[CR] Degenesis - Campagne personnalisée : le Passage

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Jokebox
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[CR] Degenesis - Campagne personnalisée : le Passage

Message par Jokebox »

Bonjour à tous,

Je vous propose un compte rendu de la campagne personnalisée dans l'univers post-apocalyptique de Degenesis Rebirth.
L'idée derrière ce compte rendu romancé était d'offrir à mes joueurs une sorte de regard lointain sur les aventures tout en le truffant de petits détails facilitant l'immersion pour les futures parties (oui et puis j'adore écrire !).
Ces aventures ayant eu un certain succès auprès de lecteurs (même ceux ne connaissant rien de Degenesis ou du JDR), je me suis proposé de les diffuser plus largement pour promouvoir le JDR (dont on sent la patte) et cet univers en particulier. 

N'hésitez pas à laissez vos commentaires directement sur ce sujet :).

La mise en page n'étant pas génial sur forum, une version pdf avec une mise en page plus élégante, tirée de la charte graphique officielle, existe également.

Structure de la campagne
La campagne se divise en 3 parties dans sa version initiale :
  • Acte I : une introduction permettant aux joueurs de comprendre ce qu'ils vont chercher et comment ils le chercher, le tout basé sur des réadaptations de scénarios de fan (les crédits des auteurs seront spécifiés à chaque début de chapitres, pour rendre hommage à la production originelle et éviter tout spoil).
  • Acte II : il s'agit de la campagne officiel En Ton Sang (vo : In Thy Blood), que j'ai souhaité intégrer dans le cheminement.
  • Acte III : un dénouement entièrement personnalisé, visant à lever les mystères découverts à l'Acte I.
Composition de la table
Nous sommes une table plutôt novice en terme de JDR si je m'en réfère aux intervenants habituels de ce forum :).
Une joueuse et moi-même nous sommes plongés dans le JDR sur table il y a deux ans tandis que les deux autres joueurs s'y sont mis il y a moins d'un an. 
C'est un groupe qui sait prendre beaucoup de précaution, tourné sur la discussion et la ruse plutôt que l'affrontement en frontal !

Site web du jeu 
https://degenesis.com/
(Jeu accessible en F2P pour sa version originale en anglais)

Crédits
SixMoreVodka (notamment Christian Günter et Marko Djurdjevic)
Dernière modification par Jokebox le lun. juil. 06, 2020 3:52 pm, modifié 2 fois.

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Jokebox
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Message par Jokebox »

Acte I : Liés
 
0. Prologue
Nous sommes en 2575, soit près de 500 ans après l’Eshaton…
Vous vivez depuis plusieurs années déjà au sein d’un même Cercle du clan des Passeurs, une seconde famille pour vous qui avez été séparés de vos géniteurs. Raspilla, ce petit village du nord de l’Andalousie, est désormais votre foyer.
Vos Guides, Vidria la purgane et Kojo l’afrikain, s’occupent de vous depuis votre intégration au sein de leur Cercle. Vous formez une famille de neuf membres et vivez répartis entre six abris en terre cuite. Vous formez un ensemble indissociable malgré vos cultures d’origines différentes.
Votre routine quotidienne débute par une matinée d’étude, suivie d’un repas collectif au sein du Cercle. Ensuite, le début d’après-midi est dédié à un temps de repos et de méditation. La fin de l’après-midi aux travaux pratiques (artisanat, chasse, médecine, construction). Le diner du soir est pris collectivement avec les autres cercles. Il s’agit du seul véritable moment d’échange entre les cercles favorisé par le rythme du Clan. Enfin, une fois par semaine, le Cercle se rend auprès des Tisseuses pour leur remettre une offrande. Il peut s’agir d’une confection artisanale du Cercle ou une trouvaille lors d’une expédition. Chaque offrande se clôture par l’ingestion d’un breuvage étrange, pâteux. Seuls les enfants du Cercle en boivent, les Guides en sont exemptés. Certains enfants ne le digèrent pas. S’en suivent donc des heures de lutte avant expulsion…
Vous atteignez bientôt tous votre puberté, soit l’âge auquel vous pourrez prétendre passer le rite du « Passage ». Bien que ce moment vous effraie, vous ressentez une excitation grandissante à l’idée de vous voir sélectionné. Vous savez également que ce Passage signe la rupture avec votre Cercle : pour certains, vous risquez de ne plus vous revoir. Seul subsistera un petit tatouage sur votre poignet.
 
 
 
1. Là où tout commence…
V. LE CHERCHEUR - AÖLE
VII. LE TRADITIONNALISTE - IDHORA
XVII. LE VISIONNAIRE – AVHEOR 
 
Le cercle
V. Hiver 2575. Le Passage approche. Pour notre Cercle, est-ce le début de la fin ?
Je m’appelle Aöle et je viens de Borca. Petite m’a-t-on dit, j’ai été accueillie chez les Passeurs de Raspilla. Avec d’autres enfants, nous avons été rassemblés pour former un Cercle. Notre Cercle.
Deux Guides. Sept enfants. Le reste ne comptait pas.
D’abord, il y avait Vidria, la chasseuse autoritaire au regard émeraude. Puis Kojo, l’homme noir aux plats parfumés et aux histoires d’ailleurs. Deux guides aimants faisant office de parents pour les délaissés que nous étions.
Ensuite, la petite bande.
Bijan. L’aveugle. Attachant, mais pas bien dégourdi. Malba, petite peste, borcane comme moi, mais pas méchante dans le fond. Igor, silencieux et renfermé. Un bon exemple. Avhéor, toujours enjoué, toujours le premier à nous attirer des ennuis également. Idhora, un brin lunaire avec sa tendance à croire un peu trop à ces anciens Esprits d’Afrika. Foutaises. Elle trainait trop souvent dans les jupes de Kojo. Lèche-botte. Alberto, notre meneur protecteur, l’esprit vif et plein d’initiative. Puis moi, Aöle la rouquine, celle qu’on ne cherche pas trop voire même qu’on peine à trouver.
À chaque jour qui passait et à chaque heure de la journée, nous vivions ensemble. C’était un cadre, une famille.
 
La chasse
VII. Le Moment du Passage approchait. L’hiver pointait aussi le bout de son nez. Le gibier se faisait plus rare, mais aussi moins vif. Armés de nos arcs et de nos couteaux, notre Cercle parcourait les terres fertiles de la région de Raspilla. Loin des conflits entre les Cultes, à distance de ces clans conquérants, nous survivions pour un avenir plus radieux. Celui-ci nous était promis après l’ultime épreuve :  le Passage. Nous serions jugés et choisis par les Tisseuses, suivant le fil de notre destinée.
Vidria nous donna des instructions : un animal vigoureux et sain. La méthode de chasse lui importait peu. Kojo me glissa un dernier conseil : être patiente, agir ensemble. Former un tout uni. J’appliquais ses conseils autant que possible, tentant de rallier au troupeau une Aöle parfois individualiste ou un Bijan manquant de clairvoyance. Être aveugle n’excuse pas tout !
 
XVII. Le plan était clair, chacun était positionné idéalement. Un groupe de rabattage, les plus bruyants, tandis que nous autres étions planqués dans les arbres, prêts à tirer. Seule Aöle manquait à l’appel. Encore… Qu’est-ce qu’elle s’imaginait celle-là ?! Pouvoir chasser du gros gibier seule ?! Le jour où elle tombera sur trois gendos, elle ne fera pas la maline ça c’est sûr…
Malgré tout, le plan s’exécuta sans heurt. Les rabatteurs gesticulaient et revenaient vers notre position. La proie approchait : un beau daim intact. Malba, Idhora Igor et Alberto avaient fait du bon boulot. Bijan se tint prêt à tendre le fil pour faire trébucher l’animal et alors, je décocherais mon trait. Plus que quelques mètres… Mon cœur battait la chamade quand soudain…
 
V. En plein dans le mille ! Celle-ci, ils ne l’avaient pas vue venir ! Par ici la monnaie les nullos ! Vous vous êtes fait coiffer sur le poteau !
La flèche avait traversé le crâne, laissant l’animal s’écrouler sur le sol poussiéreux. Je sortis mon couteau et déboulais de ma cachette, prête à finir proprement le boulot, comme d’habitude.
 
