[CR] Les masques de Nyarl

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Grumbledook
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Re: [CR] Les masques de Nyarl

Message par Grumbledook » dim. sept. 08, 2019 6:24 pm

Londres toujours, voici le journal de trois jours plus tard. Le "groupe d'étrangers louches" sont là encore les PJs
 
Le Meurtre Mystérieux du Marécage Maudit !
Toute la lumière sur la fin tragique du Vampire de l’Essex ! 
Une nouvelle enquête sensationnelle du Scoop !
Quelques jours à peine après l’incroyable massacre du manoir Misr, la mort et le scandale s’abattent à nouveau sur les marais de l’Est Londonien !
C’est en relevant ses collets que Gareth, le coiffeur charcutier du paisible bourg de Southminster, a fait l’horrible découverte d’un corps flottant à la surface de son étang. « comme il sentait très mauvais et qu’il était déjà dix heures, j’ai d’abord pensé que c’était Jack qui avait bu une pinte de trop ; mais non, c’était un étranger ! Ça m’a fichu un sacré coup. En plus il était mort. Ces gens de la ville, il se croient vraiment tout permis »

La fin tragique du vampire des brumes

Aussitôt alerté, Scotland Yard a rapidement conclu au meurtre.
Un meurtre particulièrement horrible si l’on en croit le rapport du coroner : « la mort a été provoquée par une rupture des vertèbres cervicales. Le corps présente de nombreuses marques de torture : déboitement des deux épaules, fracture du nez et de la mâchoire, ainsi qu’une blessure superficielle à l’épaule provoquée par un objet tranchant. Par ailleurs, une quantité importante de sang n’appartenant pas à la victime a été découverte dans son système digestif ».
Mais qui est donc ce mystérieux individu, et à quelle infame pratique se livrait il donc au fond des marais, avant d’y rencontrer son funeste destin ?

Mais que fait la police?

Scotland Yard, comme de juste, se refuse à tout commentaire. « En trente ans de carrière, nous confie toutefois un enquêteur, je n’ai jamais vu un cadavre aussi mal lesté. Quel exemple pour la jeunesse ! »

Des tueurs venus d'ailleurs?

Mais il y’a pire : il semblerait que le meurtrier ne soit pas même anglais !
Les habitants, en effet, ne se font pas prier pour évoquer la présence au moment des faits d’un groupe d’étrangers particulièrement louches :
« d’abord, il y’avait la brute épaisse : l’air abruti, le front bas, de petits yeux porcins dans une face de babouin, il tenait plus du monstre que de l’être humain ; enfin pour tout vous dire il était écossais. Après ça il y’avait le petit vicieux : l’air chafouin, le regard lubrique, on voyait bien que c’était un sadique et un détraqué. Mais celui qui m’a fait froid dans le dos c’était l’autre, celui de Makram : froid comme le serpent, le regard mort derrière ses petites lunettes, on sentait tout de suite le tueur professionnel. Et pour finir il y’avait la « demoiselle » [nb : bien que se privant d’intéressantes possibilités de rimes en « escalope », la rédaction a préféré modifier légèrement le verbatim au profit des bonnes mœurs, on voudra bien l’en excuser], une vraie dinde celle-là, jacassant comme une pie et buvant comme un trou ! En plus, comme elle était rousse, j’ai tout de suite compris qu’elle était là pour [censuré] dans les [censuré], et avec des [censuré] encore, à tous les coups ! Du coup j’ai préféré tout passer à l‘eau de Javel »
  Quoiqu’il en soit, nos fidèles lecteurs peuvent compter sur nous pour tirer au clair cette affaire qui pourrait bien mettre en cause jusqu’aux membres les plus éminents de la famille royale et du gouvernement !
Explosions suspectes à Limehouse
Retentissant habituellement du sympathique vacarme des grues, de la corne de brume et des duels au couteau, le quartier des docks a été secoué la nuit dernière par une série d’explosions, qui ont entièrement détruit un entrepôt du bord de la Tamise.
 « comme on ne nous signalait pas de morts, on a été voir », nous raconte un constable. « Tout est fichu là-dedans, mais un enfant de cinq ans reconnaitrait un atelier de production de drogue ». Nos contacts nous confirment la présence sur place de curieux débris d’équipements chimiques : « des engins que je n’avais jamais vu », nous précise t’on « c’est bien triste, les traditions se perdent»
L’entrepôt étant vide à cette heure, et le Vent d’Ivoire, un vraquier amarré en face de l’entrepôt, ayant levé l’ancre avant l’accident, aucune victime n’est heureusement à déplorer. Il est cependant permis de se demander qui peut bien être derrière cette étrange affaire, qui pourrait bien mettre en cause jusqu’aux membres les…/…
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Re: [CR] Les masques de Nyarl

Message par Grumbledook » ven. sept. 13, 2019 6:22 pm

Londres, 3ème partie

 Journal de Ian Macallan

 Londres, le 1er Mars 1925

 Fergus est tombé. 

