper de la prohibition et boire plus que de raison… Il fallait espérer que les autres voyageurs seraient d’une compagnie agréable ; elle ne connaissait même pas leur hôte, le richissime Charles D. Winsworthy.
Mais Daddy avait tellement insisté : « Cela te changera les idées ! et puis tu seras avec Nick et tes amis ». Elle considéra son cousin, assis à côté d’elle. Il semblait excité comme une puce ! Ce voyage l’enthousiasmait tellement, un petit break avant de commencer sa nouvelle année d’études en médecine.

Jackson aussi avait l’air ravi avec son teint halé. Il rentrait tout juste d’Afrique après avoir passé presqu’une année entière en Grande Bretagne, ils avaient tous bien ri, la veille chez Vernon, quand il avait expliqué qu’il n’avait même pas défait sa valise et qu’il espérait trouver un service de blanchisserie à bord du Hettie. Il était tout heureux en leur offrant des masques qu’il avait ramenés. Lily Grace n’aimait pas trop l’art africain, mais il y en avait déjà à la maison que Samuel avait ramené de ses expéditions, elle lui trouverait bien une place…
Avant l’été, Jackson qui avait des contacts en Amérique du Sud l’avait aidée à organiser les recherches ; il s’était montré si serviable, comme beaucoup de ses amis… Oui, tout le monde avait été tellement gentil ! mais lui, au moins, était un peu plus efficace que la plupart des autres, même si cela n’avait pas vraiment servi à grand-chose.

Le taxi s’arrêta au bout du quai devant un magnifique voilier blanc, le bois luisait et les parties métalliques étincelaient. Il était doté de deux grands mâts. Il lui parut plutôt gigantesque pour un navire de plaisance, mais les Winsworthy avaient clairement les moyens de s’offrir ce genre de jouet.
Derrière leur taxi, celui de Dorothy, Fay et Kenneth se gara après quelques difficiles manœuvres. Les deux jeunes femmes bondirent hors du véhicule tandis que Kenneth s’en extirpait en dépliant difficilement ses presque deux mètres, tout en allumant une cigarette. Dorothy et Fay étaient resplendissantes dans leurs robes toutes neuves. Lily Grace les observa en souriant : elles avaient fière allure et elle avait bien fait d’insister pour les leur offrir. Avant leur départ de Boston, les trois amies s’étaient octroyées une journée de shopping pour l’occasion. Après avoir écumé les boutiques bon marché, Lily Grace avait réussi à les traîner chez de vrais couturiers et à leur faire essayer des vêtements plus appropriés à un séjour en compagnie de personnes… de qualité. Évidemment, elle avait payé les robes, les chapeaux assortis et le repas qu’elles avaient pris ensemble après ses heures d’essayages harassantes. Qu’importe, l’investissement en valait la peine : Fay et Dorothy ressemblaient un peu plus à des… ou plutôt un peu moins à des…

Surtout c’était la première fois depuis des semaines qu’elle avait ri sincèrement. Elle les avait même convaincues de lui emprunter des manteaux de fourrures, car il pouvait faire froid au Canada et il était hors de question que ses amies se promènent sur le pont d’un yacht avec des manteaux en laine qui ressembleraient à ceux des matelots.

Lily Grace avait l’habitude d’évoluer dans ces milieux où les apparences sont si importantes et elle ne voulait surtout pas que ses amies se cloîtrent dans leurs cabines parce qu’elles se sentiraient mal à l’aise. Enfin… il y avait quand même assez peu de risques de ce côté-là, déjà la très avenante Fay hélait les matelots sur le pont leur demandant avec son inimitable accent s’ils allaient se bouger où la regarder monter les valises toute seule, puis elle éclatait de rire devant leurs yeux écarquillés et leur précipitation maladroite. Nick ouvrait de grands yeux, il devait penser que sa cousine avait quand même de drôles de fréquentations. La confrontation de ces deux mondes promettait d’être assez divertissante et Lily Grace se dit que son cher Daddy avait eu raison, une fois de plus : cela allait lui changer les idées.


Sur le pont, le commandant du Hettie les accueillit avec un sourire et une convivialité de circonstance, un peu forcés, tout de même. Engoncé dans son uniforme impeccable, le commandant Alan O’Brien était un homme entre deux âges, mais encore d’assez belle allure. Sur le pont, de petits groupes discutaient avec des assiettes et des verres d’eau ou de jus de fruit à la main. Sur les tables étaient dressés des plats de tranches de rôtis, des pyramides de crevettes, des coupes débordant de fruits et une dizaine de gâteaux et tartes, bien sûr tous différents. Il y avait même des croissants, comme à Paris ! Enfin, Lily Grace doutait qu’ils soient aussi bons… et puis il n’était que 10 heures, toutes ces victuailles étaient plutôt écœurantes.
Le commandant les accompagna jusqu’au buffet où un gros bonhomme aux cheveux gominés, un peu trop serré dans un costume jaune pâle, tenait d’une main un cigare et de l’autre une tranche de cake dégoulinante de marmelade qu’il goba goulument avant d’ébaucher un geste pour leur serrer la main. L’esquiver aurait été terriblement impoli, Lily Grace se félicita de porter des gants et s’amusa néanmoins des mines déconfites de ses compagnons qui n’en avait pas. Seuls Nick et Jackson parvinrent à l’éviter, le premier en se précipitant avec un petit cri sur les croissants, le second en s’enfuyant vers un autre convive en lançant joyeusement :

« Plug ! mon cher… Quel plaisir de vous revoir ! »

Le gros bonhomme se présenta : Elias Saphir, producteur de spectacles à Broadway et de films pour le cinéma. Il parlait fort mais riait encore plus fort… Il parut très amusé lorsque les jeunes personnes du groupe se présentèrent : une tenancière de « salon de thé » et son associé, une détective privée, un étudiant en médecine et … « une jeune femme très occupée, mais à rien de très passionnant, en tous cas pas autant que le cinéma … » précisa Lily Grace. Elle était bien décidée à ne pas parler de sa situation actuelle, inutile de gâcher l’ambiance. Elle embraya en posant mille questions :

« Est-ce qu’il connaissait le grand Charlie Chaplin et le beau Rudoph Valentino ? Et cet autre acteur, si drôle… Buster Keaton ? Est-ce que c’était long de faire un film ? Sur quel projet travaillait-il en ce moment ? »

Détourner la conversation, une habitude…

Elias Saphir s’avéra être un interlocuteur très sympathique, il leur parla de ses derniers spectacles et en profita pour leur présenter certains autres invités, notamment la très belle Katarina Claus qui allait tenir le premier rôle dans un de ses musical à Broadway pour la prochaine saison. Une beauté blonde, grande et sculpturale et un peu hautaine, Nick, Kenneth et surtout Elias en restèrent tous bouche-bée. Il les conduisit aussi auprès d’Elisa, l’épouse de leur hôte, Charles D. Winsworthy, très jolie aussi mais dans un genre très différent : une pétulante rousse avec une robe au décolleté très plongeant et enchaînant les éclats de rires. Celle-ci prit le relais pour poursuivre les présentations. Ainsi le petit groupe fit la connaissance de Louise Adams, une jeune anglaise étudiante en histoire et très charmante ; Nick sembla immédiatement conquis… Puis, elle leur présenta Max Hansen, un jeune homme à l’air absent qui eut le temps de soupirer au moins dix fois pendant leur court échange comme si ce genre de banalités mondaines l’affligeaient au plus haut point. C’était un compositeur et musicien ; Elisa précisa que ses dernières pièces avaient reçu un accueil très remarqué et que son grand talent ne tarderait pas à être largement reconnu. Il parut un peu gêné par le compliment et, pour se donner un peu de contenance, il tourna la tête pour regarder la mer au loin sans ajouter un mot. Une caricature d’artiste torturé pensa Lily. Elisa les amena ensuite vers un homme bien plus âgé mais aussi peu loquace : Henry Tanner était le fondé de pouvoir de Charles D. lui aussi paraissait s’ennuyer ; il était évident qu’il était là plus par devoir que par choix, pour travailler et non pour se distraire avec les autres invités. La joyeuse Elisa eut plus de répondant auprès du passager suivant, celui que Jackson s’était empressé de rejoindre à leur arrivée et avec qui il conversait depuis. Pelham Bannister, alias Plug, était un prolifique auteur de romans d’aventure. Cette fois, ce fut le tour des jeunes femmes de bégayer car, avec son allure nonchalante, tenue légèrement négligée et cheveux un peu trop longs, avec sa cigarette soulignant un sourire séducteur, il ne pouvait pas les laisser indifférentes.
La dernière personne qu’elle leur présenta fut Norman Winsworthy, son beau-frère, un bel homme lui aussi, la jeune trentaine, très avenant. C’est lui qui les conduisit jusqu’à leurs cabines où les bagages étaient déjà entassés. Il leur demanda comment ils connaissaient son frère et sembla à la fois surpris et amusé quand ils lui répondirent qu’en fait ils ne l’avaient jamais rencontré. Ils avaient reçu l’invitation en remerciement d’un service rendu au regretté Ruppert Merryweather.