XVII. La connasse !
Un peu plus et elle manquait son tir, faisant dévier la proie de sa trajectoire et réduisant à néant nos efforts. Compétitrice mon cul ! Sans attendre, je descendis de mon perchoir et me jetais sur l’animal en souffrance. J’étais plus rapide, plus vif. Le canif déjà sorti, je jetais un regard appuyé sur Aôle. Trop lente ma petite ! Saisissant le crâne de la proie, je lui tranchais la gorge sèchement, déversant sur le sol le liquide rougeoyant. Les dernières pulsations résonnèrent sur ma main tachée de sang.
« Bijan ! Ramène ton cul ! Et de la ficelle, beaucoup de ficelle ! »
 
VII. L’action se déroula dans un chaos ordonné, comme nous y étions habitués. Chaque chose semblait se percuter dans de violents mouvements pour finalement arriver exactement à la place qui était la leur. C’est ainsi que je le ressentais, à chaque fois, au-delà des cinq sens connus. Kojo m’écoutait souvent au sujet de ses sensations que je ne savais pas expliquer. Il l’attribuait à des Esprits anciens qui m’aiguillaient tout en liant les éléments qui composaient notre monde.
J’entendis au loin la voix pleine de reproches d’Avhéor. L’odeur du sang également. Igor m’invita à le suivre. Tous exultaient de la belle prise malgré un différend - un de plus - qui éclatait entre Aöle, Alberto et Avhéor. Les trois A. Intenables.
 
La Trouvaille
V. Une fois l’animal attaché et harnaché, les Guides refirent surface. Ils saluèrent la prise sans faire plus de commentaires. Vidria m’adressa un regard appuyé, fière de mon tir assurément. Les autres ne comprenaient pas., ils se contentaient de si peu.
Sur le chemin du retour, Idhora et moi nous retrouvâmes en bout de file. Après avoir quitté la rocaille des montagnes, nous traversâmes une première forêt par des petits sentiers. La marche était ralentie par le poids de notre gibier et par la fatigue accumulée tout au long de la matinée. Pourtant, alors que mon esprit divaguait mon regard se posa sur une chose. Une chose qui n’avait rien à faire là. À moitié enterrée sous terre, à peine visible, un demi-cercle d’apparence métallique avait été égaré. Sans un bruit, je rompais le rang pour mettre la main sur la trouvaille. Un nouveau bidule, comme diraient les Guides, à ajouter à ma collection. Mais celui-là, ils ne me le prendraient pas. Ça non !
 
VII. Dans un bruissement d’air, je sentis l’odeur froide et métallique d’Aöle s’éloigner. Que fabriquait-elle encore ? Elle revint dans le sillage de notre file indienne une bonne minute plus tard. Son excitation était palpable. Qu’avait-elle encore déniché ?
« Psst…T’as trouvé quelque chose ? »
Elle ne répondit pas immédiatement. Devant nous, Avhéor eut l’ouïe suffisamment fine. Il modéra son pas, créant une légère scission dans notre file indienne.
« Pas de suite... Tout à l’heure. Au village. » répondit-elle d’une voix faible, mais abrupte tout en camouflant le bidule dans une large poche de son pardessus. Avhéor reçut lui aussi le message et nous savions tous les deux qu’Aöle nous laisserait jeter un œil à son nouveau trésor. Avait-elle le choix ?
 
V. Une fois rentré au village, je me précipitais pour cacher le trésor sous ce qui me servait de matelas. Une planque que les Guides n’avaient pas encore découverte, du moins l’espérais-je. Cette fouine d’Avhéor avait vu le disque, mais fort heureusement, il faisait encore mine d’agir comme si de rien n’était, ne pouvant toutefois s’empêcher quelques regards appuyés dans ma direction. Idhora était plus préoccupante. Sa relation privilégiée avec Kojo faisait d’elle une balance potentielle. Durant la fin de matinée puis du déjeuner, je m’efforçais de rester près d’elle.
Le temps libre de l’après-midi fut une libération. Je quittais les autres pour retrouver ma découverte dans le dortoir commun. Je fus soulagée de constater qu’elle n’avait pas bougé. Cependant, à peine eussé-je sorti le bidule pour l’ausculter que deux silhouettes se manifestèrent…
 
XVII. « Alors Aöle, qu’est-ce que t’as encore trouvé ? Une vieille conserve ? Une tôle percée ? » L’air taquin, mais l’œil vif, je fixais les mains de la rouquine. Parmi tout le merdier qu’elle avait su collecter, je savais qu’elle planquait des curiosités susceptibles de révéler des secrets. Mais la rouquine n’était pas du genre à en faire l’étalage. C’était une discrète la Aöle. Idhora était postée à côté de mois, silencieuse. Je jetais un coup d’œil par-dessus mon épaule pour vérifier qu’aucun Guide ne pointait le but de son nez. C’eut été fâcheux de se faire gauler. Aöle ne l’aurait pas supporté. Elle glissa l’espèce de disque dans la doublure de sa veste puis se releva.
« Restez pas plantés là. Vers la planque, dans les ruines. Je vous montrerais là-bas. »
Déterminée, elle nous bouscula et fila en direction des ruines. C’est avec un sourire aux lèvres que je lui emboitais le pas.
 
VII. Menés par une Aöle des grands jours, nous nous apprêtions à quitter le village par la forêt à l’est quand soudain, la voix stridente de Bijan nous interpella.
« Eh oh ! Pas zi vite !  ‘tendez-moi !  Z’vous ai entendu ! »
Je m’immobilisais. Pourquoi fallait-il toujours qu’il attire l’attention ?! Avhéor prit les choses en main. En une poignée de seconde, il s’était rué vers le petit aveugle et lui passa son bras fin autour du cou. J’ignorais ce qu’il lui murmura, mais le visage de Bijan s’illumina. Tous deux s’approchèrent et nous reprîmes la direction des vieilles ruines. De trois nous passions à quatre.
À l’ombre de la forêt, nous marchions d’un pas pressé vers les ruines. Il était acquis que les enfants d’un Cercle mûr avaient la permission d’y crapahuter librement, goûtant à l’aventure promise après le Passage. À plusieurs reprises, nous regardâmes derrière nous de crainte d’être suivis. Mais rien ne vint. Seuls l’odeur des pins et le vent glacial accompagnaient nos pas.
Au bout d’une vingtaine de minutes à couper à travers les bois humides, nous débouchâmes sur la vaste étendue où s’élevaient les ruines. Il s’agissait d’un vague amas de béton froid, partiellement recouvert de longues lianes de lierres qui faisaient craqueler ce qui fut, autrefois, l’un de ces palais oubliés. Le passé. Les Guides nous en parlaient parfois. Ces villes étendues dont les plus iconiques des bâtiments flirtaient avec les nuages. Ces parois transparentes, telles des miroirs reflétant une nature ignorée, bafouée. Ces écrans, aspirant les âmes de leurs apôtres… Comment pouvions-nous regretter ces heures sombres de notre humanité ?
 