 J’ai beau demander des renforts par télégraphe, je ne sais pas qui pourra me sauver de la culpabilité et de la folie.
 Nous attendons désormais un navire qui nous emmènera vers des horizons lointains, dans un pays de mystères, de violences et surement, d’horreurs. Quoi de plus banal pour nous ; mais nous ne tiendrons plus très longtemps à ce régime. J’espère que la traversée nous permettra de nous remettre un peu.

 Après la nuit de carnage au manoir Misra, nous nous sommes remis au travail, persuadés d’avoir collecté des informations importantes, d’avoir des déductions à faire, des cartes à jouer. Idiots que nous étions, jouets de puissances dont les intentions nous dépassent.
 Stanley et Esther ont constaté à la Pyramide Bleue que les conspirateurs égyptiens avaient été massacrés au manoir, il ne restait plus que deux personnes pour faire tourner la boîte - dont Lasheyaleya ou quel que soit son nom. Ce pauvre Fergus est allé chercher près de saint Paul de nouvelles rumeurs sur les clochards vampirisés, mais n’a rien gagné à part l’amitié de quelques alcooliques. De mon côté, j’ai planqué dans un pub près de la fondation Penhew, dont les nouveaux horaires suggéraient une pénurie de personnel. Étrange... Si les deux camps en présence ont été exterminés, qui donc contrôle le champ de bataille ?

 A l’issue de ces investigations, en plus d’une haleine chargée, nous avions acquis la conviction qu’un seul lieu nous intéressait encore à Londres. Nous avons illico organisé une expédition nocturne à la fondation. Idée funeste, revêtue des apparences de la raison. Quelle intelligence malveillante, quel pouvoir impie œuvrait pour nous attirer dans ce piège infernal ?

 Cette fois-ci nous avions réfléchi à l’avance, nous avions un plan : pied de biche et revolvers, lampes de poche et corde. Il est bien sûr tombé en morceaux dès que nous sommes arrivés devant la haute barrière qui entourait la fondation. Nous disposions juste d’une corde et des muscles de Fergus, qui nous a hissés comme des sacs de patates – ce brave Fergus, encore plein de vie mais plus pour longtemps. Quand je pense que (raturé)

 Apres cette peu glorieuse escalade, nous avons forcé le rideau métallique qui fermait le dock d’embarquement. Pas grand-chose d’intéressant dans les pièces du rez-de-chaussée, qu’Esther et moi avions trouvées fermées lors de notre visite en plein jour. Des câbles électriques suggéraient des installations au sous-sol ; sur le bureau de Gavigan, l’officiel (et rescapé) directeur de la fondation, un télégramme d’un certain H. Clive parlait de fouilles archéologiques, apparemment normales, sur le site de Mykerinos.
 Mais dans l’entrepôt où ils gardaient leurs babioles et momies surnuméraires, des traces dans la poussière trahissaient l’existence d’un passage secret, dissimulé sous un sarcophage ancien. Comme un seul homme, nous y sommes allés, laissant Esther monter la garde derrière nous. Nous étions menés par le vaillant Fergus, dont chaque pas sur les marches de cet escalier le rapprochait d’un funeste destin. 

 La grande salle où nous sommes entrés reproduisait l’agencement des expositions publiques du premier étage, mais les spécimens exposés différaient notablement. Dans la lumière sinistre de nos torches sortaient de l’obscurité des effigies innommables, des entités monstrueuses, des caricatures obscènes et sanglantes. J’ai vu les créatures marines avec qui j’ai déjà eu maille à partir, des choses plus étranges encore, et de terrifiantes divinités. Quels indicibles secrets avaient découvert ces peuples anciens, dont le savoir a été enterré avec eux dans les sables ?