« Oh oui ! Ruppert était un vieil ami de mon frère… Eh bien ! C’est pour le moins singulier ! J’espère que vous passerez un bon séjour en notre compagnie. Rassurez-vous, moi-même je ne connais pas certaines des personnes qui sont sur ce bateau, nous profiterons de ce voyage pour faire connaissance !
Les cabines sont un peu petites, j’en suis désolé. Mesdemoiselles, j’espère que vous parviendrez à cohabiter dans celle-ci, dit-il en considérant avec circonspection, les bagages entassés entre les lits. Messieurs, il y a une cabine pour deux et une autre pour une seule personne. Je vous la recommande en raison de votre grande taille, ajouta-t-il en s’adressant à Kenneth, vous serez probablement plus à votre aise.
Je vous en prie, prenez votre temps pour vous installer. Nous appareillerons dès que mon frère nous aura rejoint. »

Lily Grace évalua avec un léger déplaisir la taille de la cabine encombrée et des banquettes. Elle s’attendait quand même à un peu mieux, mais elle savait bien que les voyages en mer rimaient avec petits espaces et promiscuité. Bah ! Elle avait connu pire et les expéditions qu’elle avait faites avec Samuel vers l’Amérique du Sud l’avait amenée à affronter des conditions bien plus spartiates.

Oh my God ! Quelle idée avait-elle eu d’emporter autant de malles et de valises ? Elle savait pourtant voyager léger ! Un coup d’œil à ses compagnes lui fit soupçonner qu’elles devaient se faire la même réflexion…

Après s’être longuement contorsionnées, pour atteindre des tenues plus légères et pour les enfiler, en riant de leurs positions improbables, en équilibre sur une malle ou allongées sur les couchettes, elles regagnèrent le pont. Juste à temps pour assister à l’arrivée de leur hôte mystérieux.

Charles D. Winsworthy émergea du couloir des cabines un peu après midi. C’était un homme qui approchait la quarantaine, encore avenant et athlétique malgré une silhouette alourdie, mais ses tempes commençaient à se teinter de gris et son visage était marqué de rides fines mais bien nettes. À ce moment, en outre, ses yeux s’étrécissaient derrière des cernes profondes et sombres ; il avait visiblement peu dormi et la belle clarté de cette fin de matinée semblait le faire atrocement souffrir, une migraine probablement. Il salua chacun poliment, se déclara enchanté de faire la connaissance des amis de « ce cher Ruppert » puis demanda en souriant au commandant de larguer amarres.
Un bruit de moteur se fit entendre et le grand yacht s’éloigna lentement du quai. Comme Nick s’étonnait qu’on n’utilisât pas les voiles, Norman lui expliqua qu’elles seraient déployées une fois en mer, pour sortir du port, les moteurs étaient plus pratiques. Nick observait tout avec l’émerveillement d’un enfant :

« J’ai toujours rêvé de devenir marin, vous savez », laissa-t-il échapper à plusieurs reprises.

Un peu gênée, Lily Grace lui tapota le bras en ajoutant :

« Heureusement mon aventureux petit cousin est plus doué pour les études et la médecine… »

ACTE 2

À peine les assiettes du brunch furent-elles rangées que le commandant annonça que le déjeuner allait être servi. Pas le temps de digérer… Lily Grace se félicita de n’avoir rien grignoté et de s’être contentée d’orangeade.

La salle à manger se trouvait à côté des cabines. C’était une pièce un peu étroite, comme toutes les autres sur le bateau, mais luxueusement ornée de boiseries rutilantes.
Lily Grace se retrouva coincée entre le commandant et le très insipide Max Hansen. Une fois épuisés tous les sujets climatiques, la conversation tourna court. Heureusement Elias Saphir se trouvait en face d’eux et il fit preuve d’un grand entrain racontant de nombreuses anecdotes sur son métier et les spectacles qu’il avait financés jusque-là et d’un enthousiasme certain pour décrire ceux qu’il s’apprêtait à monter. Il alla même jusqu’à proposer, d’un air amusé, un rôle pour Nick dans sa dernière pièce « Terreur sur New-York ». Sous ses dehors un peu balourds, il s’avérait être un homme sympathique et ne se prenant pas du tout au sérieux.
Autour de la table, les conversations allaient bon train. À l’autre bout de la pièce, Nick semblait boire les paroles de sa jolie voisine, Louise Adams tandis que Fay déployait tout son charme auprès de Norman. Bien que le repas fut succulent, des langoustes en constituaient le point d’orgue, Charles grignota à peine, se contentant de jus de fruits. Elias Saphir, en revanche, amusa toute la tablée en décortiquant maladroitement les crustacés. Il était évident qu’il en rajoutait pour satisfaire son public ; c’était peut-être un comédien frustré qui s’était reconverti en producteur, se dit Lily Grace en riant de bon cœur.

Kenneth s’éclipsa rapidement avant la fin du repas, la salle à manger était trop exigüe pour sa grande carcasse. Fay regarda avec une pointe de jalousie Katarina qui prenait ostensiblement le bras de Norman Winsworthy. Le message était clair : propriété privée ! Les deux tourtereaux disparurent du côté des cabines. Lily Grace accompagna Elias Saphir dans le salon où Henri Tanner s’installa pour lire un journal et la plupart des autres invités montèrent sur le pont et visitèrent la salle des machines où deux matelots s’activaient. Nick, aux anges, n’arrêtaient pas de leur poser des questions. Sur le pont arrière, un tournoi de bridge fut improvisé et Louise et le capitaine dominèrent largement les débats. Lily Grace eut droit à un récit circonstancié de Fay et Dorothy qui avaient formé une équipe. Louise et le capitaine avaient semblé parfaitement à leur affaire, surtout la jeune anglaise qui, en dépit d’une naïveté apparente, les avait tous floués. Le soir même, les filles en bonnes Américaines pensaient qu’elles pourraient prendre leur revanche au poker, d’autant que Louise avait avoué ne pas savoir jouer à ce jeu de cartes. Elles en riaient d’avance.
Et ainsi, après un nouveau repas copieux, tout le monde se rendit dans le salon : on organisa les tables et on ressortit les cartes de leurs étuis. Mais, étonnement les choses ne se déroulèrent pas vraiment comme prévu : une fois de plus Louise les écrasa tous. Lily Grace qui n’était pas très douée pour les jeux de cartes s’amusa pourtant beaucoup en voyant, uns à uns, les joueurs très sûrs d’eux déchanter face au talent évident de la jeune femme. Nick paraissait totalement charmé.

Oh God ! que ce garçon est naïf, se dit Lily.

Le seul à lui donner un peu de fil à retordre fut Norman. Mais à la différence de Louise qui faisait preuve d’une belle désinvolture, cherchant essentiellement le plaisir du jeu, le frère cadet de Charles prenait vraiment la chose au sérieux, s’agaçant même lorsqu’il ratait un coup ou que la chance souriait plus à l’un de ses adversaires. Au bout de quelque temps, il proposa même de jouer de l’argent, mais sa proposition ne remporta guère de succès.
Lily Grace partit se coucher assez tôt, mais la musique et le bruit du jeu ne se prolongèrent pas très longtemps dans la nuit.