L’image
V. La ruine était silencieuse. L’air sec venait picoter mes joues nues et lacérer mes lèvres malgré les fines étoffes dont j’avais l’habitude de me parer. Point positif : nous étions vraisemblablement seuls.
Je tenais le trésor fermement serré contre ma poitrine, le bras immobile, paralysé par la peur que quiconque tente de s’en emparer. Après avoir fait le tour de la bâtisse, Avhéor nous fit signe de nous approcher de l’un des renfoncements à l’abri des regards indiscrets. Sans un mot, tout le monde s’éxécuta.
« Alors-alors ! Z’est quoi qu’elle a trouvé Aöle ?! » ne cessait de répéter Bijan, impatient et plus turbulent que d’habitude. Les deux autres n’étaient pas en reste. L’air de rien, je sentais leur envie grandir à mesure que les secondes passaient. Ils étaient suspendus à mes lèvres, dans l’attente de la révélation.
« Tout d’abord, vous trois, vous devez prom… 
- Ouai on sait. On doit promettre de ne rien balancer, m’interrompit Avhéor, on te répète qu’on n’y est pour rien si Kojo t’as confisqué des Bidules. Bon aller, montre-nous maintenant ! »
Je serais les dents. C’est ça, toujours innocents. Comme si Kojo avait pu percer mes cachettes sans un petit coup de pouce. Je n’étais pas aussi idiote qu’ils semblaient tous l’imaginer. Leur jalousie transpirait. Seul Bijan semblait si naïf que rien ne me permettait de le soupçonner. Enfin…
« Bon d’accord. Mais je vous préviens : si d’une manière ou d’une autre les Guides tombent sur ça, je vous le ferais regretter ! »
La menace n’était pas lâchée en l’air. Je détestais les traitres. Le différend faussement dissipé, je plongeais ma main sous mon manteau et en tirait le bidule enveloppé d’un tissu poisseux. Avec la plus haute précaution, je dévoilais la trouvaille sous les yeux ébahis de mon public. Il était là, parfait, un disque de métal d’une dizaine de centimètres de diamètre, moins cabossé que la plupart des trésors sur lesquels j’avais pu mettre la main. Un bijou.
« Alors Aöle ! Fais toucher ! » s’écrira Bijan, surexcité. Sentant qu’il ne pourrait plus tenir bien longtemps, je lui remis l’objet. Au contact de la matière, il tressaillit de surprise. Un sourire illumina son visage enfantin.
 
XVII. Le trésor était moins impressionnant que les autres babioles qu’elle avait trouvées jusqu’ici. C’était une sorte de plaque de métal bosselé, parcouru de plusieurs griffures qui formaient, il fallait bien l’avouer, un dessin digne des gribouillages d’Igor. Lorsque Bijan eu fait le tour du bidule, ce dernier passa entre nos mains et chacun y alla plus ou moins longuement de son petit essai.
Le son sourd d’un bloc de béton heurtant le sol nous fit sursauter. Je levais les yeux vers l’extérieur, prudemment, tandis que les trois autres restaient silencieux, pétrifiés. Bijan lâcha un hoquet d’angoisse. Aöle le fusilla du regard. Pour ma part, je m’aventurais à l’extérieur de la vaste niche dans laquelle nous nous trouvions pour notre auscultation quand soudain, un rongeur large comme deux mains d’adulte me fila sous le nez. Il s’agissait d’un de ces nuisibles qui se nourrissait des édifices d’antan. La tension baissa d’un cran et nous reprîmes nos essais respectifs.
Le bidule revint entre les doigts de sa propriétaire. Elle analysa avec une minutie agaçante le disque, comme si le fait de le chatouiller finirait par le contraindre à dévoiler ses secrets. Ainsi, une première heure passa…puis une deuxième…
L’ennui s’était emparé de nous. Bijan avait été le premier à s’agacer. Idhora, elle, resta silencieuse, reportant son intérêt sur les mousses qui recouvraient l’intérieur de l’alcôve dans laquelle nous étions glissés. Quant à moi, j’étais persuadé de l’inutilité de ce machin en métal. À plusieurs reprises, je menaçais Aôle de partir. Mais elle ne lâcha rien. Sans même un regard, elle persistait à étudier la chose. Le Disque, comme elle l’appelait désormais.
 
VII. Des lichens. Il en poussait de toute sorte dans cette ruine. Ils semblaient puiser les minerais nécessaires à leur développement en fonction du type de parois ou de la roche sur place. Au plus profond de la cavité, certains émettaient comme de légères lueurs, presque imperceptibles. Je laissais le bout de mes doigts glisser à leur surface, comme pour dialoguer avec eux. Kojo m’avait raconté que certaines espèces de végétaux étaient capables de communiquer les unes avec les autres. Elles pouvaient ainsi prévenir de l’arrivée d’un prédateur et sécréter des enzymes sur leurs feuillages, décourageant leur bourreau de les dévorer. Il me racontait aussi que l’on trouvait en afrika des plantes d’un tout autre genre. Celle-ci, pour les êtres qui s’en montraient suffisamment dignes, étaient capable de communiquer avec l’humain. Ceux qui s’y plongeaient revenaient changés. Intérieurement, j’espérais que le Passage me permettrait un jour d’observer ces plantes-là.
Alors que l’impatience avait gagné Bijan et Avhéor depuis un bon quart d’heure, un cliquetis mécanique retentit nettement dans notre cachette.
Nous nous retournâmes comme un seul homme vers Aöle. Et là…
 
V. Un visage apparu sur la paroi face à moi.
Le Disque était toujours entre mes mains, tremblantes d’excitation. J’avais réussi. Il n’émettait aucun son, aucune vibration. Lorsque le cliquetis s’était activé, l’un des quarts bombés qui composaient sa face s’était simplement éclairé, comme par magie. Le silence régnait. Nous avions tous, sans exception, les yeux fixés vers cette chose, cet homme sans âge qui nous dévisageait d’un air autoritaire. Malgré le béton froid, lacéré et fatigué par les siècles, l’image était d’une telle pureté… Je n’avais jamais rien vu de tel.
Sans relâcher le disque de ma main, je pointais en direction des lettres qui s’empilaient sur le bas du visage. L’alphabet était identique au nôtre, mais l’assemblage des lettres m’était complètement inconnu.
« Y – O – U – T – H – I – S – C – O – N – V – I – C – T – I – O – N », épelais-je à mi-voix, comme si j’invoquais un rituel sordide tout droit sorti des rêves d’Idhora. Rien ne se produisit.
« D – E – S – T – I – N – Y – I – S – C – H – O – I – C – E », poursuivais-je, d’un ton un peu plus assuré. Toujours rien.
« S – T – R – E – N – G – T – H – I – S – A – V – I – R – T – U – E », ma voix retomba sans que rien ne se passe. Bijan resserra ses mains potelées autour de mon bras. Il savait, d’une manière ou d’une autre, que nous étions face à une chose exceptionnelle. Pourtant, il ne décrocha pas un mot.
 