 Aucun panonceau n’expliquait la signification de ces reliques répugnantes, et nous n’avons pas voulu en savoir plus. Une porte au fond de la salle donnait sur un large couloir coudé ; sans écouter les cris desespérés de notre intuition, nous avons décidé de l’explorer. 
 Dans un recoin de ténèbres nous attendait une ombre aux yeux incandescents, semblable à celles qui semaient la mort devant le perron du manoir Misra. Elle s’est enfoncée dans le sol, a disparu, et sans même le savoir nous fûmes damnés.

 Le couloir donnait sur des pièces banales, mais d’un trou dans le sol a surgi une créature batracienne qui s’est jetée sur moi, et malgré un tir remarquable de ma part elle a pris l’avantage. A partir de là tout est devenu confus, les détonations du shotgun de Fergus, la créature qui semblait m’éventrer mais en fait non, l’arrivée d’Esther – ou de quelque chose qui n’était pas Esther, et surtout l’horreur dans le bureau, où je venais de récupérer quelques livres occultes. 

 Un sinistre changement s’est opéré en moi, au cours de ces aventures effroyables. Moi qui n’avais pas affronté d’adversaire plus dangereux que la responsable des prêts de la bibliothèque d’Arkham, j’ai tué avec une facilité qui m’étonne encore. Quand je tiens l’acier froid d’un revolver dans mon poing et que je le braque sur la tête d’un homme, un calme étrange se fait, j’entre dans une autre dimension où la vie et la mort se jouent en une fraction de seconde, sur une pression de l’index ou un faux mouvement. Cela devrait me faire perdre mes moyens, moi qui n’ai jamais manié d’armes ni distribué la mort ; pourtant mon bras ne tremble jamais. Qui est ce tueur qui vit en moi, et dont j’ai si longtemps ignoré l’existence ?

 Quand la hideuse créature des profondeurs à la face plate et à la gueule pleine de crocs a surgi dans le bureau, je n’ai pas hésité un instant à lui loger un pruneau entre les deux yeux en éructant des blasphèmes. Mais soudain c’était Fergus qui gisait la cervelle éclatée ! Farce cruelle d’un destin ricanant, confusion mortelle, nous sommes repartis sans savoir si nous pouvions encore croire ce que nos yeux nous montraient. Esther n’avait jamais été avec nous dans le souterrain... À qui parlait donc Fergus dans le sous-sol : un envoyé de l’au-delà, ou une abomination venue d’encore plus loin ?

 Le whisky, miracle né du génie écossais, est souverain pour calmer les esprits. Je bois ce verre à ta santé, Fergus, et tu serais heureux de savoir que je l’ai rempli à ta bouteille de Glenlivet, celle que je descendais quand tu avais le dos tourné. Tu étais un brave compagnon, toujours plein d’entrain, même si tu avais des fréquentations peu recommandables et de fortes odeurs corporelles.
 Tu es parti rejoindre... Qui au juste. Tous ceux qui sont tombés sous les balles de leurs amis ? Le rayon des cervelles en purée prêtes à tartiner ? Es-tu allé au paradis, ou bien dans un lieu plus froid et sombre, où règnent des entités anciennes qui collectent les âmes des morts pour s’en faire des colliers ?

 Nous n’avons même pas pu te donner une sépulture chretienne, incapables de faire passer la barrière à un fardeau aussi pesant. Il est vrai que tu as toujours préféré le burger et le haggis aux légumes et aux potages. 
 Je recommande ton âme à Dieu et à tous ses anges. Puisses-tu t’asseoir à la droite de Nitocris, parcourir en paix le Pays des Rêves et les grandes salles de Celeannos. 

 Encore un verre à ta santé, Fergus. Tu étais le plus valeureux d’entre nous, qui ne sommes guère des athlètes. Tu m’as hébergé dans ton gourbi de Hell’s Kitchen, quand je n’avais nulle part où aller. J’en garde un souvenir ému et des cicatrices de morsures de puces. Ton amitié ne nous a jamais fait défaut, même si j'appréciais moins quand tu me donnais des claques dans le dos et m’appelais « petit puceau à lunettes ».

 Je reste inconsolable. Jamais je ne reverrai les 38 dollars 40 cents que tu m’avais grugés au poker, « pour apprendre le jeu », disais-tu avec un bon sourire.