Le deuxième jour fut calme. Après un opulent petit déjeuner, Lily Grace qui était une des premières levées s’installa au soleil sur le pont avec un bon livre et regarda les invités émerger les uns après les autres. L’après-midi, une certaine routine commença à s’installer avec la deuxième manche du tournoi de bridge : cette fois, Lily Grace participa, en duo avec Norman, mais comme les autres la veille, ils se firent battre à plate couture par Louise et le capitaine. Norman était peut-être doué pour le poker, mais le bridge, c’était visiblement une autre affaire.
Le soir, on sortit des eaux territoriales américaines et de nombreuses bouteilles firent leur apparition à la table du repas puis pour accompagner la musique et le poker en soirée. De très bonnes bouteilles, d’ailleurs : des vins français, du champagne, du whisky écossais et des rhums vieux. Elias Saphir se révéla un grand amateur. La soirée se prolongea un peu plus que la veille.

Le troisième jour ressembla beaucoup au deuxième et le quatrième énormément au troisième.
Petit à petit, tous apprirent à mieux se connaître et certains petits secrets émergèrent. Norman se révéla être un joueur invétéré et il était criblé de dettes. Kenneth surprit un soir une dispute entre les deux frères Winsworthy, Norman demandant de l’argent à Charles qui refusait de lui en prêter plus. Ce dernier passait ses fins de soirées et une partie de ses nuits enfermé dans son bureau pour travailler, soit seul, soit en compagnie du taciturne Henry Tanner. Pendant ce temps, certains petits gestes et regards appuyés firent rapidement soupçonner à Lily et ses amis qu’il y avait quelque chose entre Elisa et Elias Saphir : une relation certainement beaucoup trop intime. Louise aussi semblait avoir quelques petits secrets qu’elle s’efforçait soigneusement de cacher : elle ne parlait jamais de ses études d’Histoire et ne paraissait d’ailleurs guère intéressée par le sujet. Sa rencontre avec Charles D. Winsworthy ressemblait un peu à un coup monté. Tout cela n’était pas très naturel…

Le cinquième jour, le tournoi de bridge approchait de son terme. La finale opposa, sans surprise, Louise et le capitaine à une équipe plus inattendue : Fay et Dorothy. Norman organisa des paris sur l’issue de la rencontre. Évidement la plupart des passagers misèrent sur le couple qui avait survolé le tournoi depuis le début. Par solidarité, Lily Grace fut l’une des seules à soutenir ses deux amies et à la surprise générale, elles remportèrent la victoire sur le fil.

La croisière continua ainsi tranquillement, dans un esprit plutôt bon enfant. La plupart des invités cherchant à se divertir sans excès et les journées ensoleillées et un peu routinières s’enchaînèrent tranquillement. Les rives du Saint-Laurent déroulèrent leurs paysages verdoyants jusqu’au 19 septembre, lorsque le Hettie arriva à Québec. Tout le petit groupe descendit avec plaisir sur la terre ferme. L’agitation de la ville fut une source de joie après ces journées en huis clos et ils allèrent tous dîner dans un excellent restaurant. Malgré la bonne ambiance générale, Dorothy remarqua une certaine tension entre Elisa et Charles qui s’adressaient à peine la parole. Ce soir-là, Elias Saphir se comporta étrangement avec Fay, la draguant manifestement.

Le lendemain chacun avait quartier libre. Lily Grace et Nick en profitèrent pour passer voir leurs oncles et tantes canadiens. Ce fut un moment très agréable mais beaucoup trop rapide à leur goût car le Hettie devait repartir en fin d’après-midi.
Pendant ce temps, Fay et Kenneth profitèrent de l’escale pour faire quelques emplettes. Ils remontèrent à bord avec de lourds sacs et des cartons visiblement très chargés. À la nuit tombée, ils s’éclipsèrent un long moment avant de rejoindre les autres dans la salle à manger, l’air harassés et passablement débraillés. Mais ils étaient tous deux d’excellente humeur.

Chacun retrouva rapidement ses petites habitudes, tandis que le yacht descendait le Saint-Laurent et reprenait la mer en direction de Saint-Pierre-et-Miquelon. Lecture, jeux de cartes, agréables conversations, copieux repas rythmant la journée et soirées très arrosées.

Kenneth avait pris l’habitude de se coucher parmi les derniers après avoir discuté, une partie de la soirée, avec les matelots et le capitaine à la timonerie. Il assista ainsi à deux altercations entre Charles et d’autres passagers à une heure où ils se croyaient certainement seuls. D’abord, il se disputa avec Max Hansen, lui demandant de réécrire une pièce musicale tandis que l’autre refusait disant qu’il n’avait pas le temps. Avec le mélange d’exaspération et d’arrogance qui lui était habituel, il ajouta qu’il n’avait pas l’intention de gâcher son talent sur ce genre travail. Le ton monta rapidement, mais le musicien sortit rapidement du bureau et rejoignit sa cabine.
Le lendemain une scène assez similaire opposa le riche industriel à l’auteur à succès, le séduisant Plug. Là encore, le différent portait sur une histoire que Charles lui demandait de retravailler. Le refus fut poli mais ferme ; la conversation tourna court.

Le temps avait nettement fraîchi mais restait agréable. En revanche, la relation entre Elisa et Charles devenait de plus en plus glaciale.
Le 22, une rapide escale s’organisa à Saint-Pierre et Miquelon. Les voyageurs purent descendre se dégourdir les jambes pendant que les matelots chargeaient de nombreuses caisses de tous types d’alcool. Fay et Kenneth semblaient dépités : les bouteilles étaient bien meilleur marché ici qu’au Canada. Ils demandèrent à Lily Grace si elle pouvait leur prêter un peu d’argent pour faire quelques achats… Elle se doutait bien du genre de souvenirs qu’ils souhaitaient ramener de cet îlot perdu… Qu’importe, Lily Grace n’était pas du genre à leur faire la morale pour cela.
Ils revinrent très vite, la mine réjouie et reprirent le même manège que quelques jours plus tôt.
Le navire regagna la mer dès le lendemain matin.

Le 24, peu avant le dîner, alors que Lily Grace, Fay et Dorothy se préparaient tranquillement dans leur étroite cabine, elles entendirent un cri venant du pont. Elles se précipitèrent. C’était Louise. Elle les appela avec enthousiasme : des dauphins ! Ils escortaient le Hettie ! Comme c’était amusant ! Plusieurs passagers avaient bondi hors de leur cabine, alertés par le cri et tous accueillirent avec soulagement cette nouvelle. En se penchant au-dessus de la rembarde, Lily Grace observa une dizaine de silhouettes, assez allongées, nageant effectivement autour du bateau. En revanche, elle ne reconnut pas spécialement des dauphins, il s’agissait juste de masses brunes ; il n’y avait aucune nageoire qui dépassait. Mais il faut dire que le soir était en train de tomber et on n’y voyait plus très bien. D’autres remarquèrent également que cela ne s’apparentait pas trop à des poissons, peut-être plus à des otaries… un petit débat commençait à s’installer quand une des créatures se prit dans une des hélices. Une longue traînée pourpre jaillit dans le sillage et se mêla à l’écume. Cela jeta un froid parmi les spectateurs et amena un silence gêné. Et c’est alors qu’un hurlement strident fendit l’air. Un cri mi-animal, mi-humain. Lily Grace en fut sincèrement ébranlée, autant par son étrangeté que par la rage qui s’en dégageait. Tous se pressèrent à l’intérieur et il fallut plus d’un verre pour réchauffer l’atmosphère et détendre les convives.