XVII. Nous restâmes muets face à cet assemblage de lettres au sens inconnu et à la face de cet homme aux yeux de glace. Les premières hypothèses commencèrent à fuser après une lourde minute de silence. Était-ce un message ? L’objet avait-t-il été laissé là par hasard ou était-il fait pour être trouvé ? Si oui, à qui était-il destiné ? Idhora y voyait une simple babiole égarée, potentiellement dangereuse si nous la gardions trop longtemps activée. Aöle penchait pour un artefact secret, abandonné par mégarde et dont certains mystères étaient encore à révéler. Bijan se heurtait à son handicap et réclamais une description plus précise du visage et de la saveur, comme il aimait le dire, de l’image. Enfin, j’imaginais que ce bidule n’était ni plus ni moins qu’un test, un moyen utilisé par les Guides et ces satanées Tisseuses pour nous préparer au Passage et à ce qui suivrait.
Le soleil se couchait. Nos divagations avaient animé la majeure partie de l’après-midi. Au loin, la voix puissante d’Alberto se fit entendre. Très vite, elle fut suivie de celle, plus autoritaire, de Vidria. Il fallait tout remballer. Aöle s’exécuta. Elle traficota la tranche de ce disque et, dans le même cliquetis sec qui avait précédé l’activation, l’image disparue. Je sortis le premier du renfoncement de béton où nous avions trouvé refuge. Alberto afficha un large sourire ainsi qu’un clin d’œil complice. La Guide plissa les yeux en nous voyant sortir de notre cachette. Les lèvres pincées, elle demeura silencieuse. De toute évidence, ça ne sentait pas très bon pour nous.
« On était partis jouer aux explorateurs ! On ne faisait rien de mal. La ruine n’est pas dangereuse et… » Vidria m’interrompit en levant son index. « Économise ta salive. Vous êtes couverts de poussière. Ce soir, nous avons un diner de fête. Rentrez directement et faites votre toilette. Soyez présentable, ne faites pas honte à notre Cercle. » Elle nous laissa prendre les devants. Alberto passa ses bras sculptés autour de mes épaules et me rabroua gentiment. Ensemble, nous retournions au village de Raspilla.
 
Le Vaisseau
VII. La nuit fut agitée, pleine de sourires, de rires, de chants et de danses.
Les Cercles de tout Raspilla s’étaient rassemblés au coucher du soleil. Ensemble, nous fêtions l’approche de la prochaine cérémonie du Passage. Les enfants les plus âgés – notre génération – jouissaient de privilèges particuliers : outre le fait d’être le centre de l’attention des Guides et des adultes protecteurs du village, nous avions l’autorisation de siéger à leur table. L’alcool circulait librement et chacun d’entre nous trempa ses lèvres - voir plus pour Alberto, Malba, et Avhéor – dans les liqueurs parfumées troquées sur les marchés de Cartagena. L’appréhension du passage s’envola après quelques gorgées et je profitais de la soirée aux côtés de Kojo, rêvant encore et toujours des terres de nos lointains ancêtres communs.
Le lendemain matin, le village tournait au ralenti. Dans la case des filles, Aöle fut la première debout. Elle s’était couchée tôt, prétextant ne pas aimer les festivités. Rabat-joie. Malgré un léger mal de crâne, je parvins à m’extirper de ma natte pour une toilette matinale et une collation légère. Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque le reste du Cercle vint se joindre à moi pour dépecer le daim chassé la veille. Etrangement, les Guides étaient introuvables.
Après avoir terminé notre labeur, nous nous dirigeâmes vers le temple des Tisseuses, pensant y trouver Kojo et Vidria à proximité. Nous n’étions pas loin de la vérité. Devant ce lieu sacré et protégé se tenait une foule organisée en plusieurs rangs. En y regardant de plus près, il s’agissait de tous les Guides du village qui se tenaient aussi raides que des poteaux face à une silhouette grisâtre. Il me sembla apercevoir le visage d’une vieille femme, quelques mèches de cheveux blancs crasseux puis… ses yeux, aux iris blanchâtres, rivés sur moi. J’étais tétanisée. Un Aîné nous repéra et nous ramena jusqu’à nos cases. Malgré les tentatives de négociation d’Avhéor et de Malba, il ne céda pas.
 
XVII. Qu’avions-nous fait de mal ? Qu’est-ce qui se passait là-bas que nous ne devions pas savoir ? La veille, on nous traitait en adulte et le lendemain, nous étions cantonnés à nos cases. Était-ce à cause de cette étrangère ? Idhora en était restée toute secouée. Alberto rassembla le Cercle pendant que Malba tentait de rassurer Idhora. Bijan, Igor et Aöle restèrent silencieux. Cette dernière devait probablement plus s’inquiéter de sa récente trouvaille plutôt que du bien-être de notre famille. Pour ma part, je fulminais. J’avais toujours suspecté les Tisseuses d’une manigance, d’une chose pas nette. Pourquoi devait-on, chaque fin de semaine, accomplir le rituel des offrandes ? Sans compter ce breuvage ignoble qu’on nous faisait avaler. Rien que d’y penser, la nausée me vint. Qui étaient-elles vraiment ? Étaient-elles humaines ? Et cette vieille carcasse qui avait aligné tous les Guides, où se croyait-elle ?! J’étais remonté, une vraie boule de colère qui menaçait d’exploser en plein vol.
Il fallut attendre une bonne heure pour que Vidria et Kojo reviennent vers nous. Ils n’étaient pas seuls : l’étrangère décrite par Idhora était présente. Les deux Guides nous firent aligner devant la case commune en se contentant d’un simple : « Voici le Vaisseau, elle ne vous veut aucun mal. Restez tranquille. » L’air se chargea d’une vague odeur fade, synthétique qui ne correspondait à aucun standard jusqu’ici rencontré. La femme releva sa capuche, dévoilant ses cheveux recouverts de poussière et sa peau moins ridée que l’on aurait pu l’imaginer. Elle passa devant chacun d’entre nous et mesura nos mensurations, ausculta notre peau. Elle restait silencieuse. Aucun des Guides n’osa intervenir. Lorsqu’elle arriva jusqu’à moi, je bombais fièrement le torse et plongeais mon regard dans le sien d’un air de défi. Ce que j’y vis resta…indescriptible. J’eus l’impression que l’on pénétrait mon esprit, mon être tout entier. Le temps paru se suspendre. Les sons devinrent lointains, ma vue devint floue : j’étais comme tiré à l’extérieur de mon propre corps. Une impression épouvantable m’envahit : cette femme lisait en moi, elle violait jusqu’au plus intime de mes souvenirs. Après moins d’une seconde qui me sembla durer une éternité, je fermais docilement les yeux.
 
V. La vieille étrangère ne nous posa pas de questions. Tant mieux, je n’étais pas d’humeur à y répondre. Son arrivée avait perturbé mes plans pour l’étude de mon Disque. Ouille ! Mais qu’est-ce qu’elle avait celle-là ?! Après nous avoir mesurés sur toutes les coutures, voilà qu’elle se mettait à nous piquer la peau ? Une goutte de sang perla sur mon avant-bras, pile à l’endroit où elle avait appliqué ce drôle de cylindre métallique désagréable. Fort heureusement, ce fut le dernier examen. La vieille femme afficha un sourire et nous remercia. De quoi ? Je n’en savais fichtrement rien. Lorsqu’elle quitta notre Cercle, la tension parue redescendre d’un cran. Tout le monde soupira de soulagement. Drôle d’impression.
La suite de la journée fut aussi peu réjouissante que son commencement. La fête battait son plein et ni Kojo ni Vidria ne nous autorisèrent à retourner dans la vieille ruine. J’étais coincée ici, à devoir feindre l’amusement alors que le Disque n’attendait que moi pour dévoiler ses secrets. La poisse.

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La suite !