 (Traces humides sur la feuille, peut-être une larme, plus probablement du Glenlivet.)

 Je lève mon verre à ton souvenir, vieux camarade, comme je l’ai levé tous les jours depuis que je t’ai tué, et comme je continuerai à le faire jusqu’à ce que l’Ecosse soit à sec. Iä ! Encore un toast pour le brave Fergus, qui m’a sauvé plus d’une fois la mise, et qui a été bien mal récompensé ! Tiens-toi loin des fonds marins, car ils ont de grandes dents...

 Quant à moi, je dois apprendre de mes erreurs, réfréner cette pulsion de violence qui est apparue en moi. Je jure de ne plus tuer. Je jure que je trouverai le salaud qui est la cause de tout ça, je l’abattrai comme un chien et je pisserai sur son cadavre.

 J’ai acquis des pouvoirs, des capacités que je n’aurais osé imaginer en des temps plus innocents. Je sais comment envoyer des rêves maléfiques, comment dominer les esprits. Ce savoir me ronge le cerveau comme une moisissure blanche, mais je n’hésiterai plus à m’en servir.

 Phn’glui ! Encore un verre à ta santé, Fergus, et ensuite je jure que j’arrêterai de boire. 

 Ou pas.
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Re: [CR] Les masques de Nyarl

Message par Grumbledook » jeu. nov. 28, 2019 1:29 pm

Egypte, 1ère partie

Journal de Ian Macallan

Le Caire, le 12 Mars 1925

Quelle chaleur ! Après un voyage en mer à peine reposant, dès l’arrivée à notre hôtel nous avons été rattrapés par d’autres souvenirs de massacres : un ami des Harlem Hell’s Fighters envoyé en renfort par Erica Carlyle. Henry Johnson, dit « la montagne », dont nous connaissons surtout le goût pour le lancer de grenade, mais qui s’avère un compagnon sympathique tant qu’il ne parle pas de Marcus Garvey et d’autres théories fumeuses sur l’Afrique. Pour moi ce continent reste un repaire de langues sanglantes, de pharaons noirs et de gueux agressifs. Mais j’anticipe.

Nous avions quelques pistes à explorer : - Faraz Najir, marchand d’antiquités qui était en contact avec Roger Carlyle il y a 6 ans; - L’expédition Clive, qui venait de faire à Mykerinos une découverte dont la teneur restait secrète; - Omar Shakti, négociant du Caire dont le nom apparaissait dans les registres que j’avais raflés à la fondation Penhew. Les objets expédiés et les remarques trahissaient immédiatement à notre œil averti la nature occulte de leurs immondes trafics. Quelque chose suggérait que cette piste pourrait être dangereuse. - Et bien sûr la piste du Sud et du Kenya, à garder pour un moment de désespoir encore plus profond.

J’avais aussi retrouvé, dans les papiers pris à la Foundation, un message incomplet. L’auteur – sans doute un cultiste de New York – mentionnait ce pauvre Jackson Elias (Trop tôt disparu ! Au moins tu n’es pas mort de la main d’un ami…) et le sort qui lui avait été réservé. Il parlait aussi d’un certain Jack Brady, dont il fallait s’occuper car il pouvait mettre en péril leurs plans. Fébrile, j’ai fouillé tous nos papiers, que j’avais judicieusement organisés en porte-documents de couleurs pastel,et eurêka ! Ce Brady était l’un des membres de l’expédition, ami proche de Carlyle, chargé de l’intendance lors de leur voyage. Le même qui avait été vu en Chine et dont le récit était parvenu jusqu’à Elias, lui prouvant que les membres étaient encore vivants.
Cet homme avait beaucoup à nous apprendre, mais pour cela il aurait fallu changer de continent ; nous allions devoir nous rabattre sur les autres pistes.