Le 25, la journée n’apporta aucun nouvel évènement, mais le temps devint maussade et il plut une partie de la journée, obligeant les passagers à se terrer à l’intérieur des cabines ou des petites pièces communes. En fin de soirée, Kenneth redescendant vers sa cabine après avoir fumé une dernière cigarette sur le pont en compagnie des matelots surprit Louise qui s’introduisait en douce dans la cabine d’Elisa et Charles. Il se cacha pour observer et quelques minutes plus tard la vit ressortir en tenant un petit objet indéterminé à la main.
Le lendemain matin il raconta la scène à ses compagnons et tous surveillèrent la jeune anglaise de plus en plus mystérieuse. Les filles étaient particulièrement soupçonneuses mais Nick et Jackson se moquaient d’elles, leurs reprochant bêtement d’être jalouses. Oh les hommes ! Un joli minois et ils sont prêts à tout gober sans sourciller…

ACTE 3

Il plut encore toute la matinée et la mer était bien plus agitée qu’elle ne l’avait été depuis le début du voyage. Une nouvelle journée d’enfermement s’annonçait. Vers midi, plusieurs personnes s’’étonnèrent de ne pas voir Charles. Elisa expliqua un peu gênée qu’il avait dû dormir dans son bureau comme cela lui arrivait parfois lorsqu’il travaillait tard. Le petit groupe se déplaça en file indienne jusqu’au bureau. On frappa… pas de réponse. On insista et on appela… Toujours rien. Norman essaya d’ouvrir la porte, mais elle était fermée à clef. Elisa commença à sangloter. Tous le monde était inquiet. Lily Grace sentit son estomac se serrer, elle avait un mauvais pressentiment. Kenneth et Norman enfoncèrent la porte à coup d’épaule et disparurent à l’intérieur. Difficile d’y voir quoi que ce soit, depuis cet étroit couloir, avec tout ce monde agglutiné. Norman poussa un cri :

« Charles ! Charles ! Non ! c’est impossible ! »

Nick se fraya un passage :

« Je suis médecin ! Que se passe-t-il ? il est blessé ?» dit-il d’une voix tremblante et sans assurance.

Le capitaine entra derrière lui. Norman ressortit, le visage blême et les yeux affolés. Comme Elisa cherchait à avancer, il l’attrapa au passage et l’entraîna vers sa cabine.

« Non, ce n’est pas utile que tu voies ça ! »

Lily Grace, Fay et Dorothy jouèrent des coudes pour atteindre l’entrée de la pièce. Nick se penchait sur le corps inanimé de Charles. Ses gestes étaient un peu hésitants mais restaient précis. Charles était effondré sur son bureau, un coupe-papier encore planté dans le dos et du sang sombre et déjà séché souillait sa veste claire. Nick bégaya qu’il avait dû être tué au milieu de la nuit, peut-être vers 3 ou 4 heures. Les filles se faufilèrent à l’intérieur : il ne semblait pas y avoir eu de lutte. Tout était en ordre. Sur le bureau, gisait des livres de compte ouverts et quelques papiers éparpillés et tâchés par le sang. Des signes étranges avaient été tracés avec du sang sur le rebord du meuble, des lettres, peut-être un E, un L et un I, ou un H et un T ou un bonhomme assis face à un autre debout… Nick fit remarquer qu’il avait dû mourir rapidement et selon lui il était peu probable qu’il ait eu le temps de les tracer lui-même ; pourtant il avait des traces de sang sur les doigts. Dorothy commença à fouiller méthodiquement la pièce. Comme le capitaine s’étonnait de son attitude et demandait à tous de sortir, Lily Grace intervint pour expliquer que Dorothy exerçait la profession de détective privé et que c’était certainement la personne la mieux placée pour procéder aux premières observations et interroger les personnes présentes. Vu la situation, il était évident que le meurtrier était l’un des passagers ou des matelots. Après une courte hésitation le capitaine accepta l’aide que proposaient ces invités un peu étranges ; il devait se sentir un peu dépassé par la situation et comme ils semblaient assez sûrs d’eux, il finit par céder.

Ils prirent donc les choses en main. Les passagers furent emmenés dans le salon, où ils restèrent sous la surveillance de Kenneth. Ils furent prévenus qu’on allait les interroger un par un. Seule Elisa, complètement prostrée, fut autorisée à aller se reposer dans sa chambre. Nick l’accompagna et lui administra des calmants. Lily Grace lui conseilla d’en profiter pour fouiller la pièce. Un peu penaud, il s’acquitta toutefois de cette tâche de manière aussi consciencieuse que possible mais ne releva rien d’anormal.
Le bureau fut soigneusement inspecté. D’après Henry Tanner qui était certainement celui qui y avait passé le plus de temps après Charles, il ne manquait rien. Toutefois, la clef de la porte avait disparu, tout comme celle du coffre-fort. Aucune empreinte de pas, aucun objet particulier ne retint leur attention, en fait, il semblait même que le meurtrier avait soigneusement nettoyé l’espace autour du corps ; il paraissait méthodique et réfléchi. On pouvait peut-être écarter l’hypothèse d’un meurtre commis sous l’emprise d’une pulsion.
Sur un des meubles se trouvait un manuscrit assez épais intitulé « La Fleur du Bronx ». Il s’agissait vraisemblablement de la pièce dont Charles avait discuté avec Max Hansen et Plug.
Fay pour sa part décida de s’atteler à la comptabilité. Elle réunit les livres de compte et partit s’enfermer dans sa cabine pour travailler au calme. Pour se donner un peu de courage, elle emporta aussi une bouteille avec elle et ce ne fut pas de trop car ces opérations complexes étaient bien plus ardues que les calculs auxquels elle se livrait pour faire tourner sa petite affaire. Elle y passa plusieurs heures ; à la fin les chiffres dansaient hors des lignes, sous ses yeux, la fatigue ou peut-être l’alcool… Et tout ça pour un résultat décevant, car elle ne trouva rien de choquant ni même d’un peu suspect.
Dorothy et Lily Grace commencèrent à fouiller les cabines. D’abord, celle de Louise que Kenneth avait vu se promener la nuit précédente. C’était une pièce assez petite, bien que la jeune fille bénéficiât de plus de place que les trois amies. Quelques vêtements avaient été laissés sur les chaises, mais dans l’ensemble tout était assez bien rangé. Rien ne sortait de l’ordinaire et aucune clef ou aucun document particulier ne retint leur attention. En insistant et en vidant les tiroirs, Dorothy tomba sur une boîte à bijoux, cachée dans une boîte à chapeau dans laquelle un double fond a été aménagé. Elle l’ouvrit à tout hasard ; il y avait là beaucoup de bijoux de femme mais aussi d’homme et, avec étonnement, elle reconnut un de ses pendentifs. Elle doutait de l’avoir perdu, Louise avait dû le prendre dans ses affaires ; était-ce pour cela que la jeune anglaise s’introduisait dans les cabines la nuit ? Lily Grace vérifia si l’un des objets lui appartenait mais ce n’était pas le cas. Elles conservèrent le coffret, bien décidées à tout faire pour confondre la voleuse.
Elles passèrent ensuite à la cabine d’Elias Saphir. C’était l’amant d’Elisa, il disposait donc d’un bon mobile pour éliminer le mari. En entrant, une désagréable odeur de tabac leur souleva le cœur. Des mégots de cigares gisaient dans plusieurs cendriers en cristal. Il y avait aussi plusieurs bouteilles d’alcool, toutes vides et des verres posés un peu partout. Sur l’oreiller, dans le lit défait, Dorothy remarqua un long cheveu roux. Elisa en était sans aucun doute la propriétaire…
En ressortant dans le couloir, Dorothy et Lily Grace entendirent des éclats de voix provenant du salon où étaient rassemblés les passagers. Plusieurs s’invectivaient et s’accusaient mutuellement. Les lettres tracées sur le bureau, différentes selon les intervenants, semblaient au cœur des débats. La voix autoritaire du capitaine s’éleva soudain pour appeler au calme.

Dorothy et Lily Grace retrouvèrent Nick et le capitaine. Ils allaient commencer les interrogatoires et elles leur firent part de leurs découvertes, en particulier du coffret à bijoux. Nick, d’abord dubitatif, parut ensuite bien dépité à la vue de sa propre montre gousset dans la boîte à bijoux. Lily Grace se dit qu’il commençait à en pincer sérieusement pour Louise. Le pauvre ! C’était peut-être une de ses premières déceptions amoureuses, mais certainement pas sa dernière… Elle en savait assez long dans ce domaine…
Le capitaine qui avait beaucoup moins d’état d’âme insista pour commencer par interroger cette « malfaiteuse ». Hélas, les hommes sont toujours faciles à manipuler pour les jolies filles. Elle commença à prendre un air contrit et Nick lui fit remarquer que la kleptomanie était une maladie. Ce à quoi elle acquiesça tristement. En moins de deux paroles, elle réussit à les embobiner et à détourner les soupçons de sa personne vers le groupe d’amis, révélant que tous les membre du groupe cachaient des armes dans leurs bagages.