 L’attaque
VII. Des hurlements me tirèrent de mon sommeil en sursaut. Il faisait nuit noire et froid, très froid. Mes yeux s’habituèrent vite à la pénombre qui régnait dans la case. Sur leurs nattes respectives, Malba et Aöle étaient également réveillées. J’entendais nos cœurs battre à l’unisson. Aucune d’entre nous n’osa prononcer le moindre mot. Nous écoutions, silencieuses, effrayées.
Une trentaine de secondes à peine après que j’eus ouvert les yeux, je vis l’épais tissu qui nous servait de porte s’animer. Toutes trois, nous retînmes notre souffle. La silhouette fine de Vidria se dessina, j’eus un soupir de soulagement. « Que…que se pass… », tentais-je péniblement. D'une voix autoritaire, bien que traversée d'un vibrato inquiétant, Vidria m’interrompit. « Pas le temps d’expliquer. Prenez une peau et bougez d’ici ! Vers la cache, maintenant ! ». Le dernier mot de la Guide nous fit l’effet d’une décharge électrique. Mes mains tremblaient, mon estomac se serra. J’empoignai machinalement une épaisse peau de mammouth un peu trop petite pour moi puis emboitai le pas de Vidria.
À l’extérieur, les cris d’hommes, de femmes et d’enfants se confondaient avec le crépitement des flammes. Les cases brûlaient, déchirant le voile noir de la nuit dans des teintes dansantes rouge orangé. Une odeur horrible m’attrapa à la gorge, une odeur que je n’identifiais que bien plus tard : celle de corps humains qui se consumaient…
 
XVII. Kojo nous avait trainés à l’extérieur de notre dortoir avec une peur inhabituelle, même pour lui. Alberto et moi tenions fermement Bijan, le soulevant par moments sous l’effet de la panique. Igor, d’habitude si calme, ne parvenait pas à masquer son angoisse. C’était un véritable massacre. Un bûcher géant qui ne cessait de croître autour de nous. La vision de Vidria et des trois filles me rassura dans une moindre mesure. Les Guides échangèrent des mots, hurlèrent des instructions qui peinèrent à m’atteindre. J’étais choqué, abasourdi. À travers la fumée qui s’épaississait, j’aperçus des silhouettes : des créatures noires et blanches portant des masques terrifiants. Armés d’engins de mort, ils crachaient des gerbes de flammes à l’aveugle, brûlant sans distinction les bâtiments et leurs habitants. Par instants, des coups de feu retentissaient par salves. D’autres monstruosités parées d’armures colossales visaient dans la foule et fauchaient les vies de Raspilla sans la moindre hésitation.
Vidria m’asséna une violente gifle qui me fit reprendre mes esprits. « Pas le temps de rêvasser ! On bouge ! » Tel un automate, mes membres s’activèrent. Vidria prit les devants d’un pas rythmé, presque en trottinant. Nous la suivions tous en pack regroupé alors que Kojo fermait la marche un bon mètre plus loin. Quel était cet enfer dans lequel nous étions plongés ?
Alors que nous pénétrions dans la forêt au sud-est du village, notre foulée se ralentit. Vidria et Kojo avaient insisté pour ne pas emporter de lampes si bien qu’il n’était pas rare que l’un de nous se prenne les pieds dans une racine ou trébuche sur une branche cassée. Le chaos sonore se changea progressivement en un bourdonnement lointain, interrompu par quelques cris qui s’élevaient dans la forêt. Le rythme de la course imposé par Vidria était difficile à tenir et les plus faibles d’entre nous, Bijan en tête, peinaient à suivre. Au bout d’une dizaine de minutes à progresser dans la forêt, le silence se mit à régner. Alberto voulut se risquer à une parole rassurante, mais à nouveau, Vidria le coupa net d’un geste impératif de la main. Mes muscles commençaient à me faire souffrir. Marcher pied nu dans cette mélasse était fatiguant et je dénombrais de multiples coupures qui couraient de mes talons jusqu’au haut de mes mollets. Je tournais la tête en arrière, vérifiant que tout le monde suivait bien. Kojo m’adressa un sourire qui se voulait sécurisant. Je tentais de le lui rendre dans une grimace maladroite quand soudain, un sifflement retentit à travers la nuit. Le visage de Kojo explosa, littéralement, dans une gerbe de sang chaud. Mes yeux s’écarquillèrent. Vidria hurla puis, après un instant d’hésitation, tous se mirent, moi inclus, à la suivre en courant.
 
V. Le corps de Kojo retomba lourdement sur le sol, sans vie. Instinctivement, je serrai mon Disque contre ma poitrine. Il était le seul trésor rescapé de tous mes butins, le plus important, le plus précieux. La perte de Kojo me fit un pincement au cœur. Bien que nous n’ayons jamais été proches, il s’était montré bon cuisinier et n’avait jamais cherché à nous blesser ou à nous nuire. C’était un homme gentil. Un homme mort, aussi. Ce dernier constat me rappela à la dangerosité de la situation. Mes sens étaient en éveil. Je sentais le sang pulser à travers tout mon corps. Il fallait suivre Vidria, continuer de courir pour atteindre la cache.
Les choses s’accélérèrent subitement. Des cris étouffés s’élevaient au loin : ils se rapprochaient. Cette menace sans nom, ces poursuivants assassins qui scellaient en cette nuit le destin de Raspilla. Le sentier mal nettoyé que nous suivions s’éclaircit, les feuillages chargés d’humidité étaient moins épais. Nous approchions. Devant, Malba, Idhora et moi collions au train de Vidria qui ouvrait la marche en écartant les branches du bout de sa lance. Ses gestes étaient précis, tranchants. Elle semblait évoluer dans son élément, dans ce chaos ambiant et terrifiant. Pourtant, à bien y repenser, je comprends aujourd’hui qu’elle était tout aussi effrayée que nous.
Nous arrivions en vue de la colline rocailleuse qui abritait l’entrée de la cachette quand soudain, Vidria s’arrêta net. Elle saisit sa lance de la main droite tout en nous faisant signe de rester derrière elle de sa main gauche. J’aperçus alors deux silhouettes en combinaisons intégrales. Ils portaient ces masques étranges, dotés de deux énormes filtres devant ce qui aurait dû être leurs bouches. Chacun d’eux tenait une longue épée en acier noir, maculée de sang encore frais. Le temps s’arrêta. En un instant, nous le savions, notre destin pouvait être scellé. Je décelais un tressaillement parcourir la jambe de Vidria, son pied d’appuis. Elle hésitait. Une intuition me fit comprendre que nos vies se jouaient en cet instant. Il fallait le faire, tout sacrifier. Je me saisis du Disque et sans réfléchir, l’activai d’un geste précis. Le cliquetis retentit à peine alors que je lançai le trésor aux pieds des deux opposants. La lumière diffusant l’image se projeta sur un bosquet. Une diversion. Dans un cri de rage, Vidria s’élança vers eux.
 
VII. L’action se déroula en une poignée de secondes. La babiole lumineuse d’Aöle déclencha l’attaque de la Guide. Elle profita du moment de flottement pour enfoncer de tout son poids la pointe de sa lance dans le buste de l’ennemi. L’autre leva son épée pour riposter tandis qu’Avhéor, Alberto et Aöle hurlaient de concert de nous diriger vers la grotte. Je plaçais mes dernières forces dans un ultime sprint, refusant de me retourner pour assister à la mort certaine à laquelle Vidria s’était probablement préparée. D’abord Kojo, puis elle… Qu’allions-nous faire ?
Une explosion fit trembler le sol. Des arbres furent brisés par le souffle à l’endroit même où Vidria s’était élancée pour combattre. Avait-elle prévu cela ? Des larmes me vinrent et ruisselèrent le long de mes joues frigorifiées. Je gardais en bouche ce goût de mort qui n’avait cessé de nous poursuivre depuis notre éveil. Qui étaient ces gens ? Pourquoi en voulaient-ils à nos vies ? Par chance, nous arrivâmes à l’entrée de la grotte : la fameuse cachette. Sans ménager nos efforts, nous foncions tel un seul homme à l’intérieur, espérant y trouver des Aînés ou qui que ce soit pouvant nous aider.
 