Pendant que Stanley et Henry préparaient l’expédition au site de Mykerinos, Esther et moi avons retrouvé la trace du marchand d’antiquités. Sa boutique avait brûlé quelques années auparavant, et il s’était relogé dans le bazar sous un nom d’emprunt – un grossier anagramme en vérité.
Faraz Najir n’avait plus rien à vendre que de la camelote, et il semblait terrifié à l’idée que l’on le retrouve. Il nous a confirmé l’histoire entendue dans la vieille ville, à savoir qu’un démon ayant pris la forme d’un nuage d’étincelles était venu une nuit, avait détruit sa maison par le feu et lui avait brûlé la face - il en portait encore les cicatrices. Nous avons compris pourquoi : Faraz avait procuré à Henry Carlisle plusieurs objets liés à l’occulte, comme un buste du Pharaon Noir, un parchemin indiquant où trouver sa tombe et un tambour magique, dont certains trouvés dans la partie occulte du musée du Caire (une autre piste?). Il n’avait pas réussi à obtenir la ceinture de Nitocris, conservée sous haute garde dans la vieille mosquée. Mais l’un des trésors avait été subtilisé chez Omar Shakti, dont le démon était sans doute un émissaire – j’ai pressenti l’œuvre de la secte du Pharaon Noir…
Faraz a aussi lâché un nom important : Auguste Lauret, l’agent et intermédiaire de Carlisle, que j’imaginai alors comme un trafiquant sans foi ni loi, roué et violent. Pendant que Henry accumulait assez de dynamite pour réduire en poudre plusieurs Sphinxs, nous avons remonté la piste du Français par le plus simple des moyens : le consulat et quelques bakchichs. Il résidait rue des scorpions, dans le quartier le plus mal famé, misérable et pouilleux de toute la vieille ville, dans l’arrière-boutique d’un tailleur. Loin de l’outlaw séducteur et violent que nous nous attendions à affronter, nous avons rencontré une loque humaine qui essayait d’oublier ses souvenirs traumatiques dans la fumée d’opium. Je l’ai interrogé avec tact, allant jusqu’à lui fournir un peu de drogue quand il en a réclamé.

Son histoire décousue nous a dévoilé les dessous de l’expédition, confirmant nos plus noirs soupçons. Lauret avait négocié avec Najir l’achat d’une liste d’objets pour le compte de Carlyle, et il s’était ensuite joint à leur voyage dans le Sud de l’Égypte, vers les sites de Meidun puis de Dahshur. Il nous a parlé d’une pyramide inclinée dans laquelle tous sauf lui et Jack Brady (encore lui !) sont entrés, pour en ressortir un jour plus tard étrangement changés et excités. Lauret a listé Roger Carlisle, Aubert Penhew, le professeur Houston et Hypatia Powers, mais aucune trace de la femme mystérieuse, Merwu. Il nous a aussi raconté une nuit dans le désert, la veille de la nouvelle lune, au rendez-vous de nombreux cultistes portant l’Ankh inversé du Pharaon Noir, une cérémonie tournant au massacre, des créatures monstrueuses sortant du sable et un monstre-éléphant à cinq têtes qui les a dévorées. Roger Carlisle y était peut être mais avait survécu. Tout n’était pas cohérent dans son récit et j’ai souvent douté de la véracité de certains détails, mais l’ensemble complétait bien le tableau qui se dessine depuis des semaines, depuis notre rendez-vous manqué avec Jackson à New York.
Après avoir échappé à la mort dans le désert, Lauret a passé deux ans dans un état végétatif, réfugié chez une vieille villageoise, Niti, dont le fils travaillait aux fouilles. Apparemment tous les européens qui étaient entrés dans la pyramide étaient maudits, ils avaient réveillé une malfaisance immémoriale. Quand il a retrouvé la mémoire, il est retourné au Caire, où la drogue le dévore à petit feu – mais ainsi il arrive à supporter le souvenir de ce qu’il a vécu.

Le retour s’est avéré plus dangereux que la rencontre avec le traficant : des malandrins armés de couteaux nous ont pris à partie en criant « mort aux occidentaux », nous avons répliqué à coups de revolver et les choses ont quelque peu dégénéré avant que la foule ne se disperse. On nous a dit que le pays s’agitait à l’approche des élections, je me demande s’il y a un lien.
Hier matin, après m’être rasé, j’ai cru voir un autre homme dans le miroir : un aventurier à la mâchoire serrée, dont les yeux fiévreux trahissaient l’inquiétude ou quelque démence secrète.

Auguste Lauret avait aussi parlé d’un professeur Kafour, du musée d’égyptologie, qui lui avait déconseillé de aller avec l’expédition. Nous lui avons rendu visite le lendemain.
Une fois entré dans ce temple du savoir, dans les majestueux couloirs arpentés par de sympathiques bureaucrates, dans les salles aux murs couverts de rayonnages et de dos de livres écrits dans toutes les langues de monde présent et passé, il m’a semblé que je respirais mieux, qu’un peu de vigueur et d’espoir me revenaient, comme si j’avais trouvé une oasis en plein milieu du désert.