« Ils sont effrayants, ils sont armés jusqu’aux dents ! même les femmes ! »

Il est vrai que tous avaient emporté de qui se défendre : un vieux réflexe. Kenneth transportait même un véritable arsenal. En cherchant des bijoux dans les cabines, Louise avait dû le remarquer et elle suggéra au capitaine d’aller vérifier. Inutile de compter sur Nick pour retourner la situation, loin de se fier à sa famille, il préféra abonder dans le sens de la voleuse. Dorothy et Lily Grace furent interrompues alors qu’elles commençaient à fouiller la cabine d’Hansen et de Plug. Le capitaine leur tomba dessus et leur demanda de le suivre jusqu’à leur cabine. Lily Grace nota le sourire discret mais assez satisfait de Louise qui trottinait dernière les deux hommes.

« Toi, ma jolie, tu ne perds rien pour attendre », pensa-t-elle en frappant à la porte avant d’entrer dans la pièce.

Fay était allongée sur son lit, au milieu de livres de compte ouverts ; elle avait pris des notes dans un carnet mais semblait un peu abattue. L’intrusion inopinée de tout de ce petit monde la tira de sa torpeur. Louise indiqua au capitaine quels sacs ouvrir, sous le regard assassin des trois jeunes femmes. Nick fit mine de faire la morale à sa cousine, mais elle le remit en place assez sèchement.

- « Oui, nous avons pris des armes… et après, on ne sait jamais ! il y a bien des histoires de pirates non… », commença Fay. Le capitaine les observa sceptique.
- « Et puis chacun est libre de posséder des armes, c’est un droit constitutionnel ! », renchérit Lily Grace.
- « Bien sûr, madame. Mais dans ces circonstances, il n’est pas concevable que vous ayez des armes. Il y a eu un mort ! » dit le capitaine.
- « Mais il a été poignardé, pas tué avec une arme à feu », remarqua Dorothy.
- « Certes, mais je me vois dans l’obligation d’emporter vos revolvers », dit-il en prenant les armes.
- « Et encore ! Ce n’est rien à côté de ce que possède le grand », insista Louise.
- « Vous êtes bien renseignée, vous ! Vous avez donc visité toutes les cabines pour commettre vos méfaits ! coupa Lily Grace. Il y a des preuves indéniables de ses crimes et c’est à nous que vous vous en prenez ! » ajouta-t-elle en se tournant vers le capitaine.

Nick allait ouvrir la bouche, mais elle le fusilla du regard et il ne dit rien. Néanmoins, tous se déplacèrent vers la cabine de Kenneth et très vite ils trouvèrent le fusil de guerre et l’énorme couteau de l’ancien soldat. Le capitaine, l’air perplexe, emmena cet arsenal dans sa cabine en disant qu’il allait les mettre sous clef. Un coffre fermé à clef contenait déjà un fusil, pour la sécurité du navire. Lily en profita pour dire le fond de sa pensée à son cousin qui essayait de se donner une contenance devant Louise.

Furieuse, elle tourna les talons et retourna avec Dorothy fouiller la cabine du romancier et du compositeur. Elle s’attela à cette tâche avec hargne et récupéra petit à petit son sang-froid. Hélas, la pièce ne leur apporta aucun indice. Il y avait beaucoup de carnets appartenant à Plug et remplis de notes de toutes sortes, il est vrai qu’il passait des heures à griffonner dans ses cahiers. Un peu comme Jackson d’ailleurs ; ce devait être une habitude d’écrivain.

Elles s’attelèrent ensuite à la cabine de Tanner, mais là encore elles firent chou blanc. C’était une pièce sans un vêtement abandonné, sans objets personnels, comme des photos, seulement deux livres : une Bible et un exemplaire d’un des romans de Bannister, avec un marque page plutôt près du début. Un lit fait avec rigueur, rien de désordonné. Bref, une chambre aussi insipide et ennuyeuse que son propriétaire. Si Fay avait été là, elle aurait pu dire « aussi chiante que lui ».

Dans la chambre, impeccablement rangée de Katarina, elles trouvèrent des papiers d’identité russes au nom d’Ekaterina Klossowski. Ils n’étaient d’ailleurs pas particulièrement bien cachés et c’est le seul secret que semblait avoir la superbe blonde.
Dorothy et Lily Grace étaient moroses. Pas le plus petit début de piste. En dehors du coffret de Louise, elles n’avaient rien déniché ; et encore, cela prouvait seulement que c’était une voleuse mais cela n’aidait pas vraiment à résoudre le meurtre. Il y avait un tueur à bord et il était impossible pour l’instant de le confondre.

Pendant ce temps, le capitaine et Nick poursuivaient les interrogatoires. Après avoir raccompagné Louise dans sa chambre, ils passèrent à Tanner. Le fondé de pouvoir ne leur appris rien de nouveau. Charles était son patron, comme son père avant lui. Il n’avait ni animosité, ni amitié particulière envers lui. Il leur expliqua que Norman allait hériter de la compagnie et de l’immense fortune familiale ; il en était très modérément contrarié car il leur avoua qu’il doutait un peu des compétences de Norman. Mais de toutes façons, il n’avait pas son mot à dire, donc il continuerait à faire son travail sans état d’âme.

Ce fut ensuite le tour du frère. Norman semblait sincèrement affecté par la mort de son frère. Il paraissait même un peu perdu, ne sachant que faire. Il leur dit qu’effectivement ils avaient eu des mots, quelques jours plus tôt à cause de ses dettes, mais ce n’était pas la première fois et Charles finissait toujours par céder. De toutes façons ses dettes étaient probablement une goutte d’eau pour des personnes aussi riches.

Dorothy et Lily Grace arrivèrent au moment où Katarina entrait dans le petit salon. Elles lui montrèrent les papiers d’identité qu’elles avaient trouvé et l’actrice leur répondit sans ciller qu’ils étaient bien à elle. Son père avait occidentalisé leur nom suite à leur arrivé aux Etats-Unis en 1915 après avoir fui Moscou. Ne faisant aucun mystère de ses origines, elle leur avoua que sa famille avait fait fortune dans le commerce de pierres précieuses. C’est par son ami Elisa qu’elle avait été introduite dans la famille Winsworthy. Elle déclara qu’entre Norman et elle, cela avait été le coup de foudre et qu’ils se fréquentaient depuis plusieurs mois. A ces mots, les filles comprirent que c’était surtout la situation financière et sociale de Norman qui l’intéressait vraiment, et puis c’était un bel homme ce qui ne gâchait rien au tableau. Charles avait toujours été charmant avec elle, comme avec la plupart des gens d’ailleurs. Cela dit, elle ne le rencontrait que dans un cadre mondain et elle ne savait absolument rien par exemple de ses affaires, et à vrai dire elle ne s’y intéressait même pas.

Dorothy et Lily Grace insistèrent ensuite pour interroger à leur tour Louise. Cette fois la belle anglaise fit moins la maline. Plus incisives et malgré les protestations d’un Nick désemparé, elles finirent par réussir à lui faire avouer son imposture : elle n’était absolument pas étudiante et vivait plutôt bien de ses petits larcins réalisés dans la haute société à laquelle elle se mêlait habituellement. Sa rencontre avec Charles avait été soigneusement organisée. Tandis que la pluie battait aux hublots, Louise pleurait des larmes de crocodile sans émouvoir ses interrogatrices. Le capitaine lui intima de regagner sa cabine et de ne pas en sortir jusqu’à nouvel ordre.

Dans le salon, l’ambiance tournait au vinaigre. Après les invectives, les regards soupçonneux et un silence pesant avaient gagné les passagers. La pluie qui les empêchait de sortir et le roulis de plus en plus violent n’arrangeaient rien à la situation. En fait, il faisait vraiment un temps de chien ! Plusieurs commençaient même à avoir le mal de mer.