La cachette
XVII. Comme tous les autres, j’étais à bout de souffle. Nos visages et nos vêtements étaient tachés de sang, de morceaux d’os et de je ne sais quoi encore... C’était tout ce qu’il restait de Kojo. Idhora éclata en sanglots, suivie de Bijan et de Malba. Alberto serrait les dents et je m’inspirais de son attitude pour ne pas flancher. Seuls Igor et Aöle paraissaient impassibles. C’était quoi leur putain de problème ?! On nous avait sortis du lit puis tirés d’une scène d’apocalypse, Kojo s’était fait éclater le crâne puis Vidria s’était sacrifiée pour nous sauver…et ces deux-là semblaient ne rien en avoir à foutre. Je résistais à l’envie de les secouer.
Après deux bonnes minutes à reprendre notre souffle, Alberto s’avança un peu plus loin dans la grotte. « Aller, faut pas traîner. Rappelez-vous des instructions. Faut continuer jusqu’à bout du tunnel… » Sa voix frémissante traduisait son état de choc. Poursuivre jusqu’au bout du tunnel, c’était tout ce qu’il nous restait. Je serrais les poings et me relevais de toute ma hauteur. « Alberto a raison ! Idhora, Bijan, debout ! Toi aussi Malba ! On reprend la marche. Longez les murs et faites gaffe où vous mettez les pieds. » Mes propres paroles me revigoraient. Ce n’était pas le moment de flancher.
 
V. Avhéor et Alberto se la jouaient meneurs intrépides. Tu parles, ils flippaient comme jamais. S’ils se croyaient meilleurs que nous autres, ils se foutaient le doigt dans l’œil. Le visage fermé, concentré, je me relevais et pris les devants. Le cadre se brisait peut-être, mais plutôt que d’y voir une finalité, je choisissais d’y lire une opportunité : nous étions libérés des contraintes des Passeurs. Mes mains se plaquèrent contre la roche striée, l’utilisant comme guide et support. Mes connaissances en géologie étaient certes limitées, mais tout poussait à croire que cette soi-disant grotte n’avait plus grand-chose de naturel. Elle avait été creusée, forée par des outils colossaux. Par endroits, de l’eau s’écoulait le long des parois tandis qu’un courant d’air frais nous indiquait qu’il devait y avoir une sortie au fond de ce grand tableau noir, de l’autre côté de la colline.
Malgré l’obscurité, nous progressions à un rythme convenable. Après les mots d’encouragement d’Alberto et Avhéor, personne n’osa élever la voix. Le silence nous enveloppait, ponctué par instant du clapotement d’une goutte d’eau. Chose rare, Bijan avait pris la tête du groupe il était de loin le plus à l’aise d’entre nous dans cette galerie obscure. Au bout d’un long moment, ma main heurta quelque chose : une sorte de perturbation dans le rythme des stries. Je m’immobilisais. « Attendez. Il y a quelque chose ici. » À tâtons, je sentis les autres s’approcher. Il me fallut une bonne trentaine de secondes pour déceler une forme un peu plus grande qu’une main d’adulte qui semblait se dessiner derrière une couche de roche calcaire. Le rectangle identifié se mit à émettre une faible lueur. Mes yeux s’illuminèrent avec excitation : avais-je trouvé un nouveau trésor ?
 
VII. J’ignore comment et encore moins pourquoi, mais Aöle insista pour bricoler cette nouvelle curiosité. Je ne pus m’empêcher de lâcher un soupir. Il ne lui fallut cependant pas longtemps pour parvenir à quelque chose. La paroi se mit à trembler. Faiblement éclairée par le panneau dans la roche qui brillait désormais avec une plus grande intensité, elle se retourna vers nous avec cette expression enfantine qu’elle arborait depuis toujours. Était-ce une sortie alternative ? La curiosité me fit un moment oublier ce que nous venions de vivre. Un courant d’air chaud, chargé d’une forte odeur d’excréments et d’animaux morts me monta au nez. « Bordel referme ça ! » s’écria immédiatement Malba. Mais Aöle ne réagissait pas. La porte était désormais à moitié ouverte quand un grognement surgit de ce passage, un grognement qui n’avait rien d’animal…ni d’humain d’ailleurs. Un frisson me traversa l’échine. La porte était à moitié ouverte lorsqu’un son métallique s’éleva depuis l’unique galerie que nous avions empruntée. Le mécanisme se stoppa net. Une voix rauque se répercuta en écho dans la pénombre.
« Rattrapez-les. Nul ne doit survire. »
Le bruit de pas précipité s’intensifia. Mon sang se glaça. Comment nous avaient-ils retrouvés ? L’odeur émanant du passage découvert par Aöle continuait d’envahir mes sens. Était-ce là notre seule échappatoire ? Je tournais la tête vers Aöle qui tentait de se faufiler, malgré l’espace réduit laissé par la porte immobilisée, vers ce passage nauséabond. C’est à ce moment-là que je les sentis, ces êtres en combinaisons intégrales, empestant l’alcool chirurgical.  Ils étaient cinq : trois armés de ces épées noires gorgées de sang, deux équipés de ces fusils lanceurs de flammes. Des meurtriers, ni plus ni moins. Plongée dans le désespoir, j’aurais aimé avoir la force de bouger, de me ruer vers eux dans un ultime mouvement de fierté. Pour Raspilla, pour Vidria, pour Kojo… Je n’en fis rien. L’un d’eux me faisait face. Il tenait fermement sa lame sombre et la pointa vers moi.
« V…vous êtes sûrs ? Ce ne sont que des enfants… » lâcha-t-il. La voix rauque rétorqua immédiatement, avec plus d’intensité : « Ne discutez pas Préserviste ! Égorgez-moi ces chiens galeux qu’on en finisse ! » Je vis le bras de la créature qui me faisait face trembler légèrement…puis se lever. Il ne prononça pas un mot, n’émis pas le moindre son lorsqu’il abattit sa lame dans un sifflement clair. Le temps sembla se dilater. Je fermais les yeux en pensant à ma famille en Afrika, puis à mon Cercle qui ne tarderait pas à me rejoindre. Je serrais les dents au point de sentir rugir mes molaires, dans le bête espoir que l’onde se tût sans la moindre douleur. La fin.
 
XVII. Au moment où la lame aurait dû trancher le crâne d’Idhora sous nos cris désespérés, une onde de choc secoua la grotte. L’être en combinaison fut projeté en arrière et implosa, délivrant ses organes sur le sol glacial et rocailleux. La seconde d’après, je vis une silhouette drapée se jeter sur l’un des agresseurs. Ce dernier hurla de panique, lâcha son fusil avant que sa tête ne soit séparée de son corps. Les trois autres tentèrent de réagir. Ils formèrent un rang solide. Le second armé du fusil s’apprêtait à tirer lorsque trois projectiles vinrent lui perforer le buste. Il s’écroula lourdement. L’homme à la voix rauque tenta une lourde attaque à l’épée qui fut esquivée avec aisance. Le second survivant courait d’ores et déjà vers la sortie, implorant pour sa vie. J’eus à peine le temps de cligner des yeux que le dernier agresseur se faisait briser la nuque dans un craquement caractéristique.
La chose qui venait de nous sauver la vie fit volte-face dans notre direction. À son bras, un petit écran clignotait et éclairait son visage. C’était elle, cette vieille femme aux cheveux grisonnants, ce Vaisseau. Jamais je n’aurais pu oublier ses iris blanchâtres. Elle pianota sur son écran. La porte qu’Aöle avait ouverte commença à se refermer, poussant celle-ci à s’en dégager prestement. Enfin, la femme nous jaugea du regard. « Continuez tout droit. Ne vous arrêtez pas. Ainsi, vous vivrez. » Son ton si particulier, envoutant et impératif, n’autorisait pas de réponse. Nous restâmes tous figés durant une dizaine de secondes puis, lentement, elle pivota en direction du fuyard dont les sanglots s’élevaient encore au loin. Je fis un pas en arrière, puis un deuxième. Malba aida Idhora à se relever. Nous ignorions pourquoi nous étions encore en vie.
Dans un silence de mort, nous marchâmes jusqu’au bout du tunnel.