Quand j’ai expliqué le sujet de notre entretien, le professeur a pris de grandes précautions pour s’assurer que personne ne nous entende, précautions qui ne m’ont pas semblé déplacées. Nous ne sommes pas les seuls à devenir paranoïaques, c’est rassurant d’une certaine manière. Le monde entier deviendra peut-être aussi fou que nous ?

Le professeur Kafour m’a plu : érudit, pédagogue et affable, nous avons eu une franche et intéressante discussion. Sous le coup de ma bonne impression, je lui ai déballé presque tout ce que nous savions, en passant sous silence les épisodes les plus sordides ou dramatiques. Il a complété le tableau historique de quelques éléments nouveaux : ainsi, Nitocris était une reine d’Égypte de la 6e dynastie qui, à la mort de son mari, a mal tourné et se serait alliée (ou opposée?) à des étrangers pour faire renaître le culte du Pharaon Noir. Ce dernier se confond à l’origine avec un magicien du nom de Nefrenka, venu de la cité des piliers et qui voulait restaurer le culte d’un dieu ancien. Sa tombe scellée par le pharaon Snefrou ne devait plus jamais être ouverte. Ce même Snefrou a construit à Dahshur une pyramide rouge censée protéger la région. Est-ce celle-là que Carlyle a visitée sur le site de Dahshur ? Qu’y a-t-il trouvé au juste ?

De plus en plus, je suis convaincu que la secte de la langue sanglante, qui s’est déplacée d’Égypte vers le Kenya lors de la période intermédiaire, était constituée de survivants du culte du Pharaon Noir ayant échappé à la colère de Snefrou. Ce qui expliquerait qu’après la pyramide de Dahshur, l’expédition soit partie plus au sud à la recherche de quelque chose, un savoir ou une puissance, que ces fuyards y auraient emporté…

Mais quoi ?

On retrouve les traces du culte dans les récits de voyage d’Ibn Battuta et les cultes de l’orient lointain qu’il décrit, et aussi lors des croisades quand la secte des Hashishin (responsable du meurtre de Saladin) s’est alliée à un culte du « Chaos rampant » qui était semble-t-il apparentée au Pharaon Noir. Même si ces résurgences ont été vaincues et leur souvenir effacé, à l’évidence le pouvoir sous-jacent a survécu.

Nous avons voulu savoir ce que l’on pouvait faire pour arrêter les desseins de cette cabale, et le professeur nous a donné quelques pistes. Elle agira certainement par un rituel magique qu’il est possible d’empêcher. On peut supprimer celui qui prononce l’incantation (le tuer… l’idée ne me fait plus frémir), ou bien leur retirer l’objet du rituel (nous n’en savons pas plus), ou encore s’attaquer aux moyens matériels : en général une ressource qui sera consommée dans le rituel, objet ou être vivant que l’on sacrifie… À nous de trouver une façon pratique d’appliquer ces idées.

Quand je lui ai parlé de l’hymne cannibale et de sa version alternative, il a paru intéressé, et je lui ai remis notre traduction du British Museum pour qu’il l’étudie.

Nous devons le revoir demain, j’espère qu’il ne lui arrivera rien d’ici là.

Dans la conversation il a paru s’étonner de l’existence d’une secte du Pharaon Noir, et je me suis demandé ce qu’il craignait au juste, à part eux. Je ne lui ai peut-être pas posé assez de questions, cette conversation passionnante m’a quelque peu fait perdre mon à-propos. Par contre j’ai noté que Henry avait le regard vitreux et bâillait fréquemment, pour une raison qui m’a échappé. Un maladie tropicale peut-être.

Nous approchons de plus en plus du cœur du mystère, et pourtant notre compréhension des événements et des enjeux reste si limitée. Quel noir dessein poursuivent les membres de l’expédition Carlyle ? Quel est le jeu de la secte du Pharaon Noir ? Qui a tiré les marrons du feu lors de la destruction réciproque des deux factions au manoir Misra ? D’où viennent donc les horreurs qui surgissent du sol dans le désert et les souterrains de Londres ?

Les brouillards anglais sont loin maintenant, mais nous n’y voyons pas clair pour autant.
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