Les interrogatoires continuèrent donc dans cette ambiance morose et presque irréelle. Norman puis Henry Tanner apportèrent quelques informations sur la situation économique de l’entreprise qui semblait très prospère.

Max Hansen en revanche ne leur apprit rien si ce n’est que définitivement c’était un personnage très désagréable. Quant à Plug, il ne connaissait pas Charles avant ce voyage et il avait été invité très clairement car Charles voulait qu’il réécrive les dialogues d’une mauvaise comédie musicale. Mais il avait refusé et Charles n’avait aucun moyen de le forcer à le faire. Et dans tous les cas, il n’avait aucune raison de le tuer pour si peu. Effectivement …

Au tour d’Elias Saphir, le ton fut plus houleux. Sa relation avec Elisa et les signes sur le bureau ne jouaient pas en sa faveur. Il se défendit pourtant bien, expliquant qu’ils avaient mis un terme à leur relation et qu’il ne risquerait pas sa carrière d’une telle manière. Il était, aussi, au courant de l’opérette de Charles et avait accepté de la produire mais n’en avait pas vu une ligne jusqu’à présent.

La dernière à être questionnée fut Elisa. Elle était encore en état de choc et complètement dévastée. Il y avait un contrat de mariage et n’avait donc pas grand-chose à gagner à la mort de son époux. Elle avoua sans trop de difficulté qu’elle avait eu une liaison avec Elias Saphir ; cela remontait à assez longtemps d’ailleurs. Charles l’avait découvert, mais là encore, en cas de divorce, elle aurait reçu une confortable pension et n’avait donc guère d’intérêt à tuer son époux.

Le principal héritier était Norman. Mais le décès de son frère le propulsait à la tête de l’entreprise familiale et il ne semblait pas que ce soit sa plus grande ambition. Ce dernier semblait hagard, ne semblant pas réaliser les évènements, buvant plus que de raison.

Bref, après cette première série d’interrogatoires et de fouilles, il fallait bien constater que les pistes ne se bousculaient pas. Des secrets, de petits mobiles, mais rien qui paraisse suffisant pour commettre un meurtre…
Dernière modification par Lotin le lun. août 20, 2018 10:51 am, modifié 2 fois.

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Message par Lotin » lun. août 20, 2018 10:18 am

La suite.

ACTE 4

Le repas du soir fut servi comme d’habitude mais on était loin de la gaieté des jours précédents. Non seulement les passagers n’avaient pas faim pour certains, mais avec la tempête qui grossissait à l’extérieur plusieurs n’auraient de toutes façons rien pu avaler et sûrement pas Nick qui fut l’objet d’une « private joke » de la part des matelots, lui faisant avaler un café salé pour lutter contre le mal de mer, « un vieux truc de marin !».

En recoupant plusieurs fois sa part de tarte, Lily Grace songeait que l’une des personnes avec qui elle vivait depuis plusieurs jours, avec qui elle avait dû converser, partager un verre, rire certainement… une de ces personnes avait assassiné Charles Winsworthy. C’était invraisemblable !

Pendant que tout le monde était en train de manger (ou d’essayer), Nick et Fay en profitèrent pour fouiller la salle commune, à la recherche de la clef ou de tout autres indices. Lily les vit passer la mine dépitée et compris qu’ils n’avaient rien trouvé. Elle les vit se diriger avec Kenneth vers la porte qui menait à l’extérieur. Mais qu’allaient-ils faire dehors par ce temps ? Elle se leva pour essayer de les dissuader mais elle n’atteint le couloir que pour voir la porte se rabattre et claquer dans le vent non sans laisser entrer des trombes d’eau. Mais quelle mouche les avait piqués ?
Comme elle approchait de la porte, à la lumière d’un éclair, elle vit Fay glisser et tomber sur le pont trempé par l’orage et soumis au gite du creux des vagues. Kenneth se précipita et réussi à la ramener à l’intérieur tandis que Lily tenait la porte se retrouvant trempée jusqu’aux os en quelques secondes. Fay se tenait l’épaule en grimaçant sous la douleur et le diagnostic fut sans appel : clavicule cassée ! Ils la menèrent dans leur cabine. Nick lui immobilisa le bras et lui donna des anti-douleurs. Il n’y avait pas grand-chose de plus à faire. Ils voulaient fouiller les chaloupes. Nick quant à lui était allé voir la timonerie et interroger le capitaine et la salle des machines dans le pont inférieur.

Les passagers ne trainèrent pas longtemps ce soir-là et tous regagnèrent leurs cabines en silence et bien plus tôt que d’habitude. Seul Plug et Elias s’accordèrent un petit verre en discutant du meurtre et de la présence, après tout assez étrange, de ce petit groupe hétéroclite. Dorothy et Lily Grace décidèrent de rester aussi. Une fois tout le monde couché, elles s’installèrent dans l’obscurité du salon, en face du couloir, bien décidées à surveiller les faits et gestes de chacun. Kenneth et Nick viendraient les relever plus tard. Mais le sort en décida autrement.

Elles attendaient depuis à peine plus d’une heure quand Fay surgit dans le couloir en disant qu’il y avait un drôle de bruit, comme si quelque chose tapait sur la coque. Dorothy et Lily écoutèrent attentivement mais ne perçurent rien. Elles la raccompagnèrent, en essayant de la rassurer, les médicaments devaient troubler ses sens et lui donnaient peut-être des hallucinations. Mais à peine avaient-elles réussi à la recoucher qu’un cri leur parvint de la l’extérieur. Saisissant chacune un manteau, elles se précipitèrent. Cela venait de la timonerie ; les matelots semblaient courir dans tous les sens, le capitaine hurlait des ordres contradictoires. Plusieurs passagers sortirent des cabines, il y avait plusieurs voies d’eau… Le Hettie était sur le point de couler.
Dans la panique, Dorothy, Lily et Kenneth se précipitèrent vers la cabine du capitaine, hors de questions de partir sans les armes, avec un tueur parmi eux… Puis tous se précipitèrent aux chaloupes. Étonnement, l’une était pleine de caisses d’alcool qui furent jetées à la mer sans plus de ménagement tandis que Fay et Kenneth s’agitaient bizarrement.
Tous réussirent à prendre place dans l’un ou l’autre des canots, mais les amis furent séparés : Fay, Kenneth et Lily d’un côté, Dorothy, Nick et Jackson de l’autre.

En quelques minutes, le magnifique yacht disparut dans les flots emportant avec lui le corps de son propriétaire, sépulcre aquatique.

La mer était déchainée ; les chaloupes se soulevaient et retombaient, menaçant de chavirer à chaque instant. Dans la nuit, Lily discernait à peine l’autre canot, lorsqu’un éclair fendait l’obscurité. Elle avait froid, ne sentait plus ses pieds ni ses doigts. Elle avait peur aussi. Allaient-ils tous périr ici ? Elle pensait à Samuel : avait-il aussi vécu la même situation avant de disparaitre. Perdue dans ses pensées, elle regardait sans comprendre les matelots et Kenneth qui s’agitaient essayant d’attraper une corde pour se rapprocher de l’autre chaloupe. L’espace d’un instant entre deux creux de vagues, elle discerna une forme blanche qui tombait de l’autre canot. À cette distance, impossible de voir de qui il s’agissait. La scène était effrayante : on entendait les cris entre les rafales et le tonnerre et par intermittence on voyait les gens se pencher vers l’homme à la mer, puis tout disparaissait dans un écran d’écume. Elle reconnut Dorothy et Jackson en train de hisser l’homme hors de l’eau :

“oh my God ! C’était cousin Nick !”

Les chaloupes se rapprochèrent enfin. Nick semblait aller bien même s’il était totalement détrempé mais il avait aussi l’air très en colère. L’eau s’accumulait à l’intérieur des chaloupes et il fallait écoper en permanence. Autour des deux petites embarcations, des formes apparaissent entre les vagues : des dauphins certainement ou des phoques… Et puis il y eut des coups sur la coque. Lily essaya en vain de se souvenir si ces bêtes étaient carnivores. Au loin, à la lumière intermittente des éclairs il lui sembla voir des têtes hors de l’eau… mais elle devait divaguer… Plusieurs personnes essayèrent de repousser les créatures avec leurs rames. Mais très vite les coups s’arrêtèrent et les étranges animaux s’éloignèrent.