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Jokebox
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Re: [CR] Degenesis - Campagne personnalisée : le Passage

Message par Jokebox »

La suite avec un petit changement de mise en page !
Chacun des sept enfants embrassa le chemin qu’il pensait lui être destiné.
Chacun survécu comme il le put.
Trois d’entre eux filèrent vers l’est, par-delà les mers agitées pour finalement se séparer. Trois autres s’engagèrent vers le nord, dans les terres frankéennes. Enfin, un seul partit au sud, sur le territoire riche et énigmatique des afrikains.
Le Cercle était rompu.
Seuls leurs souvenirs et ce tatouage à leur poignet les rattachaient encore au Clan des Passeurs.
 
Vingt années passèrent...
2. Retrouvailles à Munlüther
La lettre
V. Pour beaucoup, poussière rimait avec galère. Pas pour moi.
Même après près de deux décennies, je ne regrettais pas les terres humides du sud de la Franka. Les marécages et leurs pièges, le Serveur d’Aquitaine et son air marin qui vous bouchent les filtres en moins de deux jours… Non, définitivement, la poussière me convenait. Surement les réminiscences de ma courte expérience auprès d’un ferrailleur avant que les Chroniqueurs me découvrent et exploitent mon potentiel.
La caravane qui reliait Mobilis à Spicafield avait accepté que je les accompagne en contre partie de la réparation d’une vieille radio ainsi que quelques lettres de change. Ce n’était pas cher payé. Trois heures après le départ, la radio captait les différents signaux à ondes courtes qui animaient cet axe majeur du Protectorat. Je lâchais mon escorte un peu avant d’entrer dans la zone d’influence des Anabaptistes. Il n’était pas habituel pour moi de quitter le Serveur Central pour une autre raison qu’une mission confiée par mon Diffuseur, Kodak. Cependant, la réception de cette lettre m’avait étrangement…secoué. C’était plutôt inexplicable. Je n’étais pas quelqu’un de nostalgique, loin de là. Les gens gravitaient autour de moi sans que je parvienne véritablement à m’y attacher. Parfois, ils m’aidaient. Parfois, je les aidais, lorsque cela me permettait augmenter mon score au sein du culte. Ça n’allait pas plus loin. Pourtant, lorsque je lus le nom inscrit sur cette lettre, je ne pus m’empêcher de repenser à ce Cercle que nous formions. Bijan.
 
Il était le seul qui avait fourni l’effort, en véritable acharné, de conserver le contact après notre fuite de Raspilla. Chaque année, au moins, je recevais un pli et quelques nouvelles. Il me parlait du soleil de Franka, des évolutions politiques ou de ses projets personnels, soit des données que je gardais méthodiquement en mémoire, ne sait-on jamais. Il était dès lors devenu une sorte de spectre lointain, irréel qui venait hanter ponctuellement mon esprit. Cependant, cela faisait deux années que je n’avais pas reçu de lettres de sa part. Sans m’en inquiéter, j’imaginais que son scribe avait péri ou qu’il avait fini par se lasser de ne pas recevoir de réponses. En lisant cette fameuse lettre, faisant fi de l’écriture maladroite et enfantine, je me rendis compte que je n’étais pas si loin que ça de la vérité.
 
« 11 Janvier 2595, Munlüther. 
Chère Aöle,
Cela fait bientôt deux ans que je ne t’ai pas écrit. Deux ans que Julia, ma femme, nous a quittés.
Si je te contacte aujourd’hui, ce n’est pas pour te raconter notre périple, mais plutôt pour…demander ton aide.
Il y a de cela plusieurs années, alors que Julia était enceinte de Laura, notre Corneille me tira les cartes avant la naissance à venir. Elle me prédit un avenir sombre, comme ce châtiment qui s’était abattu sur nous étant enfants.
Depuis la naissance de Laura, c’est comme si la malédiction que m’avait annoncée la Corneille se réalisait. La petite se mit à accumuler les maladies. Elle était muette, renfermée, mangeait peu. La nuée se mit à l’éviter, les autres enfants refusaient de jouer avec elle. Les choses devinrent encore plus effrayantes lorsque ces maudits Spitaliers vinrent m’enlever Julia, ma Julia… Par chance, la Nuée nous avait cachés, Laura et moi. Être père et aveugle a du bon parfois, même au sein des Apocalyptiques. Si Julia était encore là, elle dirait que c’est mon sourire de charmeur qui poussait la Corneille à une telle sympathie…
A la suite de cela, Laura et moi avons alors fui au nord de Franka… Mais le malheur nous poursuit. Encore et encore. Aujourd’hui, j’ai peur pour ma fille …
En souvenir du Cercle que nous formions, j’ai besoin de toi. Ma nuée, ici à Munlüther, ne comprendrait pas. Aide-moi, je t’en supplie.
- Bijan »
Lorsque je fis part à Kodak de mon envie de me rendre à ce village de Munlüther, je fus surprise qu’il me réponde par la positive. Il en profita toutefois pour me charger de retrouver la trace d’un ancien complexe dans les environs de ce patelin, dont la rumeur disait qu’il pourrait abriter des artefacts intéressants. Encore une vieille histoire de ferrailleurs trop bavards ou soiffards qui méritait néanmoins d’être vérifiée. La routine.
 
VII. L’air chaud chargé d’épices et de vitalité commençait à me manquer.
Cela faisait des mois maintenant que j’avais quitté Marrakush et ses étals somptueux, ainsi que cette joie d’exister qui transcendait tout ce que le Corbeau n’avait jamais eu à offrir. Kernos, mon maître et guide spirituel chez les Anubiens m’avait fait revenir à Cordoba où il passait un quart de son temps. Au cours de la soirée qui sonnait nos retrouvailles, il m’expliqua que le Culte réclamait que je me rende en Borca pour une mission bien particulière…et personnelle. Ses mots étaient énigmatiques. Il me raconta qu’il me fallait renouer avec mon Passé, avec cette époque qui précédait notre rencontre où il me révéla, grâce au doigt d’Anubis, ma véritable destinée. Kernos me confia alors une lettre portant le sceau du Chacal. Elle contenait mes instructions, sommaires et surprenantes.
« Retrouvez la trace des anciens membres du Clan des Passeurs. Apprenez en plus sur leur parcours depuis la perte de Raspilla. Ensuite, attendez les instructions. Vous comprendrez en temps et en heure. »
Il n’avait pas l’air de se préoccuper de la nature véritable de la mission. Peut-être l’ignorait-il ou peut-être était-ce le nectar de Cordoba qui finissait par lui monter à la tête au point de ne pas vouloir s’encombrer de cette information.
Quoiqu’il en soit deux jours plus tard, je me retrouvais en chemin pour le port de Cartagena, escorté d’une troupe de Fléaux et du Néolybien qu’ils accompagnaient. Nous embarquâmes sur un navire de la flotte du tout puissant Hamza, le Consul de Toulon, dont l’influence ne cessait de croitre au sud de la Franka. Nous prîmes les routes commerciales hautement fréquentées par les marchands afrikains pour finalement débarquer à Toulon. La ville ressemblait à une vieille épave en court de mue. Les dinars afrikains poussaient à la modernisation des technologies et à l’approvisionnement des marchés. Les murs grisâtres typiques des bâtiments du Corbeau retrouvaient un second souffle de vie lorsque les ouvriers d’Afrika les décapaient pour les enduire de chaux et les faire resplendir à nouveau.
En à peine trois jours, on me mit en contact avec un équipage de spitaliers qui remontait vers la Borca à travers les eaux du Rhône. L’influence hautement bénéfique de mon culte sur la région avait du bon. En échange d’une vingtaine de flacons de la précieuse huile de Mardouk, je négociais ma route jusqu’au cœur du territoire désolé du Corbeau. La traversée fut longue et pénible. Je quittais la barque des Spitaliers un peu plus haut que Mulhouse et poursuivit en direction du nord, en compagnie de trois Ferrailleurs peu loquaces.
À mesure que nous progressions vers le nord, l’hiver se faisait sentir plus rudement. Une peau de gendo percée à de multiples endroits me fut offerte par un chasseur en échange d’un onguent pour guérir une vilaine plaie. Les médecins spitaliers se faisaient rares sur les routes et surtout, leurs services étaient onéreux. Je me demandais comment l’argent pouvait passer avant la vie d’un humain. Le Corbeau avait une logique qui lui était propre, une logique répugnante : individualiste et survivaliste. Ils ne comprenaient pas qu’ils faisaient partie d’un tout uni…et fragile.
L’arrivée à Bassham n’aida pas à redresser ce triste constat. La ville était aux mains des Anabaptistes depuis leur victoire sur le Phéromancien Markurant. Sa ziggourat fut détruite et devint un bastion stratégique pour les opposants des Homo Degenesis. L’air y était froid et sec. L’odeur de l’acier et des pesticides emplissait la ville.  Néanmoins, alors que je peinais à trouver une caravane pour me mener plus au nord, je reçus un message intriguant d’un vieil ami. Bijan. Depuis des années, il était le seul à m’écrire régulièrement tout en suivant mes multiples déplacements. Depuis cette épouvantable nuit, je n’avais eu aucune nouvelle d’Alberto, Malba, Igor, Avhéor ou Aöle. Le Cercle s’était envolé en même temps que les cendres de Raspilla.
La lettre de Bijan me laissa sans voix. Il y parlait de sa fille, de sa femme et d’une malédiction. Était-ce le signe dont m’avait parlé Kernos ? Il ne pouvait raisonnablement pas s’agir d’une coïncidence. La carte qui était jointe localisait précisément le village de Munlüther. Ce n’était pas bien loin un peu plus au nord. N’ayant reçu aucune nouvelle instruction de la part de mon culte, je quittais Bassham en compagnie d’un groupe de ménestrels pour suivre mon instinct et retrouver Bijan.
 