ACTE 5

Jamais de sa vie elle n’avait eu aussi froid. Son manteau était complètement détrempé. Elle avait mal aux bras à force d’écoper. Impossible de dire depuis combien de temps ils étaient là.
Finalement, la tempête commença à se calmer. Certains s’étaient endormis. Lily Grace somnolait en écopant machinalement.
Petit à petit le ciel s’éclaircit et le matin gris et froid arriva enfin. Les deux chaloupes glissaient sur une mer d’huile au milieu d’un brouillard cotonneux. La capitaine regarda les instruments qu’il avait réussi à sauver et indiqua une direction dans laquelle les plus valides commencèrent à ramer.
Au bout de quelques temps une immense forme sombre jaillit de la brume, un immense cargo. Mais il restait silencieux et immobile ; la coque était rongée par la rouille, mais à l’avant on pouvait encore distinguer les lettres blanches du nom, Mary Flanders, et du port d’attache, Gand.

Les naufragés appelèrent, d’abord en vain, puis une tête farouche apparut sur le pont, suivie d’une deuxième et d’une troisième. Une échelle de corde se déroula jusqu’à eux.
Avec difficulté, les anciens passagers se hissèrent à bord ; Kenneth dut aider Fay, handicapée par son bras en écharpe. Pour Lily Grace aussi ce fut une épreuve : elle n’était pas très sportive en temps normal et là, c’était encore pire, après une nuit dans le froid, avec un manteau en fourrure qui pesait une tonne et qu’elle finit par abandonner dans la chaloupe et avec cette échelle à l’état douteux… Et que ce bateau était haut !

À bord, ils furent assez mal accueillis par des matelots à la mine patibulaire qui leur prirent évidemment leurs armes. Le pont était également couvert de rouille et tout était décrépi autour d’eux. À travers un dédale de couloirs, on les conduisit jusqu’au capitaine de cet étrange navire. Il se trouvait dans une partie en bien meilleur état, de grandes salles fortement éclairées et à la décoration clinquante, dans l’une se trouvait un grand bar, avec de grandes étagères chargées de quantité de bouteilles d’alcool. Ils comprirent enfin, ils se trouvaient dans un tripot clandestin, installé hors des eaux territoriales américaines.

Le capitaine « Johnson » se présenta à eux ; c’était un homme souriant mais peu sympathique pourtant. Il leur expliqua sans détours qu’ils étaient une gêne pour lui. Il acceptait cependant de leur offrir l’hospitalité, tant qu’ils ne fouinaient pas trop : ils pouvaient circuler librement sur le pont et au premier niveau, mais si on les trouvait ailleurs, ils seraient jetés par-dessus bord. Pour repartir, ils allaient devoir convaincre un de ses « associés » de les ramener, mais il faudrait certainement payer et cela risquait d’être un peu long.
Inutile de protester… après tout, ils étaient sauvés, du moins pour le moment.

Les matelots les amenèrent ensuite dans leurs « quartiers » : deux pièces rouillées et puantes en vis-à-vis et séparées par une coursive en mauvais état. Les marins leur donnèrent des vêtements également douteux mais secs et des couvertures à la propreté approximative. Il fallut encore se changer sous leur regard concupiscent. Les jeunes femmes se cachèrent les unes les autres ; Lily Grace réussit même à conserver son Derringer hors de leur vue.
Puis on leur proposa de leur donner à manger. On était loin du luxe des repas du Hettie, en fait ce n’était même pas très bon, mais tous avaient si faim qu’aucun ne rechigna. Le cuisinier, un petit chinois revêche répondant au nom de Su, leur ordonna, dans un anglais approximatif, de laver leurs assiettes. Ce qu’ils firent sans broncher, bien décidés à faire profil bas tant que leur situation resterait aussi précaire.
Rassasiés, ils rejoignirent leurs quartiers. Lily Grace s’endormit comme une masse, malgré l’odeur désagréable, la couverture qui grattait et le sentiment d’insécurité qui pesait sur ses épaules. Fay la réveilla quelques heures plus tard ; la nuit était tombée et de la musique leur parvenait des « salles de réception ».

Après un brin de toilette, avec de l’eau froide et un peigne que l’une des passagères avait sauvé du naufrage, les filles se dirigèrent vers le bruit et la lumière. Elles retrouvèrent les hommes attablés autour d’un plat avec la même pitance que quelques heures plus tôt. Le cuisinier semblait toujours d’aussi mauvaise humeur. Lily remarqua que Katarina discutait discrètement avec Nick pendant le repas.
Dans une des salles, des tables de jeux s’organisaient. Un groupe de « clients » venait de monter à bord, des marins. Norman ne put résister et sortit, d’on se sait où, quelques billets verts avant de s’installer à une des tables, véritablement truquées, d’après ce que Fay, habituée à ce genre milieu, pouvait en juger. Elias offrit des verres aux passagers pour leur remonter le moral. Fay tenta d’engager la conversation avec un des marins pour voir s’ils étaient disposés à les ramener, mais la conversation tourna court. Henry Tanner et le capitaine demandèrent à un autre de poster une lettre pour eux en échange d’une contrepartie sonnante et trébuchante.

Lily se dit qu’elle pourrait bien en faire autant, essayer de joindre Daddy pour qu’il envoie de l’aide ; mais comment faire ? Elle n’avait pas pu récupérer d’argent avant le naufrage et ses bijoux et vêtements de couturiers ne pourraient désormais plus servir qu’aux poissons… elle en portait bien quelques-uns mais son alliance et ses boucles d’oreilles était un cadeau de Samuel. Hors de questions pour elle de s’en séparer. Elle était perdue dans ses réflexions, quand Nick vint l’interrompre. Il lui raconta que Katarina lui avait donné rendez-vous. Elle savait qui était le meurtrier de Charles et celui qui l’avait poussé hors de la chaloupe.

- « Comment ? Quelqu’un t’a fait tomber à l’eau ? Ce n’était pas un accident ?
- Non, on m’a poussé ! grinça Nick en rougissant de rage. Mais je n’ai pas vu qui c’était. Katarina était là, avec Norman, Henry Tanner, le capitaine et Plug.
- Bon, c’est donc un de ceux-là. Mais ça pourrait aussi être Katarina. Il pourrait y avoir un piège.
- Oui c’est pour ça que je t’en parle, évidemment !
- Ok, ok ! Où est-ce que vous devez vous rencontrer ?
- Sur le pont supérieur à minuit.
- Très bien. On va y aller avant avec Dorothy et Kenneth et on surveillera tes arrières. »

Peu avant l’heure, Dorothy et Lily Grace se faufilèrent sur le pont. Il faisait toujours aussi froid et une fine bruine ruisselait et s’insinuait partout. Katarina était en retard. Nick faisait les cent pas en l’attendant, surveillé par Kenneth, posté en arrière. De l’autre coté du pont, Dorothy remarqua une étrange silhouette qui furetait dans l’ombre. Elle prévint Lily et toutes deux décidèrent d’essayer de s’approcher. L’homme de petite taille se tenait courbé et clopinait d’une manière assez grotesque. Il s’approcha du bord, passa par-dessus le garde-corps, glissa le long de la coque puis plongea silencieusement. En bas, les filles parvinrent à distinguer plusieurs têtes émergées de l’eau. Un étrange dialogue s’ensuivie, ressemblant à du français mais dans un flot incompréhensible de gargouillis. Une des silhouettes dans l’eau donna alors une sacoche au premier homme qui, tournant la tête aperçu les filles qui les observaient. Ils plongèrent alors soudainement. Lily Grace et Dorothy attendirent mais nulle forme ne remonta à la surface. Cela leur rappela ces effrayantes apparitions qui accompagnaient ce qu’ils avaient d’abord pris pour des dauphins. Ces… « choses » les avaient donc suivis jusqu’ici ?

Après quelques minutes, Dorothy et Lily Grace rejoignirent Nick. Elles le trouvèrent presque au bord de l’hystérie.