XVII. L’air marin des mers de la Purgare me manquait. J’avais beau être un voyageur confirmé, un délice d’ailleurs qui savait se faire accepter voir adoré quelle que fut la région : le fracas des vagues finissait par me manquer. Ce vide qui se creusait dans mon cœur ne saurait être comblé par autre chose que l’horizon dégagé. Même le plus fabuleux des bordels de Justitienne n’y pourrait rien. J’étais un romantique, un aventurier, un corsaire des temps désolés.
Cela faisait déjà trois mois que j’avais quitté notre port clandestin en Corpse. Maudite Corneille ! Cherchait-elle à me punir en m’envoyant en Borca ? Habitué aux voyages à Qabis, Tripol ou Syracuse, j’avais naïvement pensé que ma convocation concernerait une mission dans les terres chaleureuses de l’Afrika, là où mon métissage était accepté, voire recherché. J’étais une splendeur d’ailleurs, le fruit d’une union atypique qui faisait de moi l’objet d’un tas de convoitises. Les Néolybiens se montraient généreux et les Fléaux y allaient de leur petite confession. Les Spitaliers et Ferrailleux étrangers voyaient en moi ce bout de pays auquel ils repensaient parfois avec nostalgie. J’étais cette madeleine de Proust qui leur suggérait la Pie idéale pour accompagner leur nuit, cette oreille attentive qui acceptait de les écouter sans piquer du nez.
Mais non. Rien de tout ça.
Callisto m’avait fait installer dans son salon privatif, un honneur qui avait un je ne sais quoi d’intimidant. Le parfum d’encens se mêlait à l’odeur iodée de la mer dans un mélange envoutant. La Corneille m’avait offert un vin de haute qualité puis sortit son tarot d’une poche en cuir finement ouvragée. Ses yeux de rapaces me traversaient comme un milliard de couteaux. Je restais muet tout du long. Elle tira une première carte qu’elle garda pour elle avant de la retourner face cachée. Puis une seconde qui suivit la même trajectoire. Arrivée à la troisième, elle reposa le tarot puis soupira longuement. Sa voix suave, mais empreinte d’une profonde autorité s’éleva et emplit la pièce. « Les signes ne sont jamais clairs avec toi, visage multiple, volatile au plumage changeant. » Elle joignit ses mains devant son menton sans toutefois me quitter du regard. « Certaines choses que l’on pensait enterrées vont ressurgir. Tu te rendras en Borca. Tu y chercheras un égaré apeuré, un supposé oiseau de malheur qu’il te faudra accompagner. Là-bas, loin de ta nuée, tu seras mis à l’épreuve. Pour survire, tu devras te redécouvrir. » Le silence plana quelques secondes puis la Corneille claqua des doigts. Un épervier, guerrier de notre nuée, entra dans la pièce. Bien que mon verre ne fût qu’à moitié consommé, je sus qu’il me fallait prendre congé. D’un hochement de tête, je saluais Callisto puis quittais la pièce.
La Borca. Putain. De. Merde.
 
Une embarcation légère me lâcha à Ducal et, mêlé à une bande de chasseurs alpins pas bien causant, je traversais les montagnes des Hellvétiques. Je n’eus pas à forcer pour me fondre parmi un cortège de marchands ambulants qui se passionnèrent pour mes récits bien plus épiques que leur quotidien morose. Le passage de Mulhouse fut cependant plus délicat que je ne l’avais imaginé. Les Spitaliers et les Hellvétiques y étaient présents en nombre et ils ne lésinaient pas sur les contrôles. Trouver une monture était impensable si près du Protectorat si bien que je restais un bon mois dans les environs avant de percevoir une opportunité. Un convoi d’Enemois, un clan nomade de marchands disposant de larges camions, devait remonter vers le Protectorat pour y livrer des armes et des munitions. Du moins, c’est ce qu’ils voulurent me faire croire. Malgré un tarif élevé, j’y vis un moyen de rentrer sans encombre dans les entrailles de la Borca.
La veille du départ, un pinson de la nuée locale m’apporta une lettre. Bien que je n’en reconnus pas l’écriture, il me suffit d’en lire les premiers mots pour comprendre : Bijan, ce bon vieux Bijan, voilà qu’il s’était attiré des emmerdes.  Aux dernières nouvelles, il traînait du côté de Toulon où je l’avais déjà aperçu il y a quatre ou cinq ans. L’arrivée massive des dinars Néolybiens au sud de Franka avait redistribué les cartes de la région et je l’avais alors averti qu’il valait mieux pour lui déguerpir avant que les égos ne s’échauffent. Il n’en tint pas compte. Je ne parvins pas à réprimer un long soupir. Munlüther hein ? D’après la carte qu’il avait attachée à sa lettre, ce n’était pas inaccessible. Le convoi passerait tout près.
Mais alors que j’imaginais le coursier déjà reparti, celui-ci me tendit un autre morceau de papier, marqué cette fois-ci du sceau de la nuée de Mulhouse. Ces enfoirés avaient lu mon courrier. Il était question d’un certain Luther, une Corneille dont la tête avait été mise à prix à la suite du vol d’une cargaison de Brûlure en Purgare puis d’une tentative d’assassinat sur une Corneille concurrente. Y’avait pas à dire, ce type savait se faire apprécier de ses pairs. Munlüther paraissait être un coin bien paumé. Cependant vu ma situation, si je pouvais faire d’une pierre deux coups, c’était une occasion à ne pas manquer.
La chance sourit aux audacieux n’est-ce pas ?

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