- « Mais où vous étiez passées ?
- On a vu une chose vraiment étrange…
- Peu importe ! Katarina n’est pas venue et j’ai seulement trouvé une de ses chaussures ! Oh my God ! »

Nick, suivi de Kenneth, inspecta alors le pont jusqu’à finalement découvrir derrière des caisses et des cordages, le corps de la jeune femme. Elle avait visiblement été trainée ici pour y être cachée. Des marques bleutées autours de son cou ne laissaient aucun doute sur la manière dont on l’avait tuée. Lily essaya de calmer son cousin. Ils s’interrogèrent sur la pertinence de donner l’alerte. D’abord, ils pouvaient être accusés de ce meurtre, Nick ou Kenneth en tous cas, car il fallait quand même une certaine force pour étrangler quelqu’un. Et puis, quelle pouvait être la réaction de leur nouvel hôte, le capitaine Johnson…. Un tueur à bord de son bateau, cela pouvait être synonyme d’un aller simple à la mer pour tous ces passagers « gênants ».

Par élimination, ils établirent que les seules personnes à la fois dans la chaloupe avec Nick et assez proche d’eux au repas pour entendre Katarina étaient Norman et Henry Tanner. Le premier se trouvait dans la salle de jeu la dernière fois qu’ils l’avaient vu. Ils s’y précipitèrent. Norman était engagé dans une partie très tendue avec trois marins. Elias qui était là en train de siroter un whisky leur expliqua que l’enjeu était une place pour Katarina et lui dans le bateau des marins… il leur confirma en outre qu’il avait passé la soirée à jouer et n’était pas sorti.

Le coupable était donc Henry Tanner !! Mais comment le confondre ? Ils avaient besoin de preuves plus solides. Dépités, ils décidèrent néanmoins d’aller se coucher et d’attendre le lendemain pour reprendre leurs investigations.

Les filles rentrèrent dans leur cabine, elles n’eurent pas le cœur de réveiller Fay pour lui raconter leur soirée. La pauvre souffrait le martyre avec sa clavicule cassée, si elle avait réussi à s’endormir, inutile de la réveiller.

Malheureusement pour Fay, la nuit qui s’engageait n’allait pas lui permettre de se reposer. Ce sont des cris qui la réveillèrent en sursaut moins d’une heure après le retour des filles. Des cris horribles et glaçants. Ils semblaient venir des entrailles du navires, en dessous de leur cabine. Lily saisit son Derringer, faute de mieux, et les trois jeunes femmes sortirent en se serrant les unes contre les autres. À l’extérieur, elles retrouvèrent Nick, Jackson et Kenneth qui avaient trouvé une lourde barre de fer. On leur avait interdit de se promener dans la cale, mais là c’était un cas de force majeure. Et puis, il n’y avait personne sur le pont ; les matelots du Mary Flanders devaient dormir ou s’éterniser au bar ou dans la salle de jeu. On entendait encore de la musique et donc ils n’avaient certainement pas entendu les cris.

Les amis s’engagèrent alors dans les escaliers brinquebalants qui descendaient dans le navire. De nouveaux hurlements brisèrent le silence et leur indiquèrent la direction à suivre. Ils s’enfoncèrent lentement dans les couloirs obscurs, à l’air vicié par l’humidité et de vieilles émanations d’hydrocarbures. Très vite, ils tombèrent sur un premier corps, sur le seuil de la cale. Dorothy et Lily reconnurent la silhouette qu’elles avaient guettée plus tôt dans la soirée. De près, le corps était encore plus difforme qu’elles n’auraient imaginé ; mais difficile de dire ce qui était le plus effrayant de ses malformations troublantes ou des affreuses blessures qui mutilaient ce pauvre éclopé. Il semblait avoir été attaqué, dans le dos, par un animal sauvage tant ses blessures ressemblaient à des griffures. L’homme, au teint livide, portait un sac en bandoulière dans lequel se trouvait une douzaine de pièces d’or d’origines diverses et un flacon portant une étiquette usée, avec la marque « A. G. Ackermann Glass Works ». De la petite bouteille, débouchonnée, émanaient de fortes odeurs d’iodes, d’algues et de poissons avariés.

Des traces de sang s’éloignaient de la scène, s’enfonçant encore dans la cale. Ils les suivirent prudemment. Au bout de quelques mètres, ils trouvèrent un second corps, un matelot certainement, qui gisait dans une mare de sang, aussi horriblement défiguré que le précédent. À côté du cadavre, était étalé un liquide visqueux avec la même odeur que le flacon. Il formait un étrange dessin géométrique. Ils suivirent des traces de ce même liquide sur les murs qui remontaient de la cale jusque dans la cuisine. En entrant, ils découvrirent le corps de Su, mort.
De nouveaux hurlements se firent alors entendre depuis la salle du dancing et s’accompagnaient d’autres bruits de chocs, d’objets renversés et de verre brisé. Ils remontèrent aussi vite que possible. Il y avait cette fois beaucoup plus de monde sur le pont : des matelots qui se précipitaient aussi vers les cris, les passagers du Hettie et d’autres employés de ce casino clandestin, réveillés par le vacarme et l’air hagard. L’agitation se concentrait dans les salles de réception. Lily Grace serrait très fort son petit pistolet ; le cœur battant. Qu’allaient-ils trouver là-bas ? En approchant, elle remarqua des effluves nauséabonds de poissons en décomposition. Ils croisèrent plusieurs marins terrorisés qui s’enfuyaient.

Ils ralentirent l’allure pour approcher plus prudemment ; des coups de feu retentirent. Le bar était un vrai champ de bataille, tables et chaises renversées, plusieurs personnes à terre, du sang au sol et sur les murs. Et puis, au milieu de cette confusion, une masse énorme et mouvante. Lily Grace n’en croyait pas ses yeux, mais qu’est-ce que c’était que cette chose ? Une gelée sombre, avec des griffes ou des crocs… la forme changeait en permanence… ah mais non ! elle était en train de se dédoubler !
Un marin tira dessus, les balles s’enfoncèrent sans même la ralentir. Les armes blanches ne lui faisaient pas plus d’effet. Le monstre gélatineux et puant, enfin les deux monstres désormais, avançaient et engloutissaient tout sur leur passage.

Quelqu’un cria : « Du feu ! »
Oui ! Il fallait essayer de la brûler. Ils attrapèrent des bouteilles d’alcools forts et les jetèrent sur l’une des créatures. L’alcool l’éclaboussa quand elles se brisèrent au sol. Le monstre se tourna vers eux. Dorothy sorti son briquet et comme elle commençait sont geste elle fut bousculée et tomba devant la chose. Lily et Fay se retournèrent et virent Henry Tanner qui pivotait déjà pour s’enfuir ; par reflexe elle pointa son Derringer et tira. L’homme touché s’effondra, à la surprise de Lily, qui ne pensait pas pouvoir abattre quelqu’un avec cette arme minuscule.

Pendant ce temps, Dorothy s’était relevée et avait jeté le briquet. L’horrible gelée s’enflamma, se tortillant dans de pitoyables convulsions, fauchant au passage Fay, qui tomba. L’odeur était insupportable mais la chose finit par s’effondrer, voire totalement fondre. Sans plus attendre Kenneth s’empara d’une bouteille d’alcool et de son briquet et maîtrisa la deuxième abomination, non sans être, lui aussi, légèrement brûlé par la bête qui tentait de se débattre.

Le feu commença à se propager dans les salles, alimenté par la grande quantité d’alcool qui se trouvait là.

Le navire tout entier allait sans doute brûler. Les survivants se précipitèrent vers les bateaux qui avaient accosté ce soir-là et les canots de sauvetage. Lily et ses amis n’eurent pas de mal à trouver de la place d’autant que leur geste héroïque avait sauvé bien des vies et les spectateurs les accueillirent donc sans se faire prier.

Quelques jours furent nécessaires pour rejoindre la terre ferme et par précaution, ils accostèrent de nuit, quelque part entre Portland et Portsmouth. Le soir même Nick et Lily regagnaient le doux foyer de Daddy qui écouta leur incroyable périple en faisait les gros yeux. Ils omirent cependant de lui parler du monstre-gelée, remplaçant cet épisode par une simple bagarre entre marins.